Et maintenant ?

Passées les foules en liesse exultant après la mort de l’Ayatollah Khamenei, la question de la suite se pose. L’offensive américaine et israélienne a tenu son premier but de guerre : éliminer la tête du régime, sidérer les cadres de celui-ci en apportant la démonstration de l’efficacité redoutable des renseignements dont disposent Américains et Israéliens, générer le doute chez l’adversaire quant à leur cohésion et la fiabilité interne de l’écosystème dirigeant, ainsi que notre contributrice Fundji M. Benedict-VL l’a souligné dans son article « L’échiquier brisé : anatomie d’une tentative de décapitation stratégique de la mollahrchie ».

Donald Trump, conformément à son style éruptif et imprévisible, aura alterné en amont « le chaud et le froid », brouillant les intentions qui étaient les siennes et accréditant l’idée répandue parmi les experts que cette dimension erratique relevait d’abord d’une prédisposition psychologique à forte dimension velléitaire. Constat hâtif qui aura laissé de côté, in fine, l’essentiel : le brouillard suscité par le Président américain, en raison de ses changements de pied, loin d’être le signe d’une irrationalité ontologique, est d’abord une pièce tactique de son arsenal psychopolitique permettant de rendre indéchiffrable la stratégie de Washington, une forme de « bleuite » à l’échelle planétaire en quelque sorte. On aura, et le pouvoir iranien le premier, sous-estimé la rationalité trumpienne et surévalué son irrationalité. Dans l’immédiat, l’offensive américano-israélienne aura porté un coup terrible au régime des mollahs : non seulement en ciblant efficacement nombre de ses responsables, mais en outre en parvenant à agréger les régimes divisés du Golfe visés par les frappes iraniennes en réponse à l’attaque subie par Téhéran.

À cette première leçon s’en greffe une seconde : dans ce « grand jeu » où les anticipations présumées des acteurs sont l’objet d’un travail de sape tout autant que de dissimulation habile, l’Europe en général et la France en particulier auront été ignorées, pour ne pas dire marginalisées, réduites à ce stade au rôle de puissances démonétisées, secondaires d’un conflit dont elles n’ont « à en savoir ». Le président Macron, dans une scénarisation assez puérile sur le fond du Conseil de défense, a lui-même annoncé qu’il n’avait pas été informé, encore moins impliqué, de l’opération « Epic Fury ». Cette mise à l’écart volontaire témoigne non seulement de notre faiblesse politique mais tout autant de l’imputation d’une absence de fiabilité à peine dissimulée, alors que s’engage l’une des parties les plus décisives de la géopolitique contemporaine de ces trente dernières années.

Pour autant, la prudence doit à ce stade s’imposer quant aux conséquences immédiates et à moyen terme de la dynamique enclenchée ces dernières 24 heures. Jamais la République des mollahs, inspiratrice depuis presque ce demi-siècle de l’internationale islamiste, n’est apparue aussi affaiblie et déstabilisée : à l’épreuve d’une mobilisation interne qu’elle a réprimée sauvagement, elle est désormais confrontée à la question existentielle de sa survie, dans un contexte international où elle fait figure de forteresse régionale isolée autant qu’assiégée. Plusieurs interrogations néanmoins restent en suspens : la capacité de la « mollahrchie » à se réorganiser rapidement ou non après la mort de plusieurs de ses hiérarques, dont le premier d’entre eux, mais également la nature de sa réponse au double front, interne et externe, à laquelle elle est structurellement exposée désormais. Le régime sera sans doute tenté par une extension de l’hybridation de la riposte (économique et énergétique par le blocage du détroit d’Ormuz, terroriste par le biais de ses proxys, balistique par des frappes sur ses voisins). En aura-t-il les moyens ? Ce d’autant plus que la polyarchie qui le constitue, avec des centres de décision multiples, demeure efficace tant que la verticalité qui structure la théocratie iranienne est perçue comme invulnérable — ce que l’offensive militaire a considérablement infirmé. Les prochaines heures et les tout prochains jours seront, à n’en pas douter, essentiels pour déchiffrer l’évolution d’une situation qui demeure incertaine. Ils diront aussi si la double initiative américaine et israélienne s’inscrit non seulement dans la durée, mais dans quelle mesure elle constitue la martingale efficiente pour créer les conditions de la chute de la dictature islamique dans une société qui aspire à s’en libérer. Le moment est décisif et fatidique : car il détermine la libération d’un peuple tout autant que l’élimination de l’un des agents les plus venimeux de la déstabilisation du Moyen-Orient et, par-delà, de la scène internationale. De cette tectonique en mouvement accéléré, les Européens ne peuvent être absents. Faut-il encore qu’ils ne tombent pas du mauvais côté de l’histoire…


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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