Il est des paroles publiques qui, au-delà de leur circonstance, engagent une vision du monde. Lorsqu’un responsable chargé de l’ordre s’exprime sur les frontières entre liberté religieuse et cadre républicain, ce n’est pas seulement une position conjoncturelle qui est en jeu, c’est une interprétation de la République elle-même.
Les récentes déclarations de Laurent Nunez, prononcées dans l’enceinte de la Grande Mosquée de Paris, relèvent de cette catégorie. Elles ne peuvent être réduites à une simple prise de position sur une question sociétale parmi d’autres. Elles interrogent plus profondément la capacité de l’État à maintenir une ligne de crête exigeante entre protection des libertés individuelles et préservation d’un cadre commun.
Car la laïcité, telle qu’elle s’est construite en France depuis la loi de 1905, n’est ni une indifférence molle à l’égard du fait religieux, ni une hostilité à son expression. Elle repose sur une exigence plus subtile et plus forte : garantir à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, tout en refusant que des appartenances particulières viennent structurer l’espace public au point d’y introduire des logiques de séparation.
C’est précisément cette ligne qui semble aujourd’hui fragilisée.
En affirmant qu’il ne lui revient pas de mettre en cause certaines pratiques religieuses concernant des mineures, le ministre adopte une posture de retrait qui peut se comprendre dans une perspective libérale classique. Mais cette prudence devient problématique lorsqu’elle conduit à neutraliser toute réflexion sur les conditions dans lesquelles s’exerce réellement cette liberté.
Car la question n’est pas abstraite.
Elle touche à un point sensible, celui de la formation des individus, et en particulier des jeunes filles, dans une société qui se veut fondée sur l’égalité. Peut-on considérer comme un choix libre ce qui s’inscrit dans des environnements familiaux, sociaux ou culturels où la norme précède l’individu ? La République peut-elle se désintéresser des contextes dans lesquels se construisent les subjectivités ?
Répondre par la seule invocation de la liberté individuelle revient à ignorer la dimension concrète des rapports sociaux. Cela revient aussi, d’une certaine manière, à abandonner le terrain éducatif et symbolique à des forces qui, elles, ne se privent pas d’y agir.
La difficulté est d’autant plus grande que la laïcité française ne se contente pas d’organiser la coexistence des croyances. Elle porte un projet émancipateur. Elle suppose que l’individu puisse, à terme, se dégager des assignations, quelles qu’elles soient, pour accéder à une forme d’autonomie.
Or, toute parole publique qui semble entériner des pratiques potentiellement contraignantes sans les interroger contribue à brouiller ce projet.
Il ne s’agit pas ici de désigner une religion en particulier, ni de stigmatiser des croyants. Il s’agit de rappeler une exigence, celle de ne pas renoncer à penser les effets sociaux et politiques des pratiques religieuses lorsqu’elles concernent des publics vulnérables.
Dans ce contexte, le lieu même de l’énonciation n’est pas neutre. Qu’un représentant de l’État s’exprime dans un cadre explicitement cultuel en adoptant un discours qui peut être perçu comme une validation implicite de certaines normes pose question. Non pas au nom d’une suspicion généralisée, mais au regard du principe de neutralité qui fonde l’autorité publique.
La neutralité ne consiste pas à s’effacer. Elle consiste à tenir une position.
Une position qui protège, qui arbitre, qui rappelle les principes sans céder aux pressions ni aux facilités du moment. Une position qui distingue clairement la lutte contre les discriminations — nécessaire et légitime — de toute forme d’accompagnement, même indirect, de dynamiques de différenciation.
La confusion entre ces deux registres est aujourd’hui l’un des principaux risques qui pèsent sur le modèle français.
Car à force de vouloir éviter toute stigmatisation, on en vient parfois à éviter toute clarification. À force de prudence, on glisse vers l’indécision. Et de l’indécision naît une forme de désarmement intellectuel, dont les conséquences se font déjà sentir dans de nombreux domaines.
La République ne peut pourtant se permettre ce luxe.
Elle est attendue sur sa capacité à tenir ensemble des principes qui ne sont pas négociables : l’égalité entre les femmes et les hommes, la primauté de l’individu sur les appartenances, la neutralité de l’espace public, et la protection des plus jeunes contre toute forme de pression.
Apparemment, ces principes ne s’imposent pas d’eux-mêmes.
Ils demandent d’être explicités, défendus, incarnés.
C’est à cette condition que la laïcité demeure ce qu’elle doit être : non pas un compromis fragile, mais une architecture exigeante, au service de la liberté réelle.
Faute de quoi, elle risque de se transformer en simple mot d’ordre, invoqué mais vidé de sa substance.
Et avec elle, c’est une certaine idée de la République qui s’efface.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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