Boèce, Consolation de Philosophie, tr.Jean-Yves Guillaumin, Les Belles Lettres, décembre 2025, édition bilingue, 300 pages, 59€. 

 

Nous sommes à Pavie en l’an 524. L’Empire romain n’en finit pas de finir. S’imaginant éternelle, la beauté du couchant l’enveloppe çà et là. Qui est cet homme, que l’on met à mort en grand spectacle, le brisant et le broyant, l’exécutant more maiorum après l’avoir torturé comme il se doit ? Un bandit de grand chemin, un détrousseur assassin, un tueur du coin de la rue, une canaille, un imposteur, un esclave revanchard, un parricide, un va-nu-pieds vaurien ? Détrompez-vous : rien de tout cela, qui ne serait, ordinaire gibier des cruels châtiments, que banal. Qui alors ? Cet homme est une exception. Une exception dans l’État, dont il était, il y a trois ans encore, le second personnage ; une exception anthropologique, un irremplaçable : l’auteur d’une œuvre philosophique et théologique inoubliable, et d’un chef-d’œuvre unique, une leçon de sagesse pour chacun d’entre nous, La Consolation de Philosophie. Ouvrons ce livre, dont Les Belles Lettres viennent de proposer une nouvelle édition bilingue, dans une superbe traduction de Jean-Yves Guillaumin. 

La prison est-elle une chance ? L’apparition de Philosophie 

L’ouvrage fut écrit en prison. Pas dans le quartier VIP de la Santé, certes. Avant d’être jeté dans cette antichambre de la mort, Boèce avait tout, il était presque tout : seul le roi ostrogoth Théodoric, qui le tenait pour son alter ego, qui le fit consul, qui l’éleva à la dignité de magister officiorum, qui écoutait religieusement ses conseils, qui le gratifiait de quelques effusions d’amitié, était plus que lui à Rome. Et voici que, par une inattendue disgrâce, à cause de son hostilité à l’arianisme, d’un courrier intercepté, de basses manigances, de médiocres jalousies, il n’est plus rien, et même moins que le dernier des Romains. Pourtant, ce sombre cachot sera sa chance. La chance de la sagesse, de la rencontre existentielle avec la philosophie, qu’il ne connaissait qu’abstraitement, de la conversion de l’âme à la vérité. La chance d’une expérience intellectuelle doublée d’une expérience spirituelle. Cette salutaire épreuve fera de lui un autre homme. L’homme qu’il aurait pu être toute sa vie. À la toute fin, c’est un homme vrai, si différent de l’homme faux, amoureux de la gloire, du pouvoir, des honneurs et de leurs parades, à l’ego pléthorique, perclus de vanité, que les geôliers accompagneront à son supplice le jour de son dernier matin. Ainsi s’épanouit in extremis une vie réussie, entre son arrestation et son exécution, un accomplissement que Boèce n’aurait aucunement connu sans la prison et la mort par supplice. Par bonheur, ces malheurs l’ont conduit à son plus haut. Un plus haut inespéré. Un plus haut que la vie comblée de toutes les satisfactions souhaitables empêchait. Le temps de son malheur fut le temps de son vrai bonheur. 

Il se lamente. Il désespère. Il rumine. Il gémit. Révolté contre le destin, peut-être même contre Dieu, des larmes déposent du sel sur ses joues. Tous ses cheveux tombent à terre, laissant son crâne nu et luisant comme la lune. Il se proclame accablé d’injustice. Trahi par la Fortune  je ne méritais pas ce sort ! Quoi, moi, intellectuel brillant, politicien sans reproches, l’honnêteté incarnée, moi, consul, moi, dont les deux fils ont été élevés au consulat le même jour, moi qui n’aime que ma chaste épouse Rusticiana, moi à qui tout réussit depuis l’enfance, moi, élite née de l’élite, la Fortune et le Ciel m’auraient abandonné ! Je ne parviens pas y croire et dois cependant m’y résoudre ! Si pareille mésaventure est vraie, le monde n’a ni ordre ni sens ! 

