Jürgen Habermas (1929-2026) est mort à l’âge de 96 ans. Figure de la philosophie politique européenne, il laisse derrière lui un héritage intellectuel et politique majeur. Selon Max-Erwann Gastineau, se replonger dans la pensée du philosophe allemand, c’est redécouvrir l’histoire tragique du Vieux Continent, les espoirs placés dans la construction européenne et ses impasses.
La disparition de Jürgen Habermas (1929-2026) scelle la fin d’une époque marquée par le penseur européen le plus influent des quarante dernières années. Connu pour avoir popularisé le concept de « patriotisme constitutionnel », Habermas laisse pour héritage une œuvre considérable. Issu de l’école de Francfort, comme Theodor Adorno, Axel Honneth, Herbert Marcuse ou Max Horkheimer, le philosophe a formulé la réponse politique et théorique la plus complète au nationalisme et aux conditions de son dépassement. Ainsi convient-il de nous replonger dans le contexte allemand qui a vu naître sa pensée, les raisons de son influence sur la « construction européenne », l’ambition de construire un espace démocratique postnational, comment son œuvre a aussi préfacé, en réaction, le « renouveau conservateur » observable tant à l’est qu’à l’ouest du Vieux Continent.
Reconstruire l’identité allemande
À la fin des années 1980, la « querelle des historiens » (Historikerstreit) fait rage. Elle oppose l’historien Ernst Nolte à Jürgen Habermas. Nolte est accusé de relativiser les crimes du nazisme pour mieux préserver de toute remise en cause l’identité nationale allemande. L’historien estime que le nazisme ne peut être compris isolément : il s’inscrit dans une guerre idéologique européenne contre le bolchevisme de l’entre-deux-guerres. Habermas rejette ce « contextualisme ». Pour le philosophe, seule une Allemagne cultivant la mémoire de ce qui s’est passé, recherchant en son for intérieur les causes des crimes nazis parviendra à guérir son identité de ses penchants « antimodernes ».
La proposition de « patriotisme constitutionnel » (Verfassungspatriotismus) assoit cette ambition. Théorisé dans les années 1970, le concept de patriotisme constitutionnel propose de refonder la nature du lien civique. Dans une collectivité démocratique, le sentiment d’appartenance reliant les citoyens ne saurait être fondé sur la culture, les traditions, la religion ou l’ethnie, comme dans la tradition romantique allemande (Herder), mais sur les valeurs universelles consacrées par l’ordre constitutionnel, transposition juridique des droits de l’homme en général et de l’individu en particulier.
Dans une société allemande hantée par les souvenirs de la guerre mais soucieuse de « refaire » son identité, de retrouver les conditions d’une fierté partagée, la proposition de patriotisme constitutionnel fit florès. Habermas « affirme que le passé de toute communauté nationale, loin de constituer un bloc homogène, est toujours truffé d’ambivalences et de contradictions », note Sophie Heine, politologue à l’université d’Oxford. « Pour progresser, il est dès lors nécessaire de critiquer les éléments régressifs parsemant l’histoire nationale et d’en tirer des leçons pour éviter de les reproduire. »
La proposition habermassienne trouve au tournant des années 1990 un contexte national et international favorable. En 1990, Habermas souligne un « besoin d’Europe » pour court-circuiter le retour du nationalisme allemand. Le philosophe s’inquiète de la résurgence d’une « conscience allemande », du retour des « continuités allemandes » à la suite de la réunification et de l’expression de discours xénophobes visant les réfugiés polonais et balkaniques. Le projet européen, qui ne prend pas encore alors le pli du traité de Maastricht, protégera l’Allemagne d’elle-même, dit en substance le philosophe. Au même moment, Ulrich Beck, autre grande figure de la « nouvelle idéologie allemande » (Pierre Manent, 2006), invite à « repenser le cosmopolitisme ». La mondialisation, l’articulation nouvelle entre le global et le local, les aspirations des groupes minoritaires (culturels, sexuels…) à la « reconnaissance » et les interdépendances nouvelles entre Nord et Sud poussent à la recomposition de notre univers mental. Les États ne sont plus à l’échelle de l’histoire qui succède au Mur. Les risques sociaux et environnementaux ignorant les frontières, l’éclatement du pouvoir est à la fois relevé comme un défi, appelant à l’avènement de nouvelles régulations, et comme un moyen de « domestiquer les nations ». Les théories de la postsouveraineté émergent, l’idée de « constitution européenne » s’affirme. La prophétie s’auto-réalise, l’Union européenne (UE) se concrétise. Son projet de citoyenneté postnationale (européenne) devient le laboratoire du « pluralisme constitutionnel », première pierre de la mise en œuvre pratique de la pensée habermassienne.
