Professeur émérite d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, Jacques Frémeaux publie Vie et mort des Français d’Algérie, une étude remarquable qui couvre les 130 ans de présence française. L’ouvrage vient à point nommé à l’heure où se multiplient controverses et polémiques sur les relations franco-algériennes. Un entretien réalisé par Olivier Dard.

NRP : Vous avez consacré une très large partie de vos travaux scientifiques à l’histoire de l’Algérie, de sa conquête à la guerre qui débouche sur son indépendance. Ce nouveau livre a pourtant une résonnance particulière puisqu’il est dédié à Marius Frémeaux, né et mort à Miliana à 18 mois en 1849. Comment situez-vous donc cet ouvrage dans votre production

Ce livre a été préparé par de nombreux travaux préliminaires, menés depuis une cinquantaine d’années, débutant avec Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, (Denoël, 1993), puis résumés dans deux ouvrages récents : Algérie 1830-1914 ; Naissance et destin d’une colonie (Desclée de Brouwer, 2019) ; L’Algérie 1914-1962. De la Grande Guerre à l’Indépendance (Éditions du Rocher, 2021). Il se veut non une conclusion, mais un essai pour inscrire la spécificité de l’histoire des Français d’Algérie dans une double durée historique, en la rattachant à la fois à l’histoire de la France et à l’histoire de l’Algérie. Mon ambition consiste à donner à chacune de ces deux nations des éléments de réflexion sur leurs passés respectifs, mais aussi sur leur présent et leur futur communs. Trop souvent, en effet, et en dépit de nombreux travaux, illustrés notamment par Charles-Robert Ageron, Mohammed Harbi, Gilbert Meynier, Annie Rey-Goldzeiguer, Xavier Yacono, l’ignorance préside aux débats, et interdit les rapprochements.

NRP : En remontant à la conquête, vous donnez à voir tout le caractère presque fortuit de ce qui suit l’occupation d’Alger en 1830. Quels sont finalement les « horizons d’attente » des différents protagonistes, à commencer par les autorités françaises ou les représentants du « parti coloniste » ?

Le choix de Charles X et de son gouvernement s’explique largement par des considérations de politique intérieure : il s’agit avant tout de contribuer au prestige de la monarchie restaurée au moment où le roi s’apprête à tenter de rétablir en France un régime absolutiste, en révoquant la constitution (ou Charte) de 1814. On sait que la prise d’Alger n’empêche pas la révolution de 1830 et l’accession au trône de Louis-Philippe. Celui-ci ne renonce pas cependant à maintenir, puis à développer l’occupation. Les horizons des décideurs français s’inscrivent en effet dans les préoccupations d’une projection de puissance en Méditerranée, pour laquelle les côtes algériennes fournissent des points d’appui. Par ailleurs, il apparaît que l’implantation de colons en Algérie peut, non seulement consolider la conquête, mais développer le commerce, notamment celui de Marseille. À ces préoccupations, la IIIe République joint à partir de 1870 des ambitions coloniales plus vastes, notamment au Maghreb et en Afrique noire, que la possession de l’Algérie favorise.

Ce qu’on appelle le « parti coloniste » comprend tous ceux qui lient directement (propriétaires et exploitants) ou indirectement (commerçants, artisans, fonctionnaires), leurs intérêts au développement d’une agriculture européenne. Ses préoccupations sont simples : faire de l’Algérie une terre possédée par des Français, cultivée et mise en valeur par des Français, et administrée par des Français au profit des intérêts fonciers. Son programme est celui de l’assimilation, qui signifie l’application des lois françaises en Algérie, au profit des colons, seuls citoyens français, les indigènes étant invités à subir ce régime pour, proclame-ton, leur plus grand bien, sans accéder aux mêmes droits. Il tente très tôt d’imposer cette vision à la métropole, dont les pouvoirs souhaiteraient maintenir un certain équilibre en faveur de la masse des autochtones.

NRP : Vous n’évacuez nullement dans votre livre la question de la population originelle, présente sur le sol algérien, celle qu’on appelait alors « indigènes » ? Quelle place ont-ils dans les premières décennies de cette histoire ?

