Docteur en histoire, spécialiste du communisme et de l’anarchisme, Sylvain Boulouque est l’auteur d’ouvrages importants : Le peuple du drapeau noir. Une histoire des anarchistes (Atlande 2022) ou Meurtres à la Grange-aux-Belles (Cerf, 2024). Avec Communisme et syndicalisme dans la France de l’entre-deux-guerres (Cerf, 2026), il propose la première étude complète de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU), la centrale syndicale communiste née en 1922 de la scission avec la Confédération générale du travail (CGT). Il revient avec Olivier Dard sur son histoire étroitement liée à celles de la Section française de l’Internationale communiste (SFIC), futur PCF, et à l’Internationale syndicale rouge (ISR) basée à Moscou, le Profintern.
NRP : Vous écrivez que l’histoire de la CGTU constitue une « page quasi blanche dans l’histoire du mouvement syndical ». Pourquoi ?
D’abord parce qu’entre 1990 et les années 2010, les archives dites de Moscou étaient ouvertes, j’ai eu la chance de pouvoir aller y travailler et d’exploiter des sources jusqu’à lors peu utilisées. Or, il existait un véritable continent archivistique. En effet, la centrale a envoyé à l’Internationale syndicale rouge la majeure partie de sa documentation. En retour, cette dernière lui a adressé consignes, directives et émissaires pour l’aider à s’implanter. L’ensemble de cette documentation complétée par les archives accessibles en France m’a permis de rédiger ce travail. Ensuite, plusieurs raisons expliquent qu’il s’agisse d’une page quasi blanche. Les liens forts entre le PCF et la CGTU ont souvent fait disparaître l’histoire de la centrale dans l’histoire du PCF. Les spécialistes du PCF n’ont pas étudié la particularité du syndicalisme dans l’implantation du communisme pour l’entre-deux-guerres. Par ailleurs, les quelques travaux existants ont laissé penser que cette histoire était en partie écrite ou allait l’être. Par exemple, la thèse d’Antoine Prost sur les effectifs de la CGT à l’époque du Front populaire (Armand Colin, 1964) semblait donner une vue assez précise du nombre d’adhérents de la CGTU – chiffres que j’ai été amené à réviser à la baisse. En outre, Jean Charles, un historien bisontin, a entamé une thèse qu’il n’a jamais achevée sur le même sujet en ayant accès aux archives de la CGTU bien avant leur ouverture officielle grâce à l’autorisation spéciale des autorités soviétiques. Il n’a que très peu publié et a finalement entravé la recherche pendant plusieurs décennies. Les éléments qu’il a donnés à lire ont souvent été repris sans analyse critique. En troisième lieu parce que si les études sur les ouvriers, la condition ouvrière et l’histoire du communisme sont nombreuses, l’histoire du syndicalisme en général souffre du syndrome de la synthèse. Les études sur la CGT en général semblent foisonnantes. En fait, en regardant de plus près, il n’existe que peu de travaux sur le mouvement syndical avant la Première Guerre mondiale et entre les deux guerres, en dehors de quelques monographies régionales. Les ouvrages reprennent ce qui a pu être écrit sans se pencher sur les archives. Ces éléments me permettent de dire que l’histoire de la CGTU a pendant longtemps été une page quasi blanche de l’histoire du mouvement syndical.
NRP : Dans quelles conditions naît et se développe la CGTU ? Quels sont ses liens avec le PCF et l’ISR et comment les caractériser ?