Une révolution cosmopolitique
Celle-ci est notamment précisée dans Après l’État-nation : une nouvelle constellation politique (Fayard, 2000), où Habermas appelle l’UE à passer d’une organisation d’États à une « communauté morale » de citoyens. Car l’ambivalence prédomine au cœur des traités. Le traité de l’Union européenne (TUE) reconnaît la diversité des États et le respect dû à leurs identités respectives (article 4), tout en en relativisant l’importance afin de viser une « union sans cesse plus étroite entre les peuples d’Europe » (article 1) ; y compris sur le plan culturel, grâce au partage de « valeurs fondamentales », dont celles relatives à l’État de droit, au principe de non-discrimination, aux droits de l’homme et des minorités (article 2).
Jürgen Habermas n’a pas écrit la constitution de l’Europe, titre d’un ouvrage paru en 2012, mais sa pensée est étroitement liée au projet européen tel qu’il s’est affirmé depuis Maastricht, loin de la vaste mécanique institutionnelle à laquelle on le réduit. Elle permet de comprendre combien l’Europe, à travers ce projet, s’est pensée comme l’expression morale d’un nouveau modèle civique, qui ne serait plus, comme dans le cadre historique de l’État-Nation, le produit d’un ancrage géographique et culturel singulier, façonné par le souvenir des aïeux ou la référence à des traditions vénérées, mais le fait d’un patriotisme déshistoricisé, préfaçant l’avènement d’une citoyenneté multiculturelle dissociée de l’impératif d’unité nationale.
Le politologue Paul Magnette parle de « révolution cosmopolitique silencieuse ». Habermas est le père spirituel de cette révolution, du nouveau modèle européen né au tournant des années 1990. Pour en accélérer la mise en œuvre, le philosophe désigne dans The Crisis of the European Union : A Response « deux verrous mentaux » à lever : le verrou de la souveraineté nationale et le verrou de l’identité nationale.
Le verrou de la souveraineté nationale (Souveränität) traditionnelle, centrée sur l’État hobbesien et l’onction populaire rousseauiste (concept de « volonté générale »), dont la pente autoritaire doit être tempérée par une révision théorique de ses fondements. Ainsi la souveraineté ne doit plus désigner l’indépendance et la puissance d’un État mais une somme de « compétences publiques » (Staatsgewalt) transférables à différents échelons. Ce que Habermas qualifie par le concept de « souveraineté procédurale » ou « dissoute ».
Le verrou de l’identité nationale, au profit d’une identité politique « compatible avec d’autres identités et d’autres allégeances », l’identité n’étant « jamais close (…) jamais fixe », mais toujours en mouvement. Le philosophe prend en référence la Constitution française de 1793 qui accorda à tout étranger domicilié en France depuis une année la nationalité et son corollaire : l’exercice de droits civiques. Habermas appelle à considérer « les frontières de la communauté (…) ouvertes à tous », posant ainsi les termes d’un universalisme inclusif reposant sur la reconnaissance de l’altérité et le maintien de frontières « poreuses ». L’universalisme assimilateur, cœur du modèle républicain français, est ainsi brocardé. Habermas cible plus particulièrement Carl Schmitt et sa défense de l’unité nationale, dont il décèlera les traces jusque dans les réserves exprimées par la Cour de Karlsruhe à l’encontre du traité de Maastricht, rappelant l’existence d’un peuple allemand devant demeurer maître de ses destinées.
Face à la nécessité de concevoir une « politique de reconnaissance » seule à même de garantir la coexistence de subcultures partageant la même entité démocratique, la proposition habermassienne conserve un vrai pouvoir d’attraction. Elle tient en effet compte d’un constat souvent occulté par les partis de droite ou d’extrême droite : la fin de l’homogénéité nationale. Étant donnée « l’importance prise par l’immigration, d’origine musulmane en particulier », souligne ici Céline Spector, professeure de philosophie politique à la Sorbonne, « le demos européen ne sera jamais un ethnos ». Il faut en prendre acte : « la diversité culturelle est trop grande et ne se résorbera jamais dans une totalité homogène ». Chose entendue par le Conseil de l’Europe, comme le révéla sa campagne de promotion du hijab (« La liberté dans le hijab »), et les appels de la Commission de Bruxelles à éviter, dans ses communications, l’emploi de termes « eurocentrés », tels que ceux relatifs à la Noël ou au prénom Marie ?
Un espace public européen
Sous le magistère moral et intellectuel du patriotisme constitutionnel habermassien, la Commission européenne, légitimée par son statut de gardienne des traités, s’est progressivement érigée en rempart des « valeurs européennes », préfaçant, en réponse, un renouveau conservateur transcontinental. Ce fut, en effet, en réaction au patriotisme constitutionnel européen, à la montée en puissance des cours de justice et de valeurs postnationales qu’émergea en Hongrie et en Pologne, après la crise financière de 2008 et sur fond de « crise des migrants », un « patriotisme d’affirmation » exaltant les racines chrétiennes et la fierté nationale, l’existence d’une Leitkultur (« culture de référence ») jugée essentielle à la cohésion du corps social. En Pologne, la victoire du PiS (parti conservateur polonais) aux élections législatives de 2015 fut qualifiée par le politologue Aleksander Smolar de « révolte de la dignité et des genoux » (« Rewolucja godnosci and powstanie z kolan »), tant le parti de Jarosław Kaczyński fit campagne sur l’urgence de sortir la Pologne d’un rapport à soi culpabilisateur, centré sur les crimes de la Seconde Guerre mondiale, et d’une imitation timorée du juridisme de l’Ouest. Comme si les Polonais ne pouvaient trouver dans leur propre passé et dans leurs propres traditions culturelles des modèles dignes d’inspiration.
