La relation entre Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed a basculé, sans déclaration officielle, dans une phase de tension réelle et durable. Ce qui se joue aujourd’hui entre Riyad et Abou Dhabi n’est plus une simple divergence de styles ou une compétition économique classique, mais une confrontation feutrée entre deux visions du leadership régional. Cette rivalité est nourrie par la comparaison permanente, par un différentiel croissant de reconnaissance internationale et, de manière plus sensible encore, par une forme de jalousie stratégique née du fait que les Émirats ont réussi, sans bruit excessif, à occuper des espaces de pouvoir que l’Arabie saoudite considère historiquement comme relevant de sa sphère naturelle d’influence.
Pendant des décennies, l’ordre implicite du Golfe semblait stabilisé. L’Arabie saoudite incarnait la puissance centrale par la démographie, la rente énergétique et la centralité religieuse. Les Émirats arabes unis apparaissaient comme un partenaire efficace, innovant, utile à la modernisation économique régionale, mais structurellement secondaire. Cette hiérarchie tacite a commencé à se fissurer lorsque les Émirats ont cessé d’être uniquement un hub commercial pour devenir un acteur stratégique global, capable d’intervenir dans des dossiers sécuritaires, diplomatiques et idéologiques bien au-delà de leur taille. À partir de ce moment, la comparaison est devenue inconfortable pour Riyad.
L’accession au pouvoir de Mohammed ben Salmane s’est faite par accélération. En concentrant rapidement les leviers politiques, sécuritaires et économiques, il a rompu avec les mécanismes traditionnels de gouvernance collégiale du royaume. Cette méthode a produit des résultats immédiats en matière de contrôle interne et de capacité de décision, mais elle a aussi entraîné une personnalisation extrême du pouvoir et une exposition internationale permanente. Mohammed ben Zayed, à l’inverse, a construit son autorité sur le temps long. Son influence s’est affirmée progressivement, à travers la gestion méthodique des conséquences du Printemps arabe, la neutralisation anticipée des mouvements islamistes et la consolidation d’institutions capables d’absorber les chocs sans fragiliser le sommet de l’État. Cette différence initiale a créé, dès l’origine, un écart de maturité stratégique.
Les styles de gouvernance qui en découlent ont accentué ce différentiel. En Arabie saoudite, la centralisation rapide s’est accompagnée de mesures coercitives visibles et assumées : arrestations massives, purges économiques spectaculaires, campagnes dites anticorruption largement personnalisées. Ces actions ont renforcé l’autorité immédiate du pouvoir, mais elles ont aussi fragilisé les mécanismes de régulation internes et installé une dépendance durable à la contrainte. Aux Émirats, le contrôle politique repose davantage sur des dispositifs institutionnels, juridiques et administratifs, combinés à une surveillance préventive et à une gestion discrète des équilibres internes. Cette architecture permet de limiter les crises, de compartimenter les risques et d’éviter que l’État ne devienne otage des décisions d’un seul homme.
La question des droits de l’homme a joué un rôle central dans la perception internationale de cette divergence. Sous Mohammed ben Salmane, le recours accru à la peine de mort, y compris dans des affaires à dimension politique ou sécuritaire, l’organisation d’exécutions collectives et l’emprisonnement d’opposants, de militants et d’activistes ont suscité de vives critiques. Ces pratiques ont un coût diplomatique durable. Elles fragilisent le discours réformateur saoudien et installent une défiance structurelle chez de nombreux partenaires occidentaux. Aux Émirats, le système reste autoritaire, mais la gestion du contrôle politique est plus encadrée et moins démonstrative. Les autorités privilégient la prévention, la neutralisation administrative et la surveillance ciblée, sans faire de la peine capitale un instrument politique central. Cette différence nourrit une perception de prévisibilité et de maîtrise qui renforce l’attractivité d’Abou Dhabi sur le plan international.
L’assassinat de Jamal Khashoggi a constitué un point de non-retour dans cette dynamique. Il a cristallisé les interrogations sur les mécanismes de décision au sommet de l’État saoudien et placé Mohammed ben Salmane sous une surveillance internationale constante. Depuis lors, l’Arabie saoudite demeure un acteur incontournable, mais chaque initiative majeure est évaluée à l’aune de cette rupture. Mohammed ben Zayed, en maintenant une discipline stricte de communication, de délégation et de prise de décision, a évité ce type de choc réputationnel. Cette maîtrise de l’exposition internationale est devenue un avantage stratégique décisif dans un monde où l’image et la crédibilité conditionnent l’accès aux partenariats de long terme.
C’est dans ce contexte qu’est née une frustration plus profonde à Riyad. Alors que Mohammed ben Salmane lançait Vision 2030 pour repositionner l’Arabie saoudite comme centre économique, culturel et politique du monde arabe, une large partie des investisseurs, des diplomates et des décideurs internationaux continuaient de considérer Dubaï et Abou Dhabi comme des environnements plus prévisibles, plus immédiatement opérationnels et plus sûrs. Ce décalage de reconnaissance, plus encore que la différence de moyens, a nourri une jalousie stratégique croissante. L’Arabie saoudite investit massivement, prend des risques politiques élevés, mais voit les Émirats récolter une partie des dividendes en termes d’image, d’influence et de centralité.