Sans la prise du pouvoir par les bolcheviques, c’est presque un syllogisme de le dire, le PCF puis la CGTU n’auraient pas pu exister. La CGTU est une conséquence indirecte du congrès de Tours qui marque la naissance du PCF. Elle est aussi la résultante de la fin du mythe de la grève générale que la grève des cheminots du printemps 1920 a entérinée. Dès lors, pour nombre de révolutionnaires, la République soviétique est devenue l’incarnation de la réalisation du projet révolutionnaire. La naissance de l’Internationale communiste permet le basculement de la majorité des socialistes vers le communisme. En ce qui concerne le syndicalisme, la question est plus complexe. En effet, la majorité des syndicalistes est rétive au mythe bolchevik et a rompu progressivement avec l’esprit révolutionnaire. C’est donc une partie minoritaire qui scissionne et fonde la CGTU. Elle est originellement un mélange hétéroclite de révolutionnaires syndicalistes (anarchistes, communistes,…). Elle se constitue début 1922. Très vite, les pro-communistes deviennent majoritaires au nom du principe de l’efficacité révolutionnaire et souvent de l’incapacité de certains libertaires à proposer une vision cohérente et rationnelle du syndicalisme. À la fin de l’année 1922, la CGTU entre dans l’Internationale syndicale rouge, lorsque deux de ses secrétaires (Gaston Monmousseau et Pierre Semard) se rendent à Moscou. Ils discutent avec Lénine qui accepte que l’Internationale syndicale rouge modifie ses statuts sur la forme et pas sur le fond pour rendre possible l’adhésion de la CGTU à l’ISR à laquelle les unitaires étaient majoritairement favorables. L’entrée de la centrale dans la sphère d’influence du mouvement communiste modifie les données. Un lien d’interdépendance se met en place. La CGTU n’est pas qu’une simple courroie de transmission. L’une ne peut être pensée sans l’autre. L’ISR a besoin de la CGTU pour que ses idées se développent en France et la CGTU a besoin de l’ISR pour l’aider à se développer. Les liens sont multiples. La question financière est importante. Sans les subsides de l’Internationale, la CGTU aurait rapidement sombré à l’état groupusculaire. Ensuite, l’ISR observe le fonctionnement de la centrale. Après des débuts prometteurs, la CGTU connaît rapidement un étiolement à partir de 1925. Au début des années 1930, les responsables unitaires sont convoqués à Moscou au siège de l’ISR, ses dirigeants considèrent que la CGTU ne répond pas aux caractéristiques d’une centrale syndicale et doit se mettre à faire du syndicalisme. L’ISR aide la CGTU à se transformer. Elle envoie de nombreux instructeurs et émissaires qui observent et conseillent les unitaires. Parallèlement, les voyages des unitaires en URSS ont été un moyen de sélection des cadres, lesquels constituent dans les années 1930 l’armature dans la direction de la CGTU : seuls deux sur une quarantaine ne se sont pas rendus en URSS.
Les liens avec le PCF sont complexes. Il est fait de phases de tension puis de concorde. Les tensions sont liées à la volonté des dirigeants communistes d’imposer une vision purement politique à l’action syndicale. Au contraire, les périodes de concorde correspondent aux périodes où la direction du PCF intègre en son sein une part importante de responsables syndicalistes. C’est le cas entre 1926 et surtout après 1932. Plusieurs temps sont observables. Je distingue trois phases dans la CGTU : les révolutionnaires syndicalistes jusqu’en 1925, les syndicalistes communistes des années 1926 à 1933 et les communistes syndicaux après. Cette modélisation permet de comprendre les évolutions. D’abord, les unitaires souhaitent rapidement transposer le modèle révolutionnaire en France. Dans un deuxième temps, les syndicalistes font d’abord et avant tout de la politique. Enfin, le troisième temps permet de voir comment le PCF intègre la dimension syndicale dans son registre d’action, en ne faisant plus de la CGTU une simple courroie de transmission des directives du Parti, mais en laissant les syndicalistes opérer selon un schéma propre aux modalités d’action du mouvement syndical.
Cette opération a été rendue possible uniquement lorsque que les instances dirigeantes du mouvement communiste international se sont rendu compte que le mouvement syndical, faute de ligne appropriée, courait à sa perte.
NRP : Comment articuler la place et le rôle de la CGTU dans le retour à l’unité syndicale qui s’opère en 1936 à l’heure du Front populaire ?