À l’acmé de ce désespoir, alors que « je ruminais silencieusement en mon for intérieur (…) mes plaintes pitoyables (…) m’apparut, au-dessus de ma tête, une femme ». L’apparition féminine révèle son nom : Philosophie. Le chemin du doute et du désespoir doit être redressé, tel est l’office de la philosophie, estimait Hegel, dessinant sous cette exigence les traits d’une cliodicée, d’un salut de l’histoire par la pensée. De fait, l’apparition entreprend d’extirper, au moyen d’un dialogue serré, l’âme de Boèce du doute et du désespoir. Son désespoir repose sur la confusion et l’ignorance. La confusion entre les faux et les vrais biens, la confusion entre le faux et le vrai bonheur. L’ignorance de soi : « car la nature humaine, par sa condition, est telle qu’elle ne l’emporte sur toutes les autres choses que quand elle se connaît elle-même, et qu’elle retombe plus bas que l’animal si elle cesse de se connaître ; car pour tous les êtres vivants, il est naturel de ne pas se connaître soi-même, mais pour l’homme c’est un défaut ». Connais-toi toi-même, exigeait Socrate. 

La confusion à propos de la nature du bien et du bonheur est une conséquence de cette ignorance de l’essence et de la destinée humaines. Je prends pour le bien ce qui ne l’est pas parce que je m’ignore moi-même. Si Boèce savait, il n’aurait aucune raison de se plaindre. Ce qu’il a perdu, ce n’est pas le bien, mais les faux biens ; ce qu’il a perdu, ce n’est pas le bonheur, mais le faux bonheur. Il lui reste quelques mois, sur les dépouilles de ces faussetés, pour, au fond de son trou, conquérir le vrai bien et le vrai bonheur. 

L’enseignement de Philosophie

Boèce saura, Philosophie l’enseignera. Qui se croit propriétaire de sa richesse se leurre : elle n’a pas de valeur intrinsèque. Le même jugement s’applique au pouvoir, à la puissance, et aux honneurs. Ontologiquement fausses, ces réalités sont spirituellement dangereuses : elles corrompent l’âme. Avant d’entrer en prison, Boèce se glorifiait de son argent, ce n’était qu’un faux bonheur. Il se glorifiait de sa réussite en politique,  faux bonheur, là aussi ! Tenez, prenons deux exemples. Le premier concerne les honneurs politiques, qui remplissaient de fierté Boèce. Philosophie lui apprend ceci : « le véritable respect ne peut s’obtenir grâce à ces dignités, qui ne sont que de l’ombre ». Le second concerne la gloire. « Quelle tromperie ! Quelle honte ! ». Philosophie la réduit à un fantôme de brillant en toc au nez et à la barbe de Boèce. Quant aux plaisirs du corps, ils ne déposent derrière eux que souffrance et amertume, « douleur lancinante » et « piqûre dans les cœurs ». Une fois au cachot, rien ne se laisse regretter : ni argent, ni honneurs, ni pouvoir, ni gloire, ni plaisirs ; les perdre n’est pas une grande perte ; mieux encore : les perdre est pour l’âme un soulagement, une libération. Tous les illustres emprisonnés au cours des siècles s’en sont-ils rendus compte ? Cette vérité les a-t-elle bouleversés : quand on a été riche, honoré, puissant, on n’est jamais plus libre qu’en prison ? 

Philosophie a fait son travail. Une purgation, sorte d’opération place nette, a nettoyé l’âme de Boèce de ces ridicules chimères. La voici prête à se rapprocher de Dieu. Que cherchons nous en courant après ces illusions de bonheur ? Après l’argent et les lauriers, la puissance et les plaisirs ? Le bien et le bonheur, évidemment en nous illusionnant sur leur définition et leur localisation, en nous précipitant frénétiquement sur une fausse route se ramifiant en chemins de perdition. Ainsi le tyran, inévitablement gangréné par la servitude volontaire, se trompe-t-il en demeurant indéfectiblement esclave de son ventre et de ses passions, de ses désirs et de son ego. Le monde est gouverné par la bonté de Dieu. Ici, la pensée de Boèce tourne à la théodicée, comme celle de Hegel virera à la cliodicée. Le vrai bonheur commence ainsi : comprendre la bonté de Dieu dans le déploiement de l‘univers. Chaque chose, même les malheurs, même les injustices, est à sa place : rédimés, malheurs et injustices ne le sont que d’apparence. Comprendre est aimer. Vous souvenez-vous de Spinoza ? La béatitude, sommet de la philosophie, Everest de la sagesse, tient dans « l’amour intellectuel de Dieu », c’est-à-dire de l’ordre du monde. Eh bien ce dont parle Philosophie à Boèce, ce dont nous parle Boèce, et bien que Boèce mette dans le mot Dieu autre chose, hérité tout à la fois de Platon, du néo-platonisme, et des Evangiles, c’est cet « amour intellectuel, de Dieu » merveilleusement formulé par Spinoza. Dans les deux occurrences, chez Boèce et chez Spinoza, cet amour efface tout attachement au faux, se confondant avec le bonheur. Béatitude, le mot perce à la fois chez Boèce et chez Spinoza. Béatitude : œuvre de la philosophie. La réalité du bonheur enfin trouvé est la richesse du prisonnier. 

