Jean-Yves Archer est un économiste spécialisé en finances publiques. Il est diplômé de Sciences Po et de l’ENA, et titulaire d’un doctorat en économie de l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Il dirige le cabinet Archer et est membre de la Société d’économie politique depuis 2019.
Après les fêtes de fin d’année et les traditionnels vœux, la reprise de Janvier va se caractériser par une variable en crise : le pouvoir d’achat.
Les litanies sondagières, les enquêtes internes à certains grands groupes le démontrent, la France et ses habitants ont un défi en matière de budget domestique.
Qui peut nier la tension qui affecte le reste à vivre de millions de ménages ?
L’INSEE est une institution qui éclaire bien des travaux d’économistes au moyen de ses études approfondies et crédibles. Ses publications méritent a priori le respect. Néanmoins, en matière d’évolution des prix à la consommation, il y a un lourd bémol car comme aurait dit le regretté Edmond Malinvaud : « il y a divergence « .
Selon l’INSEE « L’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) recule de 0,2 % sur un mois, après +0,1 % en octobre. Sur un an, il augmente de 0,8 % comme en octobre. «
Pour faire simple et ne pas verser dans des analyses de petites décimales invérifiables, disons qu’il y a une hausse des prix de 1%.
Or, ceci ne colle pas avec des relevés de terrain que nous sommes tous en capacité d’effectuer d’autant que nos cartes de crédit nous y obligent.
Avec un peu de recul, convenons d’un premier fait confirmé par le Gouverneur de la Banque de France : les hausses suite au Covid ont laissé les prix à des niveaux qualifiables de bien supérieurs à la situation ex-ante.
On a vu les hausses, on les subit, on cherche la décrue.
Puis, il est intéressant de constater que l’inflation est multi-sectorielle.
Si vous pénétrez l’antre d’un supermarché, vous devenez incollables sur les hausses de l’huile d’olive, des articles d’hygiène, du chocolat, du café, etc.
Le consommateur paye rubis sur l’ongle des hausses à deux chiffres soit un facteur 8 avec les affirmations étatiques.
Je ne dis pas que la fève de cacao n’a pas augmenté, je dis que la dynamique interne à la détermination de l’évolution des prix à la consommation est manifestement prise en défaut et que la composition de l’indice pose par conséquent question.
La lecture d’un ticket de caisse démontre la violence de certaines évolutions de prix. Comment peut-on parvenir à 1% national pondéré alors que des observations, « porte-monnaie en mains « , autorisent des conclusions plus pessimistes.
Certains économistes aiment à dire que tout ceci joue sur de faibles montants unitaires. Soit. Mais que dire du budget prévisionnel d’un jeune couple primo-accédant face à la dérive des coûts de la construction. Combien d’entre eux sont obligés d’accepter des devis comportant depuis plusieurs années des clauses de révision de prix. Oui, le secteur du bâtiment et des coûts des matériaux de construction est une indication de la pression inflationniste. Quand on parle de revoyure contractuelle, c’est fort rarement pour acter d’une contraction du devis.
Et là aussi, on parle d’évolution à deux chiffres et pas d’une inflation limitée.
( Source CAPEB ).
L’alimentaire, les loyers, la construction sont des nids de frelons où des malins profitent de la conjoncture et répercutent autant que possible les hausses amont sur un aval qui n’en peut mais.
A ce sujet, un point est troublant : l’augmentation des demandes d’avances salariales au 15 du mois. Les cabinets d’expertise-comptable, bénéficiaires de l’externalisation des payes des entreprises, font remonter ce type d’informations mais hélas ceci n’est guère exploité !
Bien des signaux faibles nous portent à déceler l’ampleur de la contrainte budgétaire souvent adoucie par les transferts intergénérationnels.
La paye est rongée par l’inflation mais bien des boomers sont là pour donner le coup de pouce salvateur.
Nous avons évoqué l’évolution de la hausse des prix au sens de l’inflation par les coûts mais il serait hasardeux de ne pas mentionner la hausse des prix via la demande. Un exemple patent : les transports. Si initialement le yield-management visait à optimiser le remplissage du train ou de tel ou tel avion, ce procédé largement automatisé a un effet grotesque sur les grilles de tarification. La panne EuroStar du Nouvel An a fait monter des vols Londres-Paris jusqu’à 600 €uros. Ce type de comportement opportuniste qui illustre la loi de l’offre et de la demande est-il correctement paramétré dans l’indice INSEE ou alors d’aucuns raisonnent-ils par mer d’huile loin de la brusquerie des évolutions de type spot.
Dernier point instructif de ce tour d’horizon, le cas de l’inflation technologique. D’un côté, elle peut avoir pour conséquence de voir les prix significativement baisser : textile chinois ( illustration du business model de Shein ). On assiste alors à une déflation ponctuelle par quête de mini-prix et au détriment de commerces installés.
D’un autre côté, la technologie peut déclencher une élévation du prix des produits : ainsi la voiture électrique est un luxe pour bien des consommateurs.
L’innovation se paye et conformément au cycle GCVP ( Gestion du cycle de vie du produit ) l’automobile électrique va progressivement voir ses prix se stabiliser : BYD y contribuera…
Au total, les 1% affichés de l’INSEE mériterait une sorte de cogestion à l’allemande qui ferait toute la lumière sur le panier de références retenues.
J’ai eu l’immense privilège d’avoir pour voisin d’immeuble le regretté Francis-Louis Closon ( Directeur des finances de la France Libre à Londres, premier Commissaire de la République nommé à Lille à la Libération et DG de l’INSEE de 1946 à 1961 ) et la chance qu’il acceptât de compléter mes connaissances économiques.
Alors que nous parlions des prix, il a bien voulu me narrer cet épisode survenu du temps de la IVème République finissante. F-L Closon était face à un ministre furieux de la hausse des prix qui demandait une solution…
Rentré à son bureau, avec ses collaborateurs, l’équipe eût la fine idée de substituer la margarine au beurre davantage soumis à des tensions sur les prix.
Et hop ! Le ministre fut satisfait et l’opinion dupée mais heureuse comme une épouse trompée dans une pièce de boulevard.
De l’opacité ne naît pas la véracité. De la complexité ne surgit pas la pleine exactitude.
Comme l’a si bien dit l’ardent Claude Bébéar ( L’Heure de Vérité, France 2, 1993 ) : « L’État écoute trop les macro-économistes et pas assez les micro-économistes « .
Ce jugement confirmé par moult faits est à verser au débat de la sous-estimation manifeste de l’inflation qui conduit, par exemple, le Gouvernement à se dispenser, au 1er Janvier 2026, d’un coup de pouce au SMIC qui ne reçoit que l’augmentation paramétrique et légale de 1,8%.
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