Je souligne bien au contraire dans mon introduction que cette histoire ne peut se comprendre sans référence à l’immense majorité de la population autochtone, essentiellement arabo-berbère et musulmane (200 000 européens pour plus de 2 millions d’Algériens musulmans en 1870). Dans les premières décennies, ces populations constituent le premier obstacle d’abord à la conquête, puisqu’une partie d’entre elles refusent la soumission, sous la direction de chefs comme le bey Ahmed à Constantine, et l’émir Abd el-Kader dans tout l’ouest du pays. Si la conquête est à peu près terminée en 1857 avec l’occupation de la Grande-Kabylie, la dernière grande révolte éclate en 1871, et la crainte d’un soulèvement possible ne cesse jamais totalement.

Par ailleurs, la quasi-totalité du sol appartenant à des propriétaires autochtones, les « indigènes » constituent un obstacle à la constitution d’un patrimoine foncier colonial, qui finira par atteindre 2,5 millions d’hectares, soit environ 22 % du sol cultivé. La vision élaborée par les militaires, et notamment les Bureaux arabes, officiers chargés de l’administration des tribus, incite d’abord à une certaine prudence. Napoléon III, qui se proclame « l’empereur des Arabes autant que l’Empereur des Français », souhaite encore étendre cette protection. Il fait des Algériens musulmans des Français (mais non, il est vrai, des citoyens), et les proclame propriétaires des terres qu’ils occupent. Mais cette politique lui vaut la détestation des « colonistes ». La chute de l’Empire et l’avènement de la IIIe République marquent le début d’une période ascendante pour la colonie française, et particulièrement éprouvante pour les autochtones. Ceux-ci, frappés après les révoltes par de lourdes amendes et des confiscations, sont soumis à des impôts dont sont dispensés les européens, et astreints à des mesures disciplinaires spéciales, dites « code de l’indigénat ».

NRP : Le terme de « peuple » revient souvent sous votre plume pour rendre compte de ses usages par les contemporains et les experts d’alors. Comment est-il alors défini, notamment autour du Centenaire de 1930 ?

Ce peuple est essentiellement défini comme la fusion en train de se faire entre tous les immigrants européens, pour 50 % d’origine française, et pour le reste d’un apport essentiellement méditerranéen (espagnol, italien, maltais). C’est l’œuvre de la loi de 1889 dite de « naturalisation automatique » qui donne la citoyenneté aux enfants nés en Algérie de parents étrangers, mais aussi de l’école et du service militaire obligatoires. Cette fusion a paru problématique dans les dernières années du XIXe siècle, mais la participation irréprochable des « néo-français » à la Grande Guerre a dissipé bien des méfiances. Les partisans de la colonisation, comme le grand historien Émile-Félix Gautier, voient une réussite exceptionnelle dans le rapprochement entre immigrants français et immigrants issus d’autres pays européens. Il est peu d’observateurs pour douter de leur rôle moteur dans la mise en valeur du pays. En revanche les Juifs, pourtant citoyens français depuis le décret Crémieux de 1871, et dont l’assimilation civique et culturelle est remarquable, rarement compris dans cet ensemble, sont l’objet de forts courants racistes, auxquels le gouvernement de Vichy, qui annule le décret Crémieux, donne une satisfaction heureusement brève.

NRP : Vous évoquez, pour parler du tournant des années 1930-1940, les « chances » de l’Algérie française. Quelles étaient-elles ?

Il faut rappeler que les Algériens musulmans, considérés comme des nationaux français, ne jouissaient pas des droits complets de citoyens. Pour accéder à la citoyenneté, ils devaient renoncer à voir leur statut personnel (mariage, successions, notamment) être régi par les prescriptions coraniques au profit du code civil. Or très peu acceptaient de faire cette démarche, dans laquelle ils voyaient une sorte de trahison de leur communauté. Ils étaient donc très largement écartés de la gestion des affaires algériennes, et n’étaient pas représentés au Parlement français. Il est possible que l’adoption du projet dit Blum-Viollette, présenté au moment du Front populaire, qui donnait à un nombre très réduit d’Algériens musulmans triés sur le volet (environ 25 000 personnes de sexe masculin), la citoyenneté entière, sans renonciation à leur statut, ait pu rallier à la politique française une partie de élites musulmanes modérées. Cette politique aurait manifesté la volonté de réformes. Elle n’aurait sans doute pas suffi à long terme à satisfaire les nationalistes algériens, mais elle aurait privilégié la voie d’une émancipation discutée avec des partenaires portés à la négociation plus qu’à la violence. Plus que les très vives réclamations des élus européens d’Algérie, ce fut surtout l’absence d’une forte volonté gouvernementale qui empêcha le texte d’aller jusqu’au vote.