De la consolation à l’évasion

Consoler n’est pas laisser en l’état. Philosophie sauve Boèce ( comme elle nous sauve, nous, ses lecteurs ) en le transformant. Consoler n’est pas (ce qui reviendrait à ce stoïcisme repoussé par Boèce ) passer du baume sur les plaies, ou discourir en pleureuse. Consoler n’est pas complaire à la plainte. Non ! Consoler, c’est transfigurer. Ergo : la consolation est une paideia, une éducation, une formation et une conversion de l’âme. Ecartons un contresens : sous la puissance de la consolation, Boèce et nous, qui cheminons avec lui au long de son livre, qui l’accompagnons dans son aventure spirituelle, ne devenons pas un autre, bien au contraire : un autre c’est ce que nous étions avant d’écouter Philosophie, avant d’être enfermé en cellule. Un autre c’est ce que j’étais jusqu’à aujourd’hui, ce que Boèce était jusqu’à sa première minute d’incarcération, quand il chérissait le pouvoir, les honneurs, les flatteries, quand il s’ébaudissait devant l’effet de son moi sur les hommes et sur la cité. Tout cela  le pouvoir, les honneurs, les flatteries, l’enflure de l’ego, l’argent, les plaisirs était sa véritable prison, comme aussi la nôtre, aux barreaux et aux verrous invisibles. Grâce à la maïeutique de dame Philosophie, la prison palpable libère Boèce de la prison invisible qu’il était pour lui-même. Autrement dit : en prison, il s’évade de lui-même. Du faux lui-même. L’affaire du philosophe, dit Socrate dans le Phédon, est de mourir ou d’être mort, de délier l’âme de cette prison qu’est le corps ; comprenons : de s’évader. J’ai toujours pensé ( tel sera le fil conducteur de mon prochain livre ) que les ouvrages de philosophie sont toujours des précis d’évasion. 

Prisonniers politiques

Historiquement Boèce fut un prisonnier politique. Comme d’autres intellectuels : Soljénitsyne, Maurras, ou, tout récemment Sansal. Il paraîtra curieux de hasarder un rapprochement entre Boèce et Gramsci. Mais ces deux écrivains constituent deux idéaux-types divergents de réussite humaine contre ce qui, dans l’imaginaire de leurs tortionnaires, était machiné pour les briser : l’emprisonnement. L’auteur des géniaux Cahiers de Prison, l’un des pères du Parti Communiste Italien, plutôt que de rompre avec son passé, comme fit Boèce, approfondit dans sa cellule ce qu’il était et ce qu’il pensait avant sa détention. Si Philosophie ne lui apparaît pas, elle partage pourtant une colocation dans son esprit avec Révolution. Ce couple, Philosophie-Révolution, l’inspire autant que la célibataire Philosophie inspire Boèce. Gramsci expérimente la pensée comme résistance à l’intention politique de Mussolini : empêcher son intelligence de s’exercer. De nombreuses pages du cahier XIII constituent une critique fort pertinente de Maurras qui fut un temps (en 1936 et 1937) contemporain de prison de Gramsci. Penser est chez Gramsci, dont la vaste culture littéraire incluait vraisemblablement Boèce, également bien plus que résister, s’évader : se transporter au-dehors de la prison et au-dedans de la réalité extérieure à la prison, la Révolution. 


Robert Redeker

Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.

Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.

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