*Photo : Emmanuel Razavi en reportage dans le détroit d’Ormuz, sur la Frégate « Languedoc ». (c) Bernard Sidler

Un journaliste français menacé de mort, un ambassadeur qui ment à la télévision et en Iran, une justice expéditive qui valide l’injustice en broyant les dissidents : quand la vérité dérange le pouvoir, le régime des mollahs cherche à la tuer.

Emmanuel Razavi est journaliste. Journaliste français, grand reporter et type solide. Il a travaillé et travaille encore pour les plus grands titres de la presse française, écrite ou audiovisuelle. Il en a fait des kilomètres : Afghanistan, Intifada, Liban, Colombie, Révolutions arabes Il sait de quoi il parle. Et il parle beaucoup de l’Iran, ou plutôt de la République islamique d’Iran qui, depuis 1979, a confisqué le pays, son histoire et son avenir.

Il a publié aux éditions du Cerf “La face cachée des mollahs” (2024) qui répond à quelques questions que Téhéran n’a pas très envie qu’on se pose : Et si l’Iran était aujourd’hui la première organisation criminelle au monde ? Le Corps des gardiens de la révolution islamique, un cartel de narcotrafiquants ? En quoi les mollahs forment-ils une véritable mafia ? Comment la République islamique a-t-elle étendu son emprise délétère, notamment sur l’Europe, en finançant des groupes terroristes avec l’argent de la drogue ?

Razavi est aussi un ami. Ensemble nous avons publié, toujours aux Éditions du Cerf, “La Pieuvre de Téhéran” (2025) et “Paris-Téhéran : le grand dévoilement” (2026). Tout ce qui est écrit dans ces trois livres a été confirmé par plusieurs services de renseignement, en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux États-Unis, en Australie. Rien n’a été démenti, aucune action en justice n’a été engagée. Mais tout de même : ça nous a valu une avalanche de menaces et d’insultes, notamment de la part d’un élu de LFI. C’est plutôt bon signe : nos livres dérangent et manifestement, ils touchent suffisamment juste pour susciter des réactions qui dépassent le simple désaccord intellectuel.

Plus grave : Razavi, comme d’autres – journalistes ou pas – est aujourd’hui menacé de mort et placé sous protection policière 24 heures sur 24. Pour le dire autrement, les mollahs lui feraient bien la peau. À lui et à d’autres. Il faut comprendre ce que cela veut dire : une vie bouleversée, une intimité brisée, une liberté entravée. Cela signifie des déplacements surveillés, des habitudes contraintes, une vigilance permanente, un effort quotidien pour comprendre que tout cela n’est pas une fiction, mais une réalité suffisamment sérieuse pour mobiliser les services de l’État. Et la peur pour les siens, bien sûr, pour ses proches.

Emmanuel Razavi, journaliste français, est donc menacé de mort et protégé jour et nuit.

Et pourtant je n’entends, autour de cette menace, que le silence. Le silence des responsables politiques qui devraient être les premiers à défendre ceux qui, par leur travail, participent au débat démocratique. Silence d’une grande partie de nos confrères qui savent pourtant ce que signifie écrire, enquêter, dénoncer, publier sous pression et qui choisissent pourtant de se taire.

Ce silence n’est pas neutre. Il blesse. Il isole. Il donne cette écoeurante impression que certaines menaces seraient plus acceptables que d’autres. Que certaines victimes seraient moins à défendre que d’autres. Il installe une hiérarchie implicite dans l’indignation, et c’est profondément inacceptable. Ce silence me donne la nausée. Que faut-il donc pour qu’il y ait un réflexe de solidarité pourtant évident ? Une agression ? Un drame ? Nous considérons, nous, que la liberté d’expression n’est pas un slogan. C’est une responsabilité qui nous engage tous, et qui ne se défend pas à géométrie variable en fonction du confort du moment ou de la nature du sujet. Elle se défend. Point. Sans “mais”. Ou elle disparaît.

Nous, en tout cas, nous avons fait notre choix. Ces gens ont en réalité bien plus peur de nos stylos que nous de leurs menaces. C’est pour cela qu’ils cherchent à faire taire. Et c’est bien pour cela que nous continuerons. Ils pensent intimider ? Isoler ceux qu’ils menacent ? Ils se trompent : c’est précisément la raison pour laquelle je continuerai d’écrire avec Emmanuel Razavi. Nos deux livres ne sont pas les derniers sur le sujet.

