Jean-yves Archer est économiste et membre de la société d’économie politique. Pour la NRP il revient sur les causes de la crise agricole et les conséquences de la ratification du Mercosur pour l’agriculture française .
Stricto sensu, la déconfiture décrit, en droit, la situation dans laquelle un débiteur est dans l’impossibilité d’honorer le flux de créances.
Combien d’exploitations agricoles sont dans un tel étau au regard de la baisse chronique de leurs prix de vente ?
L’endettement qui en résulte conduit, jour après jour, des agriculteurs à commettre l’irréparable. La grande faucheuse parcourt nos campagnes dans une relative indifférence sociétale.
Ce malheur social est une honte plantée au front de Gouvernants éloignés de cette dure réalité. De Paris à Bruxelles, une surdité appuyée se répand depuis trop longtemps.
L’agriculture est bousculée par des politiques publiques erratiques. Du temps du début des années 1960 fut engagée, sous la férule d’Edgar Pisani, une politique de remembrement et une sorte de Monopoly des propriétés foncières. La terre fut ainsi compactée, modifiée et désorganisée par rapport à des acquis centenaires.
Depuis 1990, tout le monde s’accorde pour dire que la suppression des bouchures et des haies a été une lourde erreur en matière d’hydrologie et de capacité des sols à pallier le risque de ruissellement anarchique. De nombreux Départements ont engagé une politique des restaurations des haies. En matière de Finances publiques, c’est un fiasco de plus : la collectivité a payé l’arrachage et désormais les nouvelles plantations. Concrètement, le réchauffement climatique a accentué le défi et on aboutit à des drames du type Sainte-Soline et à la problématique incertaine des rétentions d’eau : les trop fameuses bassines.
Cet exemple crucial a fait émerger une productivité apparente ( moins de haies, plus de rendements ) mais induit des intrants nouveaux car, parallèlement, l’agriculture est tombée dans l’escarcelle de l’industrie phytosanitaire. A un prix écologique ( nitrates et algues vertes en Côtes d’Armor ), à un prix sanitaire ( maladies pulmonaires des épandeurs ) et à un prix financier car le secteur agricole a été pris au piège des coûts des engrais.
Là encore, les excès des appétits financiers des uns n’ont pas été canalisés au détriment des producteurs primaires. Si les intrants ont dérapé, les prix de cession ont, quant à eux, été endigués. Certains anciens se souviendront ici du Plan de Sicco Mansholt qui avait anticipé bien des maux de l’agriculture avec 50 ans d’avance. ( https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/24/la-lettre-mansholt-1972-une-anticipation-vertigineuse-de-la-crise-climatique_6174692_3232.html ).
La PAC eût été différente si cet homme de talent avait été entendu.
La PAC ? Un gros mot dans un univers d’intérêts contradictoires qui ne sert pas un secteur mais se contente d’être devenue un millefeuille d’arbitrages ponctuels éloignés d’une vision stratégique à part l’idée sommaire du « big is beautiful « . ( concentration des exploitations ).
Cette course au gigantisme n’a pas servi notre élevage, pas davantage que le bien-être animal. Elle a contribué à l’endettement structurel des exploitations au regard du coût des nouvelles stabulations.
Dettes à long terme et crise de trésorerie sont cumulatives dans l’agriculture et notamment dans l’élevage porcin qui dépend des exportations vers la Chine. Même remarque concernant le fléchissement significatif des exportations de vins et spiritueux. A Cognac, on trinque sec du fait des rétorsions chinoises. Même remarque pour les droits de douanes U.S qui frappent de plein fouet les vins du Sud mais aussi le Bordelais.
Nous voilà avec une balance commerciale agricole déficitaire !
Concrètement cela signifie que le secteur agricole est en prise avec la mondialisation. Ainsi, certains céréaliers ont des GPS embarqués ( permettant d’optimiser les récoltes ) couplés à des tableaux de bord in vivo des cours mondiaux. Le paysan d’antan est loin : désormais la connectivité unit la moisson au coût anticipé de la récolte monétisée.
L’agribusiness est une réalité pour une élite parmi un océan d’êtres en voie de paupérisation. Les Administrateurs de certaines FDSEA n’ont rien à voir avec la Coordination rurale ou avec la Confédération paysanne. Les uns parlent parfois en millions d’€uros là où tant d’autres ne tirent pas 600 €uros de revenus nets mensuels de leurs 90 heures de travail hebdomadaire.
Ce malheur social est une réalité et un danger sociétal. Qu’un Gouvernement – malgré ses dénégations de façade – en soit à laisser Paris et ses lieux symboliques « occupés « par les tracteurs en dit long sur les risques collectifs que la France court. Le blocage des raffineries est toujours une perspective périlleuse pour l’économie. Les prochains jours pourraient venir le confirmer.
La mondialisation des marchés, la volatilité des cours, l’irruption de la géopolitique ( embargos sélectifs chinois, poulets d’Ukraine ) sont des faits plus venimeux que les traités CETA ou MERCOSUR dont la pleine application dépend de nos diplomates et des consommateurs de demain.
Le Mercosur verra des milliers de tonnes de bœuf importées à des prix intenables pour l’élevage français. Même phénomène que le modèle textile où les consommateurs se moquent, en réalité, du localisme et se ruent sur Shein.
Demain, dans son supermarché, le consommateur choisira peut-être de faire prospérer l’Amérique latine qui, en échange, roulera….en berlines allemandes à la plus grande joie de la dirigeante de l’actuelle Commission européenne.
Charles Pasqua, avec son verbe, aurait dit : il y a bien un cocu dans cette salade !
Tout est question de rapports de force : ainsi la France a su se battre pour la sacro-sainte « exception culturelle « avec le succès que l’on connaît mais elle cale face à l’idée de trouver des moyens de sortir du cœur du Traité du Mercosur tel ou tel segment de l’activité pastorale.
Le temps d’écrire ces lignes, un homme ou une femme a choisi de nous quitter et de laisser son pauvre corps se balancer au bout d’une corde en Lot-et-Garonne ou dans le Morvan.
Les Eurocrates ne l’auront pas convaincu que l’on peut importer des produits truffés de produits chimiques par ailleurs prohibés en France.
Quand l’Espagne a rejoint la Communauté européenne d’alors, nul n’aurait imaginé son futur poids concurrentiel dans le secteur des agrumes et des légumes.
Blaise Pascal avait su écrire : Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà !
Il ne faudra pas 10 ans pour s’apercevoir que le Mercosur est une erreur pour notre France qui n’a pas, hic et nunc, les mêmes intérêts que nos partenaires de l’Union européenne.
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