Une première ville Iranienne, Abdanan, est tombée ce mardi aux mains des manifestants. S’agit-il d’un tournant ?

Oui. On assiste en effet à une accélération depuis hier. Le nombre de manifestants augmente, le nombre de villes où se déroulent la contestation augmente également. Abdanan dont vous parlez est une ville de la province d’Ilam, dans l’ouest de l’Iran. Mardi, les manifestants y ont fait céder les forces de sécurité, aux cris de « Mort au dictateur ». On a pu voir depuis hier, des scènes de fraternisation entre policiers et population. Cela galvanise évidemment les gens. Mercredi matin, on a appris que des individus armés ont tué le commandant du poste de police de Shahredaraz à Iranshahr, alors qu’il circulait à bord de son véhicule. Tout va très vite …

Comment, à ce stade, se structure les oppositions iraniennes ?

L’opposition iranienne est plurielle. J’entends par là qu’il existe plusieurs groupes d’opposition, ainsi que des personnalités qui sont devenues, ces dernières années, des voix incontournables face au régime. Il y a d’abord l’opposition monarchiste et libérale conduite par le Prince Reza Pahlavi, qui se positionne comme le chef de la transition démocratique en Iran. Il y a aussi des groupes de l’opposition libérale qui se sont rangées derrière lui, ainsi que des mouvements de l’opposition du centre comme le « front iranien » emmené par Vahid Beheshti, qui appellent à l’union des mouvements d’opposition. Il y a bien sûr les groupes d’opposition ethniques, comme par exemple au Kurdistan ou au Baloutchistan. J’en donne ici un exemple avec les mouvements comme le KOMALA, mouvement kurde de gauche issus du marxisme, qui se positionne comme un mouvement de gauche sociale, dont le chef Abdullah Mohtadi, dit qu’il milite non pas pour le séparatisme, mais pour l’autonomie du Kurdistan. Vous avez encore à gauche les Moudjahedines du peuple, qui sont islamo-marxistes, qui avaient soutenu l’ayatollah Khomeini en 1979 et sont passés ensuite dans la résistance face au régime islamique. Eux disposent de combattants armés, contrairement à la plupart des aux autres organisations.

Il existe enfin, et c’est important, des figures très fortes en Iran, comme l’avocate des droits humains Nasrin Sotoudeh, Narges Mohammadi ou encore, à l’extérieur du pays, Masih Alinejad. La liste des mouvements et des gens qui incarnent les oppositions iraniennes est longue, et je ne vous donne là que quelques exemples. Cependant, il est important de noter que la personnalité préférée des Iraniens, selon une étude de la fondation Gamaan, qui analyse les tendances en Iran, apparaît être le prince Reza Pahlavi, qui vit en exil aux Etats-Unis, et dont le nom est scandé depuis des jours par des dizaines de milliers de manifestants. Reza Pahlavi est une personnalité incontournable à plus d’un titre. D’abord parce que par son nom incarne pour beaucoup de jeunes iraniens une époque où l’Iran rayonnait à travers le monde, où hommes et femmes étaient égaux en droits, et où les minorités étaient respectées. Une période où le pouvoir d’achat avait considérablement augmenté en Iran. Reza Pahlavi, qui aujourd’hui ne revendique rien d’autre que le fait d’accompagner la transition, peut incarner le symbole d’union des mouvements de l’opposition démocratique iranienne. Il peut devenir l’homme du rassemblement, unificateur de l’ensemble des Iraniens, y compris des minorités ethniques. Il faut noter, car cela est rare au Moyen-Orient, que la plupart des mouvements d’opposition au régime des mollahs sont démocratiques et laïques. Pour la plupart, leurs leaders ont tous le souci de l’unité et d’une transition pacifique.

Y-a-ti-l eu des défections au sein du régime, des figures qui rejoignent l’opposition démocratique ?

Oui. Parmi le clan réformateur du président de la République islamique Massoud Pezeshkian, certaines figures font défection. Si les réformateurs ont entamé ces dernières heures des négociations secrètes avec les Etats-Unis via le Qatar et le sultanat d’Oman, une partie d’entre eux ont déjà offert leurs services à l’opposition. D’autres tentent de mettre à l’abri leurs familles. Certains haut-dignitaires iraniens se sont adressés à un avocat franco-iranien de Paris pour qu’il obtienne des visas français pour des membres de leurs familles. C’est le cas de Mohammad Bagher Ghalibaf, le président de l’assemblée consultative islamique, qui a compris que le régime allait s’effondrer ainsi que celui de la famille d’Hassan Rouhani, dont le neveu a demandé , via son avocat , un visa pour la France. Les trahisons et les défections sont en réalité quotidiennes au plus haut niveau du pouvoir.

Qu’attendre de la journée de jeudi ?

Elle sera décisive. Tous les mouvements d’opposition s’organisent avec leurs réseaux sur place. Ils disent que c’est une véritable révolution qui se déroule désormais en Iran. Ils attendent donc un soulèvement populaire massif. Il y a notamment l’organisation de commités de quartiers. La rue est en train de prendre le pouvoir en Iran. Il y a des gens qui manifestent qui ont faim, qui viennent des couches sociales les plus défavorisées ou même des classes moyennes, qui n’ont plus rien à perdre. Certains cadres des oppositions avec lesquels j’ai parlé disent que ce qui se passe est inédit. En réalité, on perçoit que c’est la population iranienne qui a la capacité de donner le coup fatal. Ce qui est rassurant pour le moment, c’est que les oppositions démocratiques et laïques appellent toutes à l’unité. « L’unité iranienne, à l’heure où je vous parle, transcende les camps. Il faut souhaiter que cela dure », me disait mercredi matin mon confrère Armand Shahbazi, journaliste de la chaine de télévision d’opposition iranienne Dorr TV.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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