Ce jeudi 19 mars, trois jeunes Iraniens ont été pendus. La veille, un citoyen irano-suédois l’a été également. Procès bâclés, droits de la défense bafoués, tortures pour arracher de prétendus aveux : à son habitude, le système judiciaire de la République islamique aura déployé l’ensemble de ses pratiques les plus attentatoires aux droits humains pour mettre en branle une justice aussi « expéditive » que meurtrière.
Le régime des mollahs n’a plus d’autre légitimité que celle que nos faiblesses veulent bien lui accorder. Ce régime est triplement monstrueux : parce qu’il est dictatorial et sanguinaire, parce qu’il s’appuie sur l’intelligence civilisationnelle de la Perse pour massacrer son peuple et, en même temps, déployer son fanatisme missionnaire, parce qu’il est une dictature dangereuse pour le reste du monde.
L’intervention américano-israélienne serait sans doute plus audible si elle s’accompagnait d’une clarté de langage et d’objectifs lisibles. Ici, le brouillon stratégique de Washington nourrit le brouillard de la guerre. Le pouvoir islamique qui règne sans partage à Téhéran constitue pourtant une menace existentielle pour au moins deux raisons : la première, c’est que, malgré les divisions entre le sunnisme et le chiisme, il est le modèle que l’internationale islamiste souhaite installer partout, en terre d’islam bien sûr et, au-delà, plus largement, là où l’islam n’est pas dominant ; la seconde, parce que depuis presque un demi-siècle il est agressif régionalement mais mobilise, au-delà de sa zone d’influence, ses nombreux proxys pour s’attaquer à tous ceux qui, par le monde et plus particulièrement en Occident, visent à combattre son expansionnisme idéologique.
Cette réalité-là devrait nécessairement rehausser notre niveau de lucidité. Or, depuis le début de cette guerre, les élites occidentales demeurent dubitatives, voire hostiles à l’offensive américano-israélienne : entre des opinions légitimement préoccupées par les conséquences du conflit et des leaders d’opinion (politiques, médiatiques, intellectuels) majoritairement convertis à l’attentisme, voire par antiaméricanisme dopé par l’antitrumpisme, ou antisionisme teinté d’antisémitisme aussi, en soutien indicible à la mollahcratie iranienne, se dessine cette tentation munichoise dont on ignore en rien qu’elle conduit mécaniquement à des compromissions coupables. Le foyer des mollahs a percolé depuis des décennies et, nonobstant les haines endogènes qu’il pouvait susciter au sein même de l’islamosphère, dans l’ensemble de la pensée hétérogène de l’islamisme dont les différences ne peuvent dissimuler un objectif commun : la soumission à la charia de tout ce qui leur est opposé dans le temps court, là où cela leur est possible, ou le temps long de l’histoire, là où cela leur est peu accessible immédiatement. Dans cette dernière hypothèse, leur lutte se fait en usant des moyens que la démocratie leur fournit et avec l’aide de forces politiques qui, pensant s’en faire des alliés, s’en feront immanquablement demain des ennemis qui les dévoreront inéluctablement.
On pourra reprocher à Trump le caractère impulsif et impréparé de son initiative ; il n’en demeure pas moins qu’elle fait suite à un massacre de masse perpétré par la tyrannie de hiérarques lancés dans une course folle à leur survie et dont cette même survie constituerait un puissant levier pour leur projet mortifère. Le peuple iranien aspire à se libérer, mais penser que cette libération pourra se faire sans aide, par elle-même, relève d’une lecture qui mêle tout à la fois naïveté, lâcheté et cynisme : naïveté, car la mâchoire d’acier du régime des mollahs dispose, en dépit des coups qui lui sont portés ces derniers jours, d’une énergie interne décuplée par la peur de tomber mais surtout par une organisation efficiente de son appareil répressif ; lâcheté, car pour les raisons idéologiques de certains et d’accommodement des autres, nous opposons l’indifférence et la surdité au puissant appel à la libération d’une société qui, aspirant à se libérer, nous libérerait d’une menace profonde et à visée millénariste ; cynisme, enfin, parce qu’il existe hélas en Occident, tout particulièrement en France, un parti transverse des « mollahs » qui ne dit pas son nom mais qui escompte capitaliser sur un éventuel échec américain pour avancer son agenda dont les conséquences à terme remettraient en cause nos propres modèles civilisationnels et démocratiques. Le « réalisme », si souvent excipé pour critiquer l’intervention américano-israélienne, dont il ne faut certes pas ignorer dans le feu du moment les limites, n’apporte non seulement aucune solution au malheur du peuple iranien mais se complaît à un statu quo porteur à terme de bien plus grands dangers. Il y a de mauvaises guerres sans doute, il y a aussi parfois de mauvaises prudences dont la mèche lente est de préparer les catastrophes à venir…
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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