Bien que la situation ait été compromise en 1945, une application plus complète du statut de 1947, ne fermant pas la porte aux réformes prévues, aurait pu désamorcer l’explosion, en modérant l’évolution inévitable vers l’indépendance.

NRP : Les deux tiers du livre portent sur la guerre d’Algérie dont vous remettez les origines immédiates en perspective en vous attachant, une fois encore, à ce peuple pour en analyser la structure et les comportements. Comment vivent les Français d’Algérie au milieu des années 1950 et comment envisagent-ils leur présent comme leur avenir vis-à-vis des « indigènes » comme de la métropole ?

Mal instruits de l’histoire algérienne, et particulièrement de l’histoire récente, ils portent aux nues « l’œuvre française », sans en voir les limites, et sous-estiment la montée du nationalisme, dont ils pensent qu’il ne représente qu’une poignée d’aigris. Ils n’établissent guère de nuances entre les différentes tendances nationalistes, et ne songent guère à un compromis avec les plus modérées, comme celle qu’anime Ferhat Abbas. Ils se bercent des affirmations, prodiguées par les dirigeants français, du caractère indéfectible des liens entre l’Algérie, groupe de départements français, et la France. C’est de la métropole qu’ils attendent des aides de toute sorte, en rappelant qu’ils ont puissamment contribué à sa libération. Mais ils comptent plus sur des aides matérielles, notamment financières, que sur des réformes.

NRP : Vous évoquez en détail l’intégration que vous qualifiez de « solution impossible ». Pourquoi ?

Le terme d’intégration, évoqué par le gouverneur Jacques Soustelle, repris par son successeur Robert Lacoste, et diffusé par les services d’action psychologique de l’armée, évoquait une série de réformes très vastes : égalité politique, développement économique, par la réforme agraire et l’industrialisation, généralisation de l’école, lutte contre la misère, promotion des femmes, le tout dans le respect de la culture et des traditions locales. On peut se demander si un tel programme était applicable en pleine guerre. Par ailleurs, il excluait la possibilité pour l’Algérie de s’émanciper un jour de la tutelle française. Il pouvait rassurer les européens, qui y voyaient surtout l’union étroite avec la métropole, mais ne correspondait pas aux aspirations de la majorité de la population arabe et berbère.

NRP : J’ai été très sensible à lire vos développements sur « l’attachement viscéral » de ce peuple à l’Algérie à l’importance que vous accordez aux morts et aux tombeaux. Que signifie-t-il et comment l’interpréter au regard de cette histoire ?

Les descendants des immigrés européens ont derrière eux un passé de rupture avec leur pays natal, quitté souvent dans l’espoir de vivre plus largement (ou moins difficilement) ailleurs. Mais la France leur a donné sur le sol algérien une certaine prospérité et des institutions républicaines auxquelles ils sont attachés. Elle leur a donné aussi la fierté d’être citoyens d’une grande puissance (dont moins que leurs compatriotes de métropole, écrasés par la défaite de 1940 et l’occupation, ils sont en mesure de percevoir le recul). Particulièrement sensibles à la propagande qui décrit l’Algérie d’avant 1830 comme un pays totalement arriéré et en proie à la barbarie, ils ont le sentiment d’avoir bâti de toutes pièces un pays nouveau. Quant aux Juifs, ils sont profondément enracinés dans une durée millénaire, au milieu des populations musulmanes. Les uns et les autres, ayant en général peu de liens avec la métropole, ils envisagent difficilement de vivre dans un pays qu’ils connaissent mal, et où rien ne paraît avoir été véritablement préparé pour eux, ce que confirmeront les conditions de l’exode de l’été 1962.