Le silence, toujours, ne protège et ne laisse de la place qu’aux mauvaises causes : sur les plateaux de nos télévisions, Mohammad Amin Nejad, ambassadeur de la République islamique d’Iran, costume net et voix douce, sourit. Il explique. Il rassure. Pas de sang, non monsieur. Les 30 000 tués en deux jours ? Propagande ! Inventions ! L’ambassadeur a les mains bien propres. Le bruit sec de la corde qui se tend, les corps qui balancent sous les potences ? Pas vu, pas entendu, pas su ! Des histoires, des mensonges. Comme si les mots pouvaient effacer la corde et les cris. Mais ça restera toujours. On les rappellera sans cesse, tous ces morts. L’ambassadeur déroule, impeccable, pendant qu’à Téhéran on serre les nœuds : “le régime ne maltraite pas ses enfants”. C’est ce qu’il a dit, mot à mot. Des enfants, oui : des enfants brisés, pliés, fusillés et pendus. “Nous n’avons pas de sang sur les mains”, dit encore le diplomate. Peut-être : le sang de la répression était sur les trottoirs. Il ajoute : “Il n’y a pas d’exécutions programmées.” Et son tabouret tient bon. Incroyable ! Il devrait craquer, se fendre net, s’écrouler sous le poids des mensonges et des morts ! Mais non : il tient bien. L’ambassadeur sera réinvité C’est un bon client. Il parlera de la justice dans son pays.

Parlons-en, alors, de cette justice. Elle fonctionne exactement comme elle a été conçue, pour protéger et éliminer la contestation. À la tête du système judiciaire, Gholma Hossein Mohseni Eje’i, désigné par le Guide suprême en 2021. Avant cela, il a été ministre du Renseignement, procureur général et l’une des figures centrales de la répression en 2009. Les manifestations postélectorales contre le pouvoir avaient alors fait plus de 150 morts, provoqué des milliers d’arrestations, et des centaines de viols en prison. Il est sous sanctions internationales pour violations des droits humains. C’est lui qui a explicitement demandé “aucune clémence pour les manifestants”, avec une accélération des exécutions.

Au cœur de la répression, les condamnations les plus graves sont prononcées par les “tribunaux révolutionnaires”. On y retrouve Abolghasem Salavati, surnommé “le juge de la mort”, qui a fait condamner des dizaines d’opposants. On y retrouvait aussi Mohammad Moghiseh, connu pour ses procès expéditifs et ses condamnations sévères. Il a été assassiné en 2025. Les dossiers sont préparés par les services de renseignement, les aveux souvent obtenus sous la contrainte, la défense quasi inexistante… À la suite des manifestations de janvier dernier, les accusations qui peuvent mener à la potence sont l’“inimitié envers Dieu”, la “corruption sur terre”, l’“atteinte à la sécurité nationale”. Des expressions-valises qui permettent d’y fourrer à peu près n’importe quoi : une manifestation publique, un blocage de rue, un slogan crié trop fort, un chant, les publications en ligne, une communication sur Internet… La justice iranienne existe pour neutraliser toute contestation et les juges sont nommés dans un cadre idéologique très strict. Les victimes de ces tribunaux sont essentiellement des militants des droits de l’homme, des journalistes, des étudiants et de simples manifestants.

Depuis le mois de janvier dernier, des centaines, peut-être des milliers de personnes ont été accusées de “crimes” passibles de la peine de mort. Dont des enfants (Abolfazi Norouzi, un adolescent de 15 ans, par exemple, risque l’exécution), ou des médecins, dont Alireza Golchini, arrêté pour avoir soigné des manifestants.

Le régime de Téhéran veut son peuple muet. Il le veut à genoux. Un peuple-chose qu’on pousse du pied. Le régime enterre les mots et les morts. Mais ça remue encore sous les décombres, parce que ce n’est plus un peuple qu’il a en face de lui, c’est une houle. Une marée qui encaisse, se retire mais revient et reviendra encore.

Le courage des Iraniens force l’admiration, pas celle des statues ni des discours, mais cette admiration viscérale qu’on ressent quand, contre toute logique, quelqu’un se relève encore, bien plus fort que toutes les armes. Le régime voulait des suppliants : il a fabriqué des survivants et des combattants. Que cela plaise ou pas à l’ambassadeur aux mains propres, après tous ces massacres, la liberté n’est plus un mot : c’est un souffle, le dernier peut-être pour beaucoup, mais un souffle plus fort que tout le reste.

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