Le ministre des Affaires étrangères annonce vouloir « mettre au pas » les plateformes qui sont à ses yeux instrumentalisées par ce qu’il appelle « l’internationale réactionnaire ».
Dans une tribune publiée le jour même de la déclaration ministérielle, notre contributeur Romain Marsily a justement rappelé combien cette déclaration posait de problèmes tant sur la forme que sur le fond. La sémantique, tout d’abord, qui sans nuances frise la brutalité et l’autoritarisme en contradiction avec la défense de la démocratie libérale qu’elle entend incarner ; la désignation de l’adversaire ensuite, aussi amphigourique que vague, une « internationale réactionnaire » visant les influences étrangères mais qui tend à valider l’idée d’une radicalité centriste peu à même d’accepter la pluralité des options politiques ; le moyen enfin qui, à rebours de la loi sur la presse de 1881, enclenche un processus a priori qui ne manquera pas d’être perçu comme une volonté de censurer la liberté d’expression.
Tout se passe comme si, sous le sceau d’une exigence démocratique, le pouvoir en fin de mandat donnait le sentiment de vouloir contrôler, voire cadenasser un espace numérique qui, nonobstant les excès dont il est le théâtre, constitue également un maillon de la liberté de communication et de circulation des opinions, garantie, faut-il le rappeler, constitutionnellement. Les propos préoccupants de Jean-Noël Barrot font suite à plusieurs déclarations présidentielles qui, elles-mêmes, sous couvert de lutte contre les influences étrangères, pointaient du doigt les réseaux sociaux comme des facteurs de troubles. Lors de ses vœux du 31 décembre, Emmanuel Macron, comme plus récemment à l’occasion de son déplacement en Inde où il est allé jusqu’à comparer le « free speech » en vigueur aux États-Unis à du « bullshit », s’est dit déterminé à prendre toutes les mesures de vigilance pour assurer, en vue de la prochaine présidentielle, un débat serein sans interférences extérieures.
En apparence, qui s’offusquerait de la volonté présidentielle de protéger le scrutin à venir de potentielles manipulations menaçant d’en altérer la sincérité ? Pour autant, cette prédisposition est empreinte de nombreux biais : outre le caractère de défiance qu’elle manifeste à l’endroit du libre arbitre des électeurs qu’elle prétend préserver, elle oblitère que des formes diverses d’ingérences se manifestent dans notre pays. Le soft power exercé par le Qatar ainsi que la Chine, entre autres, ou encore la « guérilla » hybride conduite par le régime algérien pose tout autant question sans que l’on entende pourtant un officiel français s’en émouvoir…
Mais au-delà de ce constat, l’obsession récurrente du macronisme relative aux réseaux sociaux, dont les maux ne peuvent être certes écartés mais témoignent surtout d’une crise plus profonde de l’action publique et de son efficacité, confond le syndrome ou le baromètre et la cause. Les premiers « ingénieurs du chaos » sont d’abord ceux qui en ont créé les conditions par leur incapacité politique à protéger des nations souveraines. En situation d’échec, un pouvoir aura toujours la tentation de brûler les principes censés le fonder pour se survivre. Le « libéralisme » macroniste a toujours été ambigu : il s’en veut l’expression vibrante mais il en contredit, par son interprétation et sa pratique, l’esprit. L’illibéralisme centriste ou central use du vocabulaire libéral comme pour mieux en subvertir le sens au service d’une vision monolithique de la politique. Ce faisant, au fur et à mesure qu’il se consume, la pente à laquelle il s’expose est celle d’une dérive qui, de moins en moins subrepticement, en vient à rogner toujours plus la liberté d’expression au nom de ce « despotisme doux » dont Tocqueville prophétisa avec son génie de l’observation l’avènement au cœur même de la démocratie. C’était il y a deux siècles, c’est désormais aujourd’hui…
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
Voir aussi
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
1 décembre 2025
Le politique, plus que jamais !
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
La vocation de la NRP est de penser pour agir, de comprendre pour maîtriser, de débattre pour aider à décider aussi. Nous assumons des choix.
0 Commentaire4 minutes de lecture
3 décembre 2025
Shein au BHV : autopsie d’un renoncement politique et économique
par Bernard Cohen-HadadEntrepreneur, président du Think Tank Étienne Marcel.
Shein au BHV : ce mariage contre-nature acte un renoncement politique. Entre urbanisme punitif et iniquité fiscale, Bernard Cohen-Hadad dénonce le sabotage de notre industrie textile et exige la fin des privilèges accordés à l'ultra-fast fashion.
1 Commentaire6 minutes de lecture
5 décembre 2025
Les leçons à tirer des affaires Sansal et Christophe Gleizes
par Xavier DriencourtAmbassadeur.
Le journaliste français Christophe Gleizes a finalement été condamné à 7 ans de prison. Contre toute attente et alors que la plupart des observateurs s’attendaient à un acquittement ou une condamnation très légère de manière à ne pas envenimer le contentieux avec la France.
0 Commentaire5 minutes de lecture