En 1979, l’Occident soutenait Khomeini sans lire ses textes et sans l’écouter. Aujourd’hui, on condamne sans lire et sans écouter les principaux acteurs de l’opposition démocratique, dont Reza Pahlavi. Comme en 1979, cette ignorance – ou ce mépris – des voix iraniennes pourrait coûter très cher.
Voilà peut-être la vraie malédiction de l’Iran : on en parle sans rien y comprendre et, surtout, sans écouter ce que les Iraniens disent eux-mêmes – et encore moins ce qu’ils écrivent. L’Occident regarde l’Iran à distance, à travers ses propres grilles de lecture, ses fantasmes et ses peurs. On parle à sa place, on interprète, on imagine, on soutient ou on bombarde. Et on se trompe.
En 1979, beaucoup trop d’intellectuels et de responsables politiques en Europe et aux États-Unis ont soutenu, plus ou moins ouvertement, l’ayatollah Ruhollah Khomeini, persuadés qu’il incarnait une révolution populaire qui ouvrirait la voie à plus de libertés. On philolaillait en parlant alors d’émancipation ; de justice sociale, de libération des opprimés. On parlait pour ne rien dire.
Pourtant les textes existaient, les discours aussi, les uns et les autres écrits à la hache. Khomeini n’a jamais caché sa vision du monde ni ses projets. Il les avait proclamés sur tous les tons, et même écrits, bien avant de se réfugier en France, dans plusieurs ouvrages : le Traité sur la taqiyya (1953), le Manuel des fatwas (1955) et Le Gouvernement islamique (1970). Il suffisait de les lire pour comprendre que sa pensée « politique » s’est construite sur sa seule conception intransigeante de la religion, et donc de la vérité absolue. « Croire », c’est « obéir ». Douter, c’est blasphémer. Les divergences d’opinions ou la pluralité religieuse sont perçues comme des menaces existentielles. Avec cette vision pathologique du monde et de l’histoire, la politique cesse d’être l’art du possible pour devenir celui de la purification. Ce qui contredit la seule « vérité » divine est une erreur. Il faut éliminer l’erreur. Et cette « vérité » est incarnée (confisquée) par la Guide suprême…
Dans le velayat-e faqih, il explique que la volonté populaire est sans importance, et qu’elle est forcément subordonnée à l’autorité religieuse. Son projet était explicite. Ceux qui avaient pris la peine de lire ces textes pouvaient comprendre ce qui se préparait, et qu’au-delà du « mal » (le régime du Shah), il y avait le « pire » : une théocratie archaïque, sanguinaire. La révolution iranienne de 1979 ne pouvait pas accoucher d’une démocratie, mais de l’une des pires dictatures du 20ᵉ siècle. D’ailleurs, dès les premiers mois de la révolution, Khomeini déclarait que « ce que veut la nation, c’est une république islamique ; pas simplement une république, ni une république démocratique. Cette forme est une notion occidentale, et nous ne voulons pas d’une forme occidentale. Et dans un autre discours, il avertissait encore : « N’écoutez pas ceux qui parlent de démocratie… Ils sont contre l’islam.
En quelques phrases, Khomeini efface donc l’histoire plurimillénaire de l’Iran. Histoire qui mêle les identités religieuses (y compris préislamiques), ethniques et culturelles. L’Iran n’est pas un bloc. C’est une superposition de fidélités. On y parle persan, baloutche, kurde, azéri, on est citadin ou nomade, croyant ou pas, mais on est Iranien. Réduire l’Iran à l’islam, c’est effacer des siècles d’histoire et faire taire les voix iraniennes qui ont façonné le pays bien avant l’appel du muezzin. L’Iran ne commence pas avec l’islam et ne se réduit pas à l’islam.
Quarante-sept ans plus tard, une erreur comparable menace de se reproduire, mais sous une forme inversée. Cette fois, ce n’est pas un dirigeant islamiste qu’on idéalise sans le lire ni l’écouter. C’est une figure de l’opposition qu’on caricature sans prendre la peine de s’y intéresser vraiment : Reza Pahlavi.
On parle de lui comme étant « le prince héritier » ou « le prince Pahlavi », comme si son projet politique consistait à restaurer la monarchie. Rien que ça, cette façon de le présenter, de le nommer, c’est une exécution sommaire, une frappe préventive. Mais Pahlavi ne parle pourtant jamais de couronne, ni de trône. Il parle de démocratie, de référendum, d’élections libres, de république ou de monarchie constitutionnelle, de la séparation entre le religieux et le politique, de la protection des minorités, quelles qu’elles soient, y compris de genre. Il dit que c’est aux Iraniens de choisir. Il faudrait donc l’appeler « Monsieur Pahlavi », plutôt que « Prince » ou « Majesté »… Ça lui donnerait une chance d’être écouté… Mais on ne le lit pas – ou peu –, on l’écoute pas – ou peu. Il est coupable pour l’éternité d’être le fils de son père, le dernier Shah d’Iran. Cette filiation le condamne sans procès.
Et c’est une erreur, une de plus. Reza Pahlavi n’est sans doute pas l’homme providentiel. Mais il est peut-être la meilleure solution, même provisoire, même transitoire, au problème iranien. Car cela plaise ou pas, dans la diaspora comme à l’intérieur du pays, il apparait comme l’une des personnalités les plus populaires de l’opposition iranienne. Surtout, il semble être l’une des rares – le seul ? – capable de dialoguer avec des forces très différentes : monarchistes, républicains, militants laïques, mais aussi des différentes minorités ethniques, parfois armées et prêtes à en découdre.
Cette capacité à rassembler pourrait être décisive pour l’avenir.
La question centrale n’est plus en effet celle de la chute du régime des mollahs. Mais quoi après eux ? Quel est l’objectif final de cette guerre menée par Israël et les États-Unis contre la République islamique d’Iran ? Renverser le pouvoir ne peut être qu’une étape. Sans préparation sérieuse de la transition, sans soutien à une alternative démocratique crédible, le vide politique pourrait être rempli par d’autres mollahs. Dans ce cas, il ne s’agissait pas d’un changement de régime, mais d’un simple transfert du pouvoir et des biens. Le système resterait fondamentalement le même, avec sans doute quelques aménagements et quelques concessions, le temps que les nouveaux tyrans se refassent une santé. Mais pour les Iraniens, cela ne changerait pas grand-chose.
L’autre scénario, que l’on n’osait pas jusqu’ici envisager, est encore plus effrayant : l’effondrement de la dictature, sans transition préparée, suivi d’une guerre civile. Dans un pays de près de quatre-vingt-dix millions d’habitants, multiethnique et stratégique pour tout le Moyen-Orient, les conséquences seraient terribles. Pour le monde entier.
En 1979, beaucoup n’avaient pas lu Khomeini. En 2026, le risque est différent mais tout aussi grave : refuser d’écouter ou de lire ceux qui parlent de démocratie parce que leur nom appartient au passé. Et refuser de comprendre ou même d’envisager que ce nom pourrait aussi représenter l’avenir.
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