NRP : Lorsque vous évoquez « la fin » et traitez de l’OAS, vous l’analysez comme « le dernier espoir de l’Algérie française ». Qu’en fut-il de la relation des Européens à l’OAS ? Vous soulignez aussi l’exclusion des Européens des négociations d’Évian et du référendum du 8 avril 1962 pour en conclure à leur « isolement ». Comment se traduit-il et comment est-il vécu ?

La relation est complexe. Il y a évidemment de la sympathie pour l’engagement de l’OAS, dernier défenseur actif de l’Algérie française, et pour ses chefs. La majorité des Français d’Algérie ont du mal à croire que cette cause, qui a été soutenue par tous les gouvernements de la IVe République, au nom de laquelle le général de Gaulle a été porté au pouvoir en 1958, et pour laquelle la plupart des militaires se sont engagés au moins jusqu’au putsch de 1961, soit totalement perdue. Ils cherchent à se convaincre que la politique du Général procède de choix tout personnels, et qu’elle ne correspond pas à une aspiration profonde des Français de métropole. Beaucoup veulent espérer que le pouvoir sera donc forcé de céder. En revanche, peu de Français d’Algérie approuvent les attentats aveugles, même s’ils ont tendance à les minimiser en les attribuant à des provocations, ou à y voir des actions justifiées de représailles envers le terrorisme du FLN, qui n’a jamais cessé.

Les Français d’Algérie ne sont pas représentés par une délégation particulière aux négociations d’Evian. Il y a quelque chose de paradoxal à voir la délégation française dirigée par Louis Joxe s’employer à défendre leurs intérêts, en même temps que ceux de la France dans son ensemble, alors que la volonté de Paris est de les voir s’intégrer à une Algérie nouvelle. De fait, la déclaration des garanties incluse dans les accords fait des européens d’Algérie des « Algériens de statut civil de droit commun », une catégorie très particulière, destinée en théorie à s’intégrer dans l’Algérie future par acquisition de la nationalité algérienne. Cette conception paraît prévaloir lorsque les mêmes européens d’Algérie ne sont pas admis (pas plus que les musulmans) à participer au référendum du 8 avril 1962, par lesquels le peuple français est invité à ratifier les accords d’Evian, ce qui revient en pratique à accepter l’indépendance de l’Algérie. Cette attitude du gouvernement français achève de persuader les Français d’Algérie que les représentants du Général veulent les priver de leur citoyenneté française, à laquelle ils demeurent farouchement attachés. Le seul moyen d’éviter ce risque leur paraît dès lors de se réfugier sur le sol français.

NRP : Vous citez Serge Groussard qui, parlant de l’exode de 1962, évoque « l’agonie d’une patrie ». 1962 marque bien la fin de l’Algérie française mais signifie-t-elle aussi la « mort » de ce peuple devenu celui des « pieds-noirs », des « Rapatriés » ?

Il est juste de dire que les Français d’Algérie n’ont pas été l’objet d’un génocide. Il convient de parler plus objectivement d’un « grand déplacement » du sud au nord de la Méditerranée, et, en dépit du terme de « rapatriés » qui leur est appliqué, il s’agit non pas d’un retour, mais d’une immigration dans un pays qu’ils ne connaissaient que peu ou mal, et dont l’opinion, qui les connaissait tout aussi peu, les a généralement accueillis avec méfiance. Leur petite patrie a disparu, effacée dans l’Algérie indépendante. Ils se sont largement trouvés dispersés à travers la France, au détriment des liens de famille, d’amitié ou de voisinage. Ils ont souvent été contraints de fait taire leur sensibilité, leurs convictions ou leurs préjugés, sous peine d’être incompris ou mal vus. Les associations diverses et nombreuses qu’ils ont créées n’ont jamais été capables de se fédérer en un mouvement suffisamment puissant. Chez la plupart d’entre eux, la mémoire s’est attachée le plus souvent à retrouver du passé une image exagérément embellie, refusant de revenir sur les réalités du régime colonial. Parfois, cette mémoire a été totalement refoulée, de manière à faire silence sur une période particulièrement atroce.


Olivier Dard

Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.

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