Les décisions saoudiennes visant directement le modèle émirati doivent être lues à cette lumière. L’obligation faite aux entreprises internationales de transférer leurs sièges régionaux vers Riyad ne relève pas uniquement d’une politique de développement interne. Elle traduit aussi une volonté explicite de réduire l’avantage comparatif des Émirats, désormais perçus comme un concurrent direct captant des flux et un prestige que l’Arabie saoudite estime lui revenir naturellement. Ce changement marque une rupture psychologique majeure : Abou Dhabi n’est plus seulement un allié, mais un pôle qu’il faut contenir.
La rivalité se manifeste aujourd’hui sur plusieurs terrains concrets. Elle est économique, à travers la concurrence pour les sièges régionaux, les hubs financiers, la logistique et l’attractivité des capitaux. Elle est diplomatique, dans la relation avec Washington, l’Europe et les grandes puissances asiatiques, où les Émirats apparaissent souvent comme un partenaire plus prévisible et plus discipliné. Elle est idéologique, autour de la lutte contre l’islam politique. Mohammed ben Zayed a imposé une ligne claire, doctrinale et constante contre les Frères musulmans, intégrée à l’ensemble de l’appareil d’État. À l’inverse, malgré un discours officiellement hostile, l’Arabie saoudite a adopté une approche plus fluctuante, acceptant des alliances tactiques lorsque l’urgence l’exigeait, notamment au Yémen avec des acteurs liés au parti Al-Islah.
Le Yémen constitue à cet égard un révélateur majeur. Officiellement alliés au sein de la coalition, Riyad et Abou Dhabi n’y ont jamais poursuivi les mêmes objectifs. L’Arabie saoudite a cherché à préserver l’unité formelle de l’État yéménite et à sécuriser sa frontière sud. Les Émirats ont privilégié une logique de contrôle des points stratégiques, en soutenant des forces locales capables de garantir la stabilité des ports, des routes maritimes et des zones côtières, notamment dans le Sud. Le Conseil de transition du Sud, soutenu par Abou Dhabi, est progressivement devenu un acteur incontournable. Pour Riyad, cette montée en puissance d’alliés émiratis autonomes a été perçue comme une remise en cause directe de son leadership. Les attaques, directes ou indirectes, visant certaines forces du Sud peuvent ainsi être lues comme des signaux politiques autant que militaires, destinés à rappeler que la décision finale ne peut se faire sans l’Arabie saoudite.
Au-delà du Yémen, l’expansion globale des Émirats constitue l’un des facteurs les plus déstabilisants pour Riyad. Abou Dhabi est désormais présent, politiquement, économiquement et sécuritairement, sur tous les grands axes de la mondialisation stratégique. Ports et logistique en Afrique de l’Est, dans la Corne de l’Afrique, en mer Rouge et en Méditerranée. Investissements massifs en Europe dans l’énergie, les infrastructures, la finance et les technologies. Partenariats militaires et accords de défense avec des puissances occidentales et asiatiques. Diplomatie humanitaire active permettant d’entrer dans des zones fragiles là où d’autres acteurs sont rejetés. Cette omniprésence crée une réalité nouvelle : les Émirats sont consultés, parfois avant Riyad, sur des dossiers que l’Arabie saoudite considère comme relevant de son rang naturel.
Cette situation alimente une irritation stratégique profonde. Du point de vue saoudien, les Émirats bénéficient d’un avantage disproportionné par rapport à leur taille, profitant de la dynamique régionale tout en évitant les coûts politiques et réputationnels les plus lourds. Du point de vue émirati, l’activisme saoudien apparaît parfois comme désordonné, risqué et susceptible de fragiliser l’ensemble régional. Cette divergence de lecture renforce la méfiance et réduit la confiance stratégique.
Aujourd’hui, la relation entre Riyad et Abou Dhabi reste fonctionnelle, mais elle est devenue conditionnelle, concurrentielle et marquée par une vigilance permanente. La coopération persiste, mais elle est encadrée, surveillée et souvent compensée par des stratégies parallèles. Il est peu probable que cette tension débouche sur un affrontement ouvert, car les intérêts communs restent importants. Il est en revanche tout aussi improbable qu’elle se résorbe rapidement. Tant que les Émirats continueront à étendre leur influence globale avec une efficacité silencieuse, et tant que l’Arabie saoudite cherchera à reconquérir un leadership qu’elle estime naturel, la rivalité restera structurelle.
Ce qui se joue dépasse largement les deux hommes. Il s’agit d’une compétition pour la définition même du leadership régional à l’ère post-pétrole. L’Arabie saoudite avance par la vitesse, la centralisation et la démonstration. Les Émirats avancent par l’anticipation, les réseaux et la maîtrise des coûts. Dans ce décalage réside la source principale de la tension actuelle. Et tant que cette asymétrie de reconnaissance et de résultats persistera, la recomposition silencieuse du Moyen-Orient se poursuivra, au cœur même du Golfe.
Lahcen Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain
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