Voici une semaine qu’a commencé l’offensive américaine et israélienne contre le régime iranien. Il n’aura pas fallu longtemps pour que des voix s’élèvent pour en appeler au multilatéralisme et au droit international. Or ces voix le plus souvent restèrent muettes au pire, ou enjoignirent à la retenue au mieux, lorsque le pouvoir sanguinaire des mollahs réprimait sauvagement son peuple quand celui-ci, dans la rue, défiait en début d’année une dictature qui allait jusqu’à pendre des femmes et des enfants de 16 ans.

On ne connaît pas encore précisément les chiffres de l’épouvantable répression qui s’est abattue sur les manifestants iraniens de janvier, mais l’on sait seulement que celle-ci fut massive, accompagnée de nombreux actes de torture et de viol, et qu’elle est constitutive de l’imputation de crime contre l’humanité.

À l’épreuve de cette réalité indéniable, les contempteurs de l’intervention américano-israélienne ne manqueront pas de rappeler que, nonobstant la férocité de la dictature islamique, c’est au peuple iranien de se libérer lui-même et de disposer de la suite qu’il entend donner à son pays une fois les héritiers de Khomeiny et de Khamenei renversés. Dans ce contexte, sauf à considérer que les bourreaux soient en mesure de lâcher prise devant l’ampleur de la mobilisation de leurs opposants et qu’ils ne soient pas aveuglés par leur fanatisme messianique, le peuple iranien est pris au triple piège de ses oppresseurs, d’un « droit international » qui in fine protège d’abord les mollahs et d’un multilatéralisme dont ces derniers usent pour continuer à imposer leur ordre théocratique et totalitaire.

Les critiques à l’encontre des opérations militaires de Washington et de Tel-Aviv n’ont d’autre solution à proposer in fine que le statu quo et l’effacement du peuple iranien. Elles sont tout à la fois les fruits du renoncement pour les adeptes d’une realpolitik minorant le facteur de dangerosité, pourtant attesté par près d’un demi-siècle d’histoire, de la République islamique ; de la fascination pour l’islamisme révolutionnaire avec laquelle certaines forces radicalisées à gauche et plus encore à l’ultra-gauche ont noué un pacte implicite ; et de la détestation conjointe de l’État d’Israël d’un côté et du trumpisme de l’autre… Mahnaz Shirali, dans l’interview (« Iran : l’offensive américano-israélienne peut-elle provoquer la chute du régime ? ») qu’elle a accordée à notre publication, rappelle justement cette dernière évidence lorsqu’à une question sur la comparaison avec la situation irakienne de 2003, elle réfute le parallèle : « Dans le débat français, ces analogies sont souvent nourries par un anti-américanisme réflexe, auquel s’ajoute parfois un facteur politique conjoncturel lié à la figure de Donald Trump. »

Tout compte fait, et quand bien même tout engagement militaire comporte son lot d’aléas, il n’existe que peu d’arguments audibles aux tergiversations des uns et aux défiances des autres dès lors qu’un peuple est non seulement en danger, mais que cette mise en danger est portée par une matrice des plus agressives et des plus déstabilisatrices dans l’ordre géopolitique de ce dernier demi-siècle. Le combat des Iraniens pour leur libération est indissociable de nos valeurs ; et il est regrettable que les démocraties européennes, en dépit pour certaines d’entre elles de leurs désaccords avec l’allié américain — qui le reste encore —, ne le comprennent pas mieux et plus vite.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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