Un pouvoir peut survivre en réprimant, en contrôlant. Mais il est forcément condamné lorsqu’il cesse de comprendre sa propre population et qu’il sacrifie sa jeunesse en la massacrant. Entre le pouvoir et le peuple iranien, c’est bien davantage qu’une fracture générationnelle : c’est une fracture existentielle.
La dictature tombera, ce n’est qu’une question de temps. Peut-être à cause d’une guerre qu’il n’aura pas les moyens de mener, même s’il montre les muscles en se pavanant. Sans doute à cause d’une révolte populaire qui le ronge de l’intérieur, de son incompétence à gouverner autrement que par la terreur, à cause encore des sanctions économiques et de son isolement international. Et certainement parce que cette dictature islamique est un régime archaïque qui va à l’encontre de l’Histoire et à l’encontre de la vie.
Les mollahs dirigent le pays comme si le temps s’était arrêté en 1979. Mais l’Iran, lui, avance. La République islamique a 47 ans derrière elle. Sa population, elle, a un âge médian d’environ 32 ans et tout l’avenir devant elle. Cela signifie qu’une immense majorité des Iraniens n’a aucun souvenir de la Révolution, ni du Shah. Ils sont nés dans un système déjà verrouillé, pour lequel ils n’ont pas voté et dans lequel ils ont appris à vivre et à survivre.
Le pouvoir est tenu par de vieilles barbes enturbannées qui ont fait la révolution, la guerre contre l’Irak et parfois connu l’exil. Ils ont construit un appareil sécuritaire à leur service et se sont approprié à peu près toutes les richesses du pays qu’ils ont été incapables de faire fructifier. Peu importe : depuis 47 ans, ils engraissent sur la misère de l’Iran. Le Guide suprême incarne cette continuité dans l’immobilisme. Autour de lui, une élite religieuse et politique issue de la même génération, formée dans les mêmes séminaires, les mêmes écoles et pétrifiée dans ses certitudes idéologiques d’un autre âge. Cette structure théocratique et mafieuse qui fonctionne selon une logique fermée sur elle-même, et où l’autorité religieuse dévoyée prime sur la volonté populaire, n’a pas d’équivalent au monde. Les menaces ? Les révoltes ? Les sanctions ? Ils s’en gavent, et peu importe que le monde les rejette puisqu’ils rejettent le monde. La jeunesse iranienne, elle, veut au contraire l’embrasser.
Le pouvoir et le peuple ne se comprennent plus. Le fossé qui les sépare est bien davantage que politique ou générationnel : il est existentiel. L’un et l’autre vivent dans une temporalité différente : le peuple parle de l’avenir quand le régime reste recroquevillé sur le passé – et ses acquis – comme un petit bourgeois sur ses privilèges. Les uns parlent de valeurs révolutionnaires, de religion, de stabilité, de complots étrangers, les autres entendent restrictions, répression, immobilisme et isolement.
La religion confisquée
La République islamique gouverne au nom de l’idée qu’elle se fait de la religion. Elle a décidé que « croire », c’est avant tout « obéir » à ceux qui ont l’extraordinaire prétention de parler au nom de Dieu. Et lorsqu’un État prétend incarner la volonté divine et s’érige en interprète exclusif du sacré, toute contestation devient blasphème, toute nuance suspecte, le moindre doute condamnable. Lorsque le dialogue est impossible, que l’écoute n’est qu’un simulacre et que toute évolution est étouffée, la frustration cesse d’être silencieuse. Elle gronde et descend dans la rue. C’est que font les Iraniens depuis le mois de décembre pour rappeler, justement, que le pouvoir ne se confisque pas indéfiniment sans assentiment populaire.
La foi, pour beaucoup d’Iraniens, doit être autre chose qu’un instrument de pouvoir, et certainement pas un carcan, ni une matraque ou un fusil. La foi est une affaire personnelle, intime. Pour les uns, elle occupe parfois une place très importante, pour d’autres, elle est absente. Mais tous veulent avoir la liberté de croire ou de ne pas croire. Ce n’est pas Dieu qu’ils rejettent. C’est l’idée que l’appareil d’État parle en son nom et que le régime, en prenant en otage la religion, l’instrumentalise pour faire d’une crise politique une crise théologique, ou pour que la moindre contestation sociale se transforme en accusation d’impiété, d’ailleurs passible de la peine de mort.
L’avenir sacrifié
Avec une mentalité d’assiégés, les dirigeants iraniens vivent dans un passé magnifié, gouvernent avec la mémoire des martyrs et glorifient la mort au point d’en oublier les vivants. Le drame n’est pas seulement politique, il est moral : la dictature sacrifie sa jeunesse et lie le destin d’un peuple aux décisions d’une poignée d’hommes pour qui le progrès et la liberté sont des menaces vitales. L’Iran n’est pas un pays sans ressources. Il est jeune, instruit, énergique. Il pourrait être riche. Mais cette énergie se heurte à une caste politique qui redoute le changement plus qu’elle ne redoute le déclin. Depuis 47 ans, la République islamique affirme protéger l’âme du pays. C’est un mensonge : elle l’assèche en la vidant de sa substance vitale. On ne protège pas une nation en sacrifiant sa jeunesse. Jusqu’à maintenant, le pouvoir a survécu en contrôlant, en réprimant, en enfermant et en massacrant. Mais combien de temps pourra-t-il survivre encore sans ne plus rien comprendre à sa propre population et en sacrifiant sa propre jeunesse ? L’avenir de l’Iran se joue autant dans les cercles du pouvoir, dans les institutions internationales que dans l’esprit de ceux qui ne veulent plus vivre dans l’ombre de 1979.
La jeunesse iranienne est éduquée, connectée, informée. Elle voit le monde et se compare. Les universités sont pleines, et dans les amphithéâtres des étudiants brillants conçoivent des algorithmes complexes, publient des articles scientifiques, rêvent d’innovation, d’art, de création et veulent une autre réalité que l’inflation chronique, le chômage et les restrictions des libertés. Ils veulent vivre, s’exprimer, aimer sans contraintes, sans interdits. La jeunesse iranienne ne se reconnait pas dans la culture officielle. Elle en crée une autre, en marge, et chaque chanson non autorisée, chaque film tourné avec trois bouts de ficelle, chaque livre distribué sous le manteau est une respiration, un acte de résistance. La jeunesse iranienne ne veut plus qu’on pende ses poètes, ses musiciens, ses créateurs. Elle ne veut plus voir ses ingénieurs, ses médecins, ses chercheurs au chômage parce qu’ils ne sont pas dans la ligne, parce que les postes clés sont confisqués, ils ne veulent plus de cette politique suicidaire où l’idéologie prime sur le savoir et l’expertise.
La jeunesse iranienne ne veut plus de ce système verrouillé. Elle veut ouvrir les fenêtres, les portes, elle veut de l’air frais. Et que disparaissent ces vieilles barbes enturbannées qui, de restrictions en répressions, de répressions en massacres, tuent le pays.
Jean-Marie Montali est grand reporter, ex-directeur du Figaro Magazine et ex-directeur adjoint du Parisien et co-auteur avec Emmanuel Razavi de « La Pieuvre de Téhéran » (Éditions du Cerf).
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