Comme je viens de l’évoquer, l’ISR a remis en selle la CGTU. Elle a enjoint les unitaires de faire du syndicalisme. Plusieurs éléments sont à prendre en considération. D’abord, depuis l’automne 1933, les conflits sociaux se développent, initialement à bas bruit. Ils permettent aux unitaires de mettre en œuvre une nouvelle stratégie que l’on pourrait dire de présence. Les unitaires participent aux grèves et passent de la « gréviculture » à la négociation. Ensuite, ils s’appuient sur un appareil démultiplié. En effet, lorsqu’un conflit éclate, toutes les couronnes extérieures du communisme sont utilisées (appareil municipal, restaurants coopératifs, correspondants de l’Humanité…). En troisième lieu, les événements de février 1934 interviennent. Progressivement, le PCF d’une part et la CGTU d’autre part abandonnent la tactique classe contre classe qui considérait les réformistes comme des « traîtres » ou des « fascistes » pour une ligne d’action commune avec les socialistes pour le politique et avec les confédérés pour les questions sociales. La CGTU propose à la CGT la réunification syndicale. Cette dernière la refuse pendant plus d’un an au motif – réel – que les communistes veulent diriger le mouvement syndical via ce que les communistes appellent les fractions, c’est-à-dire les militants qui se réunissent en amont des réunions syndicales pour décider des réponses à apporter. Une nouvelle fois, les instances dirigeantes du mouvement communiste international se réunissent et décident d’abandonner les fractions sur la forme et pas sur le fond, les réunions des cellules du parti les remplaçant. Les dirigeants unitaires sont prêts à faire toutes les concessions possibles. Ils sont persuadés que la réunification syndicale associée à la conflictualité sociale doit leur permettre de devenir majoritaires dans le monde du travail. Benoît Frachon, le secrétaire de la CGTU, l’a formulé explicitement lors d’une réunion clandestine avec les dirigeants de l’Internationale communiste en 1935 : « Nous ne brûlerons pas les étapes, nous travaillerons pour la direction de cette CGT, pour la direction communiste de cette CGT – sans le dire – mais ce travail peut être long. Combien ? Cela dépend un peu de nous. Deux ans, quatre, cinq ans peut-être, camarades, nous travaillons avec une telle perspective. […] nous aurons cette patience. » La politique de concessions aboutit au processus de réunification syndicale entre les mois de septembre 1935 et mars 1936, date du congrès de réunification [même si deux fédérations, les métaux et le bâtiment, ne sont pas réunifiées réellement avant l’été 1936]. Le pari des unitaires se réalise après la victoire électorale du Front populaire en mai 1936. Des grèves éclatent entre le mois de mai et juin 1936. Si certaines sont spontanées, l’appareil communiste s’est démultiplié et a prêté main forte aux syndicalistes unitaires. Ils se sont rendus dans les principaux foyers industriels pour aider à formuler des revendications et à négocier les accords locaux. Dès lors, les ex-unitaires apparaissent comme les meilleurs défenseurs du monde du travail. Patiemment, ils entreprennent un travail de conquête – on disait colonisation dans les années 1930 – de la CGT réunifiée. Deux ans après, au congrès de Nantes de la CGT en 1938, les ex-unitaires sont majoritaires dans la centrale sans avoir besoin de conquérir le monopole dans la direction confédérale. La première phase du pari de 1935 a été gagnée, la guerre a empêché la suite de se mettre en place.
NRP : Quelle est l’empreinte de la CGTU dans l’histoire du syndicalisme en France à l’époque contemporaine ?
Sur le plan politique et social, plus grand-chose. Le modèle communiste tel qu’il a existé a disparu. Il n’y a plus d’émissaire, plus de financement et, sauf cas exceptionnel, le mythe révolutionnaire bolchevique n’est plus opérant. Néanmoins, quelques éléments demeurent. L’héritage de la CGTU existe encore dans des courants minoritaires de la CGT aujourd’hui, favorables par exemple au retour de la CGT dans la Fédération syndicale mondiale – qui a succédé après 1945 à l’ISR – à laquelle participent les centrales syndicales nord-coréennes et cubaines, par exemple, voire dans certains courants trotskistes. Il reste principalement une mémoire du communisme syndical. Les dirigeants et les principaux acteurs du syndicalisme unitaire sont souvent présentés comme les fers de lance des conquêtes sociales du Front populaire, voire de la Libération. Ce qui n’est pas entièrement faux, mais est décontextualisé. Si l’on prend par exemple la Sécurité sociale, Ambroise Croizat, l’ancien dirigeant communiste, devient le père du système de protection sociale. Mais on oublie que les premières propositions de réformes viennent de la CGT dite réformiste que les unitaires ont ardemment combattue lors de l’adoption de la loi sur les assurances sociales en 1928 et en 1930. Les ordonnances et les premiers projets de loi de 1945 sont rédigés par le socialiste Adrien Tixier lorsqu’il est commissaire aux affaires sociales à Alger, puis par le gaulliste Alexandre Parodi, le ministre du Travail en 1944-1945. Dans un autre registre, les unitaires sont vus comme les principaux animateurs des grèves et des mouvements sociaux, mais jusqu’au tournant de 1935, ce ne sont pas eux qui signaient les accords et conduisaient les négociations. Ce qui pose en dernier lieu la question de la stratégie et de la tactique communistes. Les unitaires agissaient pour conquérir la CGT puis la majorité de la représentation du monde ouvrier puis en dernier lieu le pouvoir, la mémoire ne retient qu’un aspect, l’engagement dans les luttes. C’est un des paradoxes, la mémoire et l’histoire ne font toujours pas bon ménage…
Olivier Dard
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.
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