La région de Bruxelles-Capitale traverse une crise politique sans précédent : la région n’a toujours pas de gouvernement, et depuis le 9 juin 2024, 600 jours se sont écoulés depuis les dernières élections régionales. Un record qui dépasse même celui de l’absurde absence de gouvernement fédéral belge, qui avait duré 541 jours en 2010-2011. Face à cette paralysie, les citoyens ressentent une profonde déception et un sentiment d’abandon par leurs élus.

L’absence prolongée de gouvernement dans la Région de Bruxelles-Capitale ne relève plus de l’aléa institutionnel propre au fédéralisme belge. Elle constitue désormais un objet politique en soi, révélateur des impasses idéologiques et stratégiques d’un Parti socialiste bruxellois incapable d’arbitrer entre posture morale et responsabilité gouvernementale. Le refus catégorique du PS bruxellois, dirigé par Ahmed Laouedj, de participer à toute majorité incluant la N-VA est officiellement justifié par l’assimilation de ce parti à l’extrême-droite. Cette qualification, répétée comme un axiome indiscutable, mérite pourtant d’être interrogée, tant du point de vue conceptuel que du point de vue comparatif.

Le glissement du cordon sanitaire : d’outil de protection démocratique à mécanisme de blocage

Historiquement, le cordon sanitaire en Belgique s’est construit contre des formations explicitement antidémocratiques, en premier lieu le Vlaams Blok, devenu Vlaams Belangaprès sa condamnation pour racisme. La littérature politique rappelle que cet outil visait à contenir des partis contestant les fondements mêmes de l’État de droit. Assimiler la N-VA à cette catégorie pose problème. Parti national-conservateur, certes radical sur la question institutionnelle et identitaire, la N-VA opère néanmoins à l’intérieur du cadre constitutionnel belge, participe aux institutions depuis deux décennies et a exercé le pouvoir à tous les niveaux, y compris fédéral. Le débat sur sa nature idéologique est légitime ; sa disqualification morale automatique l’est beaucoup moins. Le cordon sanitaire devient ici non plus un instrument de défense démocratique, mais un levier de veto, permettant à un acteur central (le PS bruxellois) d’échapper à toute obligation de compromis dans un système pourtant fondé sur la négociation permanente.

Le paradoxe socialiste : l’angle mort du communautarisme

Ce refus de gouverner s’accompagne d’un silence, pour ne pas dire d’une complaisance, à l’égard d’un autre phénomène largement documenté par les sciences sociales : la montée du communautarisme politico-religieux dans certains territoires urbains bruxellois comme Molenbeek, Anderlecht ou Saint-Josse-ten-Noode. Depuis une quinzaine d’années, de nombreux travaux (Bousetta, Torrekens, Cesari, Roy) ont montré comment une partie de la gauche européenne, au nom de l’antiracisme et de la reconnaissance des minorités, a progressivement intégré dans ses coalitions locales des acteurs porteurs d’agendas identitaires incompatibles avec l’universalisme civique. Bruxelles n’échappe pas à cette dynamique. Le PS bruxellois, soucieux de préserver des clientèles électorales dans des quartiers fortement segmentés socialement et culturellement, a laissé s’installer une confusion entre politique sociale et représentation communautaire. Cette stratégie électorale de court terme a un coût institutionnel : elle fragilise la neutralité de l’action publique, complique la production de normes communes et alimente une concurrence victimaire entre groupes. Il est dès lors pour le moins paradoxal de voir un parti invoquer le danger de l’extrême-droite tout en minimisant (voire en normalisant) des formes de radicalité identitaire qui, elles aussi, remettent en cause l’égalité des citoyens et la primauté du droit commun.

Gouverner Bruxelles : une responsabilité structurelle

Bruxelles-Capitale n’est pas une région comme les autres. Son sous-financement chronique, sa dépendance aux navetteurs, sa fragmentation institutionnelle et sa concentration de vulnérabilités sociales imposent une culture du compromis renforcée, non un surcroît de rigidité idéologique. La science politique du fédéralisme consociatif de Lijphart est claire : dans des systèmes pluralistes et segmentés, la stabilité repose sur la capacité des élites à coopérer au-delà des clivages, non à les absolutiser. En ce sens, refuser toute discussion au nom d’une pureté morale autoproclamée revient à nier les conditions mêmes de gouvernabilité de Bruxelles. L’absence de gouvernement n’est pas neutre. Elle retarde les politiques publiques, affaiblit la crédibilité régionale, dégrade la confiance citoyenne et accentue le sentiment d’abandon dans les classes populaires — précisément celles que le PS prétend représenter.

De la morale politique à l’éthique de responsabilité

Max Weber distinguait l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité. Le PS bruxellois semble aujourd’hui prisonnier de la première, oubliant que gouverner consiste moins à proclamer le Bien qu’à empêcher le pire. En refusant de siéger, il ne fait pas barrage, il laisse le terrain se déliter. En brandissant l’anathème, il évite le débat. En s’arc-boutant sur une lecture morale du champ politique, il renonce à sa fonction première, organiser le possible. Bruxelles ne s’effondre pas sous les coups d’un ennemi déclaré, mais sous l’effet d’une irresponsabilité revendiquée, théorisée comme vertu. Or, dans une démocratie adulte, l’incapacité à gouverner n’est jamais un acte de courage. C’est un aveu d’échec.

 


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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