Habermas fut aussi connu pour ses écrits sur l’« espace public » (Öffentlichkeit), défini comme un espace de discussion où les citoyens débattent librement des affaires communes et forment une opinion publique cristallisant leur appartenance à la même cité. En se donnant pour objectif de dépasser le strict cadre de la coopération économique, l’Europe a contribué à faire émerger un tel espace, qui n’est donc plus uniquement national. Admettons-le. Jamais les Européens de l’Ouest comme du Centre-Est, qu’ils soient progressistes ou conservateurs, n’ont autant parlé d’Europe que ces dernières années, où les questions relatives à l’écologie ou à l’immigration, à la géopolitique ou aux valeurs ont appelé chaque camp, chaque État à prendre position et ses citoyens à projeter leur destin dans un cadre collectif, européen.
Le Parlement de Strasbourg l’illustre. Véritable chambre d’écho habermassienne, c’est en son sein que Frans Timmermans, ancien vice-président de la Commission de Bruxelles et chef de file des sociaux-démocrates hollandais, appela en 2017 à sanctionner les deux nations sœurs, hongroise et polonaise, et à ériger un « patriotisme civil » (habermassien) allant « au-delà des frontières nationales » pour neutraliser la « résurgence de la pensée des États-nations ». C’est en son sein que les eurodéputés conservateurs et nationalistes assument leur volonté, non plus de sortir de l’UE, mais de la refonder de l’intérieur, pour la transformer en un espace intergouvernemental sensible aux idées conservatrices. Évolution qui n’est pas sans effet sur la Commission européenne elle-même, désormais moins sourde à la volonté de réguler l’immigration ou de tempérer les élans réglementaires du Green Deal (Pacte vert européen).
Les limites géopolitiques
Habermas voyait aussi dans le patriotisme constitutionnel et sa traduction européenne la meilleure façon de guérir l’Allemagne de ses « fantasmes de grande puissance en Europe centrale lorgnant vers l’Est ». Il sera défait sur ce point. Mais il aura préparé sa défaite sur l’autel de l’influence. La puissance économique appelle la puissance « tout court ». Qui croit, se développe veut aussi influer, peser, s’affirmer. Mais la puissance n’est jamais chose purement matérielle. Elle suppose une « conscience collective » (Encel, 2022), une confiance en soi, la conviction d’incarner un modèle spécifique, digne d’être défendu et prolongé. La nouvelle idéologie allemande, juridiste et libérale, européenne et multiculturelle, a changé le visage de l’Allemagne et redonné au pays de Goethe une identité collective positive, les moyens immatériels de former la jambe européenne d’un Occident retrouvé… et appelé désormais, sous la bannière de l’Otan, à résister au nouvel axe des « autoritaires » sino-russes ? Ainsi l’Allemagne, qui continue de dominer l’Europe sur le plan économique, malgré une crise énergétique l’invitant à repenser son modèle, entend-elle aussi la dominer sur le plan géopolitique, par une relance de son industrie de défense et une proximité politique et culturelle savamment entretenue avec les États-Unis… afin de donner enfin au Vieux Continent les moyens de défendre ses « valeurs » démocratiques ?
L’héritage de Jürgen Habermas invite aussi à penser l’avenir de l’Europe, son identité et sa vocation. L’Europe, selon Milan Kundera, c’était « la diversité dans un minimum d’espace ». Mais la diversité dans son acception nationale, celle qui dut affronter au XXᵉ siècle les velléités impériales et transformatrices d’homo sovieticus. Quelle place pour la diversité des nations dans l’Europe habermassienne ? La question se pose plus que jamais à l’heure du retour de conflits à haute intensité et de leur complément sacrificiel, illustré par les vertus héroïques du peuple ukrainien.
En réaction à la tendance transnationale portée par Bruxelles, impossible d’ignorer la révolte des peuples européens, nostalgiques de leur cohésion perdue. Les peuples d’Europe veulent rester des nations, pas devenir des nationalités. Même Habermas reconnaissait le besoin de médiations nationales pour ancrer son patriotisme constitutionnel, contribution majeure à la pensée européenne, dans le sillage d’une histoire intellectuelle continentale dont il est et dont il demeurera l’un des grands visages.
Max-Erwann Gastineau
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.
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