La France est le deuxième investisseur étranger au Brésil. Elle a des champions présents, des positions solides, une histoire commune avec ce pays. Et pourtant, pendant que l’Allemagne structure méthodiquement sa présence, Paris temporise, réactive, improvise, comme si une relation économique de cette profondeur pouvait se perpétuer sans qu’on ne décide jamais vraiment de la porter.
La méthode allemande
Il faut parfois regarder ses concurrents pour comprendre ses propres angles morts. L’Allemagne entretient avec le Brésil une relation économique de long terme construite sur une logique simple : la présence ne se décrète pas, elle s’entretient. Événements bilatéraux réguliers, articulation rigoureuse entre industrie et diplomatie commerciale, engagement institutionnel durable, les grands industriels allemands ne se contentent pas d’investir, ils annoncent, ils occupent l’espace, ils rendent leurs paris visibles bien avant que les marchés soient arbitrés. C’est une stratégie de présence assumée, appliquée avec la constance d’un État qui a compris que les positions économiques se construisent dans le temps long.
Le paradoxe français
La France a des champions déjà présents au Brésil, souvent prospères, parfois leaders dans leurs segments, et malgré cela elle donne le sentiment de passer entre deux portes, d’arriver puis de repartir, de traiter le Brésil comme une relation intermittente qu’on réactive selon les agendas présidentiels ou les tensions commerciales du moment. Or sur ce marché, comme sur tous les marchés à forte densité relationnelle, l’intermittence se paie en contrats perdus, en réseaux qui s’étiolent, en crédibilité entamée auprès d’interlocuteurs qui ont appris à distinguer ceux qui restent de ceux qui passent.
Ce qui rend ce paradoxe proprement saisissant, c’est que les chiffres contredisent le récit d’une relation marginale : deuxième investisseur étranger au Brésil avec une dynamique renforcée ces dernières années, la France a une base que beaucoup de ses concurrents lui envient, mais ce qu’elle n’a pas, c’est une stratégie pour la valoriser, et cette absence finit par peser sur la base elle-même.
Une décision de puissance, pas une option sympathique
Le Brésil n’est plus un marché de croissance parmi d’autres. C’est une puissance qui structure un continent entier, et l’Amérique latine, dans le monde fragmenté qui vient, redevient un terrain de compétition entre influences américaines, chinoises, du Golfe, turques et européennes où certains s’installent avec méthode pendant que d’autres attendent que la situation se clarifie, sans comprendre que c’est précisément cette attente qui clarifie la situation en leur défaveur.
La France est prise dans une concurrence à deux niveaux simultanément, intra-européenne notamment avec l’Allemagne, et globale, ce qui fait que se rapprocher du Brésil n’est pas une option sympathique pour dirigeants ouverts sur le monde mais une décision de puissance à part entière : accéder à un marché continental, renforcer des chaînes de valeur agro-énergie-industrie, réaffirmer une présence dans une région où Paris a trop souvent été absent quand l’heure des arbitrages est venue.
On ne s’allie pas avec des pays parfaits
Le moment est d’autant plus opportun que le Brésil a engagé depuis une quinzaine d’années une série d’ajustements institutionnels qui améliorent durablement sa lisibilité économique, et si le pays reste complexe, la crise qui secoue aujourd’hui la Cour suprême en est la démonstration, c’est précisément ce mélange entre puissance réelle, réformes graduelles et débats intenses qui en fait un partenaire stratégique crédible plutôt qu’un terrain d’aventure. On ne s’allie pas avec des pays parfaits, on s’allie avec des pays indispensables, et un pays qui détient les clés de l’alimentation mondiale, dispose d’une énergie largement décarbonée et maintient une alternance démocratique réelle est, par définition, indispensable.
Emma Ray
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