Entretien avec Mahnaz Shirali
Alors que les États-Unis et Israël ont engagé une offensive militaire ciblée contre la République islamique d’Iran, les interrogations se multiplient quant à ses objectifs réels et à ses conséquences politiques. S’agit-il d’une simple stratégie de pression visant à infléchir le régime ou d’une opération assumée de renversement ? La sociologue franco-iranienne Mahnaz Shirali analyse pour la Nouvelle Revue Politique la dynamique interne du pouvoir iranien, la fragilité du système et les perspectives pour l’opposition. Entretien avec Arnaud Benedetti.
Arnaud Benedetti : Pouvons-nous considérer que l’offensive militaire conduite par les États-Unis et Israël est en passe de renverser le régime islamiste ? Ou l’objectif, moins avoué, n’est-il pas plutôt de l’infléchir de l’intérieur ?
Mahnaz Shirali : Tout indique que l’objectif est bien plus qu’une simple pression destinée à infléchir le régime. L’offensive repose sur une véritable division du travail stratégique : les États-Unis visent prioritairement les installations nucléaires et les infrastructures atomiques, tandis qu’Israël cible les centres de répression du régime et certaines bases militaires. Cette stratégie vise clairement à affaiblir les deux piliers de la République islamique : sa capacité de dissuasion stratégique et son appareil de coercition intérieure.
Il faut comprendre que la République islamique a perdu toute légitimité aux yeux d’une grande partie de la population iranienne, notamment après les répressions sanglantes qui ont coûté la vie à des dizaines de milliers de jeunes Iraniens. Dans ce contexte, l’idée d’une réforme interne du régime est devenue illusoire. Le scénario d’un « réformateur » capable de transformer le système de l’intérieur relève désormais davantage du fantasme que de l’analyse politique.
Arnaud Benedetti : Que répondre à ceux qui critiquent cette intervention en invoquant le précédent de l’Irak et le chaos qui a suivi ?
Mahnaz Shirali : Ces comparaisons sont largement abusives. Assimiler la situation iranienne à celle de l’Irak ou même du Venezuela témoigne souvent d’une méconnaissance profonde de l’histoire et de la société iraniennes. L’Iran possède une identité nationale très forte et une tradition étatique ancienne. Si la société civile n’existe pas encore en tant que telle, car la dictature a confisqué l’ensemble des espaces d’autonomie, ses germes sont toutefois bien présents et elle est prête à émerger.
Dans le débat français notamment, ces analogies sont souvent nourries par un anti-américanisme réflexe, auquel s’ajoute parfois un facteur politique conjoncturel lié à la figure de Donald Trump. Mais si l’on regarde les réalités internes de l’Iran, ces comparaisons ne tiennent pas. Elles ignorent notamment l’ampleur du rejet du régime au sein de la population.
Arnaud Benedetti : Faut-il s’attendre à un effondrement interne du pouvoir ? Une défection d’une partie de l’armée est-elle envisageable ?
Mahnaz Shirali : La situation est plus complexe qu’un simple scénario de basculement militaire. Les Gardiens de la Révolution constituent aujourd’hui le cœur du système de pouvoir. Mais leur fonctionnement est souvent marqué par une absence de coordination réelle : ils agissent selon une logique quasi autonome, parfois décrite comme une doctrine de « feu à volonté ». Cela produit des dégâts et entretient un climat de terreur, mais cela ne constitue pas nécessairement une force structurée capable de maintenir durablement le régime.
Quant à une défection massive, elle reste incertaine. Une partie des cadres des Gardiens de la Révolution est impliquée dans des crimes graves contre la population. Cette implication rend politiquement très difficile un retournement vers le peuple. En revanche, l’affaiblissement progressif du régime sous la pression extérieure et intérieure pourrait provoquer des fissures dans l’appareil d’État.
Arnaud Benedetti : Comment les oppositions iraniennes peuvent-elles réactiver la mobilisation populaire, s’unifier et sur quelles bases minimales pourraient-elles s’entendre ?
Mahnaz Shirali : Malgré la répression extrêmement violente, les Iraniens sont déjà dans la rue. La mobilisation populaire existe et elle s’inscrit dans une dynamique profonde de rejet du régime. Pendant les opérations militaires, certains dirigeants occidentaux ont même appelé la population à rester à l’abri, ce qui montre à quel point le contexte est dangereux.
Mais un phénomène sociologique important est en train de se produire : une partie importante de la société iranienne, longtemps divisée, semble se rassembler autour d’une figure capable d’incarner une alternative politique. Le prince Reza Pahlavi a progressivement gagné la confiance d’une population profondément traumatisée par des décennies de dictature et de violence. Il apparaît aujourd’hui, pour de nombreux opposants, comme une figure de consensus autour de laquelle pourrait se structurer une coalition de transition.
L’enjeu pour les oppositions sera désormais de transformer cette convergence sociologique en projet politique capable d’organiser la sortie du régime et la reconstruction institutionnelle du pays.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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