Isaac Hammouch est journaliste, écrivain et essayiste, spécialiste des relations internationales et de la géopolitique contemporaine. Il publie dans plusieurs médias belges, européens et internationaux.
Les rues européennes se remplissent lorsqu’il s’agit de Gaza.
Elles restent, en revanche, largement silencieuses lorsque l’Iran se soulève.
Dans les deux cas pourtant, il est question de civils tués, de libertés écrasées, de vies brisées et de dignité humaine bafouée. Cette différence de mobilisation ne peut être expliquée uniquement par la couverture médiatique, la complexité géopolitique ou l’éloignement culturel. Ces facteurs existent, mais ils ne suffisent pas. Une réalité plus profonde, plus inconfortable, doit être interrogée : le poids de l’histoire confessionnelle entre sunnites et chiites, et ses prolongements politiques, communautaires et diplomatiques jusqu’en Europe.
La fracture entre sunnites et chiites remonte aux débuts de l’islam, au VIIᵉ siècle, autour de la succession du prophète Mohammed. Ce qui était au départ un différend politique s’est progressivement transformé en une division théologique, identitaire et géopolitique durable. Aujourd’hui encore, cette fracture structure les rapports de force au Moyen-Orient et façonne les représentations collectives bien au-delà de la région.
Dans le monde musulman, environ 85 à 90 % des fidèles se réclament du sunnisme, contre 10 à 15 % du chiisme, concentré principalement en Iran, en Irak, en Azerbaïdjan et au Liban. Dans de nombreux pays arabes sunnites, le chiisme n’est pas seulement perçu comme une divergence religieuse, mais comme une menace politique, souvent associée à l’influence régionale iranienne.
La cause palestinienne, et plus particulièrement Gaza, s’inscrit dans un imaginaire largement consensuel. Elle mobilise fortement, sans coût social ou communautaire. Elle est portée par des réseaux militants, associatifs et religieux puissants, majoritairement sunnites, et bénéficie d’une charge émotionnelle considérable. Soutenir Gaza est socialement valorisé, parfois même attendu.
Le paradoxe est pourtant bien connu : le Hamas, mouvement sunnite, est aujourd’hui soutenu militairement et stratégiquement par l’Iran chiite. Cette réalité est documentée, mais rarement assumée dans l’espace militant, car elle brouille un récit simplifié où les lignes confessionnelles et géopolitiques sont volontairement effacées au profit de l’émotion.
À l’inverse, les révoltes iraniennes sont menées par une population majoritairement chiite contre un régime chiite théocratique. Elles ne disposent d’aucun relais confessionnel naturel dans les diasporas sunnites en Europe. Pire, l’Iran reste souvent perçu comme un adversaire idéologique, religieux ou stratégique. Cette perception freine l’identification et affaiblit la mobilisation.
À cela s’ajoute un facteur rarement évoqué publiquement : la peur. Peur d’être associé à une cause chiite dans des environnements communautaires majoritairement sunnites. Peur de tensions sociales. Peur, enfin, de possibles conséquences avec des pays d’origine farouchement opposés au chiisme et à l’influence iranienne. Dans ce contexte, manifester pour Gaza est sûr ; soutenir ouvertement les Iraniens peut devenir risqué.
Cette prudence s’inscrit dans une réalité plus large. La plupart des États arabes sunnites ont développé, depuis plusieurs décennies, une politique de méfiance structurelle vis-à-vis du chiisme. Cette hostilité est moins théologique que stratégique : l’Iran est perçu comme un acteur expansionniste utilisant le chiisme comme levier d’influence régionale.
Le Maroc illustre clairement cette logique. Les autorités y défendent un islam sunnite malikite présenté comme un pilier de stabilité nationale. Depuis les années 2000, des politiques religieuses explicites visent à empêcher toute progression du chiisme, y compris au sein de la diaspora marocaine à l’étranger. La rupture diplomatique avec l’Iran en 2018 s’inscrivait ouvertement dans cette dynamique. Cette ligne influence nécessairement les comportements, les silences et les engagements des Marocains de l’étranger.
En Belgique, cette réalité se reflète également. La population musulmane y est très majoritairement sunnite. Les estimations disponibles indiquent que les chiites représentent entre 5 et 10 % des musulmans du pays, principalement issus des diasporas iranienne, irakienne et libanaise. Leur visibilité publique est faible, leurs structures peu nombreuses, et leur capacité de mobilisation limitée. À l’inverse, les réseaux sunnites disposent d’un maillage associatif dense, capable de mobiliser rapidement et massivement autour de causes perçues comme consensuelles.
Il ne s’agit pas d’opposer Gaza à l’Iran. Les souffrances ne se hiérarchisent pas. Mais il faut oser poser la question qui dérange : que vaut notre universalisme si notre indignation dépend de la confession des victimes, de la géopolitique des États ou du confort de nos appartenances communautaires ?
Les Iraniens qui risquent leur vie pour la liberté, les droits des femmes et la dignité humaine méritent la même attention que les civils de Gaza. Si notre solidarité s’arrête là où commence l’inconfort religieux, politique ou identitaire, alors elle cesse d’être un principe. Elle devient une solidarité sélective.
Et c’est précisément ce que les peuples opprimés, où qu’ils soient, ne méritent pas.
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