Chaque année, Transparency International publie l’Indice de perception de la corruption (IPC/CPI), devenu l’un des indicateurs mondiaux les plus scrutés par les investisseurs, les agences de notation, les banques multilatérales et les institutions européennes. L’édition 2025 confirme une évolution structurelle : la crédibilité institutionnelle est désormais une composante de la puissance.
L’Indice classe 182 pays et territoires sur une échelle de 0 à 100. Un score de 0 traduit une perception de corruption très élevée dans le secteur public ; un score de 100 reflète une intégrité institutionnelle perçue comme forte. La moyenne mondiale s’établit désormais à 42. Plus des deux tiers des pays sont sous la barre des 50. Autrement dit, la fragilité institutionnelle est devenue une réalité majoritaire.
Il est essentiel de rappeler ce que mesure (et ne mesure pas) cet indice. Le CPI ne comptabilise ni les affaires judiciaires ni les scandales médiatiques. Il agrège des évaluations d’experts et d’acteurs économiques afin de mesurer la fiabilité perçue du secteur public : indépendance judiciaire, transparence des marchés publics, solidité des mécanismes de contrôle, protection contre les conflits d’intérêts, capacité effective de sanction. Dans l’économie internationale, la perception de fiabilité pèse presque autant que la réalité statistique.
Dans ce paysage mondial, le Maroc occupe une position intermédiaire
Le Maroc obtient 39/100 et se classe 91e sur 182 pays. L’Algérie obtient 34/100 et se classe 109e. La Tunisie obtient également 39/100 et se classe 91e, à égalité avec le Maroc.
La photographie 2025 ne place donc pas la Tunisie au-dessus du Maroc ; elle les situe au même niveau. Le bloc maghrébin reste globalement installé autour de la barre des 30–40, c’est-à-dire dans une zone de confiance internationale limitée.
Depuis une décennie, le score marocain oscille entre 36 et 40. Il n’y a ni effondrement ni percée structurelle. Cette stagnation est stratégique. Pour un pays qui ambitionne de consolider son partenariat européen, d’attirer davantage d’investissements industriels et de renforcer sa projection africaine, rester durablement sous la moyenne mondiale n’est pas neutre.
À l’autre extrémité du classement, la hiérarchie est sans ambiguïté. Les derniers rangs sont occupés par le Venezuela (10/100, 180e), la Somalie (9/100, 181e ex æquo) et le Soudan du Sud (9/100, 181e ex æquo). Le Yémen (13/100), la Libye (13/100) et la Syrie (15/100) figurent également parmi les pays les plus fragiles. Dans ces contextes, la corruption n’est plus un dysfonctionnement administratif ; elle est intégrée au fonctionnement du système politique, souvent dans des environnements marqués par la guerre ou l’effondrement institutionnel.
À l’inverse, le haut du classement reflète la puissance institutionnelle. Le Danemark (89/100) arrive en tête, suivi de la Finlande (88/100) et de Singapour (84/100). Viennent ensuite la Nouvelle-Zélande, la Norvège, la Suède, la Suisse, le Luxembourg, les Pays-Bas et l’Allemagne, tous au-dessus de 77. Leur point commun n’est pas l’absence totale de corruption, mais la robustesse des mécanismes qui la limitent : justice crédible, contrôle parlementaire effectif, transparence budgétaire, culture administrative exigeante.
Le Moyen-Orient offre un contraste instructif. Les Émirats arabes unis obtiennent 69/100 et se classent 21e au niveau mondial.
L’Arabie saoudite obtient 57/100 et se classe 45e. Le Qatar obtient 58/100 et se classe 41e. Bahreïn obtient 50/100 et se classe 56e. Le Koweït obtient 46/100. L’Irak tombe à 28/100 et se classe 136e.
Le différentiel entre les Émirats et l’Arabie saoudite ne tient pas à la nature du régime politique, mais à la perception d’efficacité administrative et de prévisibilité réglementaire. Les Émirats ont investi dans la digitalisation massive des services publics, la rapidité d’exécution et la stabilité contractuelle. L’Arabie saoudite progresse dans sa modernisation, mais reste perçue comme plus centralisée et plus opaque dans certaines sphères décisionnelles. L’IPC valorise la fiabilité institutionnelle plus que la forme politique.
Pourquoi cela est-il crucial pour le Maroc ?
Parce que la perception institutionnelle influence les arbitrages économiques et diplomatiques.
Un score inférieur à 40 ne provoque pas automatiquement un retrait des capitaux. Mais il déclenche souvent une diligence renforcée, des clauses contractuelles plus strictes, des délais de négociation plus longs et parfois une prime de risque plus élevée. Sur un projet isolé, l’effet peut sembler marginal. Sur dix ans, l’accumulation de ces ajustements peut créer un différentiel significatif d’attractivité.
Pour le Maroc, l’enjeu dépasse la sphère économique
La question du Sahara occidental constitue un front diplomatique majeur. Le Royaume investit massivement dans les provinces du Sud et affirme sa souveraineté. En parallèle, le Front Polisario a déplacé une partie du rapport de force vers les juridictions européennes, contestant la validité des accords agricoles et de pêche conclus avec l’Union européenne. Le conflit est ainsi devenu triangulaire : Maroc – Polisario – Union européenne. Devant la Cour de justice de l’Union européenne, la question dépasse le strict enjeu territorial. Elle touche à la représentation des populations concernées, à la transparence de la gestion des ressources et aux mécanismes de consultation. Dans cet environnement, la perception internationale de la gouvernance marocaine devient un facteur indirect mais réel du rapport de force.
Le Parlement européen, particulièrement attentif aux questions d’État de droit et de transparence, intègre les indicateurs internationaux dans son climat politique. L’IPC ne détermine pas une décision juridique, mais il contribue au contexte dans lequel les décisions sont débattues et interprétées. À l’horizon 2035, deux trajectoires se dessinent.
Dans la première, le Maroc franchit le seuil de la moyenne mondiale et progresse vers 45 ou 50 points. Une telle évolution renforcerait sa crédibilité européenne, consoliderait son argumentaire diplomatique sur le Sahara et améliorerait son positionnement concurrentiel face aux acteurs régionaux.
Dans la seconde, la stagnation persiste sous 40. La stabilité politique resterait intacte, mais le pays continuerait d’évoluer dans une zone grise institutionnelle. Le risque ne serait pas une crise brutale, mais une érosion relative dans une compétition où la confiance institutionnelle devient un levier stratégique.L’Indice de perception de la corruption ne dicte pas le destin d’un État.
Il influence la manière dont ce destin est perçu. Et dans le système international contemporain, la perception institutionnelle est devenue une composante de la puissance.
Le défi du Maroc n’est pas de sortir d’une crise.
Il est de dépasser la moyenne.

Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.
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