Dix ans après les attentats qui ont frappé Bruxelles le 22 mars 2016, l’heure n’est plus seulement au recueillement. Elle est à l’examen rigoureux, presque clinique, de ce que ces événements ont révélé de nos fragilités politiques et de nos aveuglements collectifs. Car si l’émotion fut à la hauteur du drame, la lucidité, elle, est restée trop souvent incomplète.

Les attaques de l’aéroport de Zaventem et de la station de métro Maelbeek ont inscrit durablement la Belgique — et, au-delà, l’Europe — dans une nouvelle séquence historique, celle où le terrorisme islamiste n’est plus une menace exogène, mais un phénomène en partie endogène, nourri de dynamiques internes. À cet égard, le nom de Molenbeek s’est imposé comme un point de cristallisation. Non par stigmatisation facile, mais parce que cette commune concentre, de manière presque paradigmatique, une série de défaillances structurelles.

Il serait intellectuellement malhonnête de réduire Molenbeek à une simple question sociale. La précarité, le chômage, les discriminations existent, et ils doivent être combattus avec constance. Mais ils n’épuisent pas l’analyse. Ce qui s’y est développé relève aussi d’un phénomène plus profond : une forme de dissociation progressive entre une partie du territoire et le cadre normatif commun.

Ce que l’on désigne souvent, par commodité, comme « séparatisme » ne se manifeste pas nécessairement par une volonté explicite de rupture institutionnelle. Il procède davantage d’une logique de retrait ― retrait des référents culturels partagés, retrait de l’espace civique, retrait, parfois, de la loi elle-même. À mesure que ce retrait s’installe, il crée des interstices dans lesquels peuvent s’engouffrer des entrepreneurs idéologiques, dont certains poursuivent des objectifs ouvertement hostiles aux principes démocratiques et aux valeurs universalistes de la Belgique.

Les auteurs des attentats de 2016 ne sont pas nés dans un désert politique. Ils sont le produit d’un environnement où se sont conjugués plusieurs facteurs : fragmentation urbaine, faiblesse de la coordination institutionnelle, tolérance prolongée à l’égard de discours de rupture, et difficulté persistante à affirmer des normes communes non négociables. À cet égard, la Belgique, avec sa complexité institutionnelle, a parfois offert un terrain propice à la dilution des responsabilités.

Dix ans plus tard, les réponses apportées — notamment sur le plan sécuritaire et du renseignement — ont été réelles. Elles ont permis de contenir, en partie, la menace. Mais elles n’ont pas suffi à traiter les causes profondes. Or, une politique qui se limite à la gestion des symptômes, aussi efficace soit-elle à court terme, laisse intacte la possibilité de résurgences.

La question centrale demeure donc celle de l’intégration, entendue non comme un simple processus socio-économique, mais comme une adhésion pleine et entière à un corpus de valeurs, de normes et de références communes. Cette exigence ne saurait être relativisée sans fragiliser l’ensemble du corps politique. Une société ne peut durablement fonctionner sur la juxtaposition de systèmes normatifs concurrents.

Il ne s’agit pas, dans cette perspective, de céder à des lectures essentialisantes ni de nourrir des amalgames. La très grande majorité des habitants de Molenbeek, comme de l’ensemble des quartiers populaires européens, aspire à une vie paisible, inscrite dans le cadre citoyen. Mais c’est précisément pour cette majorité silencieuse que la clarté est nécessaire. Car l’ambiguïté profite toujours aux minorités les plus radicales.

La responsabilité des pouvoirs publics est ici déterminante. Elle suppose de dépasser une double tentation : celle du déni, qui refuse de voir les dynamiques de rupture à l’œuvre, et celle de la stigmatisation globale, qui alimente les ressentiments sans apporter de solutions. Entre ces deux écueils existe une voie exigeante, celle de la fermeté normative conjuguée à une politique d’émancipation réelle.

Fermeté normative, d’abord, en réaffirmant sans équivoque la primauté de la loi commune sur toute autre allégeance. Cela implique de ne tolérer aucun accommodement avec des pratiques qui contreviennent aux principes fondamentaux de l’État de droit.

Émancipation, ensuite, en investissant massivement dans l’éducation, la mobilité sociale et la mixité urbaine. Car le repli identitaire prospère toujours sur les impasses sociales et les horizons bouchés.

Enfin, clarification du discours public. Trop longtemps, une forme de relativisme a conduit à mettre sur le même plan des normes incompatibles. Or, une démocratie libérale ne peut survivre sans un minimum de hiérarchie dans ses valeurs.

Commémorer les attentats de Bruxelles ne peut se réduire à un rituel. C’est un test de maturité politique. Sommes-nous capables, dix ans après, de tirer toutes les conséquences de ce qui s’est joué ? Sommes-nous prêts à affronter, sans détour, les zones de fragilité de nos sociétés ?

Molenbeek, en ce sens, ne doit pas rester un stigmate. Elle peut devenir un révélateur — et, potentiellement, un laboratoire. À condition de rompre avec les accommodements du passé et d’assumer pleinement une exigence simple mais décisive, celle d’un cadre commun qui ne se négocie pas.

Mais après avoir passé plusieurs semaines sur place, entre décembre 2025 et janvier 2026, dans le cadre d’une enquête consacrée à cette commune et qui fera l’objet de mon prochain essai, je ne peux que mesurer l’écart entre cette exigence et la réalité. Rien n’indique que l’État belge ait su inverser la trajectoire ; tout laisse au contraire penser que la situation s’est dégradée. Ce qui se dessine aujourd’hui, c’est le risque d’un territoire qui se replie sur lui-même, jusqu’à prendre les traits d’une véritable enclave.

C’est à ce prix seulement — celui de la lucidité et du courage politique — que la mémoire des victimes cessera d’être un rappel douloureux pour devenir un véritable point d’appui politique.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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