Après la joute entre Rokhaya Diallo et Charlie, il faut désormais regarder les choses en face, sans détours ni faux-semblants. Un basculement s’est opéré, profond, presque irréversible. Ceux qui se réclamaient hier encore d’un camp éclairé ont choisi de tourner le dos à ce qui fondait leur raison d’être. Ils ont renoncé à Charlie. Ils ont renoncé à ce qu’il incarnait : l’irrévérence libre, la laïcité sans adjectif, la France imparfaite mais debout.
À la place, ils ont fait cause commune avec des figures qui, depuis longtemps, professent un mépris revendiqué pour ce pays, ses principes, sa culture politique — un discours martelé à l’étranger, relayé sans complexe, validé sans esprit critique. Dans le même mouvement, ils ont offert une respectabilité nouvelle à des idéologies de rejet.
Ils ont repris à leur compte des récits saturés de ressentiment, fermé les yeux sur l’antisémitisme quand il changeait de visage, applaudi des discours qu’ils auraient dénoncés hier avec vigueur s’ils venaient d’ailleurs. Ils ont cessé de combattre l’islamisme politique. Pire : ils l’ont entouré de précautions, de silences, de caresses verbales, comme on apaise une force que l’on craint plus qu’on ne la conteste. Ils ont confondu tolérance et abdication.
Et pendant ce temps, ils ont réorienté toute leur boussole électorale vers des colères identitaires, nourries par le rejet de la laïcité, la défiance envers l’universel, la suspicion à l’égard de la France elle-même. Non pour les dépasser, mais pour les flatter. L’ironie est cruelle !
Car ceux-là mêmes qui pactisent avec des imaginaires de haine distribuent à la chaîne les anathèmes : « extrême droite », « racisme », « réaction ». Ils n’hésitent pas à salir des écrivains comme Boualem Sansal — tout en votant, du bout des doigts, des textes timorés pour sa libération, comme s’il fallait s’excuser de le défendre. Ils dénoncent l’extrême droite occidentale tout en relayant, sans le dire, l’extrême droite arabo-islamiste : ses mythes, ses intox, sa vision du monde binaire et vengeresse.
Ainsi, jour après jour, cette gauche s’emploie à détruire ce que la gauche avait mis des décennies à construire. Elle devient l’adversaire direct de celle qui se voulait républicaine, universaliste, laïque et profondément attachée à la nation.
Car oui, c’est bien cette gauche-là ( celle de Chevènement, de la République indivisible, de l’émancipation par l’école et la loi commune ) qui m’a transmis le goût de la liberté, le refus de toutes les assignations, l’esprit de Charlie et l’exigence universaliste. Et c’est précisément pour cela que le spectacle actuel est si accablant.
Je n’ose imaginer ce que perçoit aujourd’hui un jeune qui arrive en France, ou un enfant issu du monde « arabo-musulman », lorsqu’il croise cette gauche dévoyée. Que comprend-il, sinon que ses colères sont légitimes, que ses haines sont excusables, que ses enfermements identitaires sont encouragés ? Au lieu de lui tendre une main ferme pour l’aider à se libérer de ce qu’il a vécu de plus sombre, on l’y enferme. Au lieu de lui dire : « ici, tu deviens citoyen parmi les citoyens », on lui souffle qu’il restera à jamais un autre, porteur d’un ressentiment à entretenir.
Cette gauche ne combat plus les ennemis de la liberté. Elle leur sert de chambre d’écho. Elle ne protège plus la République. Elle en organise le recul.
Alors oui, j’éprouve une profonde tristesse pour ceux qui tombent dans ce piège. Mais j’en éprouve une autre, plus amère encore, pour ceux qui continuent de voter pour cette gauche-là, sans voir qu’elle n’offre plus aucun horizon, sinon la rancœur, la fracture et l’abandon des principes qu’elle prétend encore invoquer.
Ce n’est plus une trahison ponctuelle. C’est une démission historique.
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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