2026 année Malaparte ? Une première anthologie comprenant aussi bien des œuvres classiques comme Technique du coup d’État, Kaputt, La Peau que des inédits sort le 22 janvier prochain en collection Quarto chez Gallimard sous le titre Exils. Œuvres choisies. Elle est avantageusement présentée et annotée par Emmanuel Mattiato, maître de conférences en études italiennes à l’université Savoie Mont Blanc (Chambéry) et spécialiste de l’écrivain toscan. Olivier Dard lui demande de présenter pour la Nouvelle Revue politique celui qu’il qualifie dans sa préface de maître dans « l’art d’ausculter la modernité ».
Olivier Dard : Pourquoi republier Curzio Malaparte (1898-1957) en 2026 ?
Emmanuel Mattiato : Cela tient à un faisceau de raisons aussi essentielles que diverses : D’abord, il existe un rapport particulier entre Malaparte et la France, sa patrie de cœur, où il a continué, même après son décès en 1957, à fasciner des générations de lecteurs. Cet engouement avait été ravivé en 2011 grâce à la publication de la biographie que Maurizio Serra lui a consacrée. Dans ce contexte, près de 70 ans après sa mort, il y a eu la volonté de Gallimard de réunir en un seul volume, et pour la première fois en France, six œuvres emblématiques de Malaparte ; en d’autres termes, de présenter la production de l’écrivain sous l’angle de ses inépuisablestalents, qu’atteste l’extrême variété de ses registres littéraires : le politologue auteur de Technique du coup d’État (1931), le reporter de guerre, le romancier de stature internationale ; un maître aussi des récits courts, qui n’ont rien à envier aux nouvelles de Paul Morand à la même époque ; pour ne rien dire de l’empreinte qu’il a laissée en tant qu’architecte (sa « casa » de Capri est étudiée dans la plupart des écoles d’architecture) ou cinéaste (son seul film, Le Christ interdit, a tout de même été présenté à Cannes) ; et aussi, ajouterais-je, en tant que photographe, car, par sa richesse iconographique, la collection « Quarto » permet enfin de présenter en France une large palette des photographies prises par Malaparte lui-même, non seulement sur les champs de bataille entre 1940 et 1943, mais aussi au cours de ses voyages en Europe, Afrique, Russie ou Chine. Grâce à plus d’une centaine de photographies et documents d’archives, le lecteur appréhende l’écrivain à la fois dans sa dimension d’auteur, de « classique » relativement oublié de la littérature du XXᵉ siècle ; et dans sa dimension historique de tout premier plan. En effet, ce qui fait aussi l’originalité de Malaparte, c’est qu’il a été un acteur politique et culturel éminent du siècle passé, traversant les révolutions de son temps, croisant la route de figures historiques non moins ‘polarisantes’ que lui : Mussolini, Balbo, Togliatti, Staline, Mao, pour ne rien dire des dignitaires nazis qu’il décrit dans les pages glaçantes de Kaputt, ou des généraux alliés approchés dans La peau, lors de la libération de l’Italie, ou encore des écrivains et peintres qu’il côtoie ou avec qui il correspond : Moravia, De Chirico, Savinio, Cocteau, Céline, Pierre Fresnay, Pablo Neruda, Pound, les surréalistes, etc. Cette ‘incarnation’ de l’écrivain par images interposées nous paraissait fondamentale dans la mesure où Malaparte, ce Narcisse « comédien et martyr » (M. Serra), n’hésite pas à se mettre en scène dans ses œuvres, brouillant avec éclat les frontières entre réalité et fiction. L’un des principaux objectifs que poursuit ce recueil est de redonner à Malaparte la dimension totale de son œuvre et de sa vie, qu’on serait bien en peine de mesurer pleinement si l’on se cantonne à ses deux chefs-d’œuvre que sont Kaputt et La peau.
On a retenu de Malaparte ses extravagances, le vétéran de la Grande Guerre et un engagement politique qui le conduit à embrasser la cause du fascisme durant les années 1920 pour finir en laudateur du Grand Timonier après un voyage en Chine en 1956. Qui est Malaparte politiquement ?
On a souvent taxé Malaparte d’opportuniste, tant en Italie qu’à l’étranger, en raison de ses positions politiques, qui ont pu sembler, à l’époque, varier au gré des idéologies à la mode. Cela n’est pas entièrement faux ; il y a du courtisan, chez lui, l’ambition de devenir le conseiller des princes, une fascination pour l’homme fort (pour « l’homme à cheval », pour paraphraser le titre d’un roman célèbre de Drieu la Rochelle), pour l’intrigue de couloir. Néanmoins, une lecture attentive de ses textes politiques, dont Technique du coup d’État n’est que la pointe émergée, rend la question plus complexe, comme l’avait déjà bien montré Giuseppe Pardini dans sa Biografia politica de l’écrivain (1998). Au gré de ses évolutions politiques, il y a indéniablement un fil rouge : son républicanisme ardent, qu’il embrasse dès ses années de collège, et qui l’amène, en 1914, à se porter volontaire pour voler au secours des Français dans leur guerre contre l’Allemagne et, surtout, l’Autriche-Hongrie, ennemi héréditaire de l’unité italienne. Son idéal républicain plonge ses racines dans le ‘modèle’ français de 1792, dans l’expérience des républiques « sœurs » créées en Italie par Napoléon entre 1796 et 1799, et, enfin, dans l’épopée du lent processus unitaire italien au siècle suivant. C’est aussi l’idée d’un « Risorgimento interrompu », d’une révolution trahie lors de la proclamation officielle du Royaume d’Italie en 1861, qui le conduit en France en 1914 (il n’a que seize ans), dans le sillage de Peppino Garibaldi, petit-fils du mythique « héros des deux mondes », idole de tous les républicains italiens. Unir la pensée et l’action est une obsession chez Malaparte, héritée de son admiration des « hommes exemplaires » et de la croyance romantique en un destin de la patrie. C’est cette éducation politique qui le fait, toute sa vie durant, louvoyer entre droite et gauche. En ce sens, son adhésion au fascisme (relativement tard, quelques mois avant la marche sur Rome) s’explique par son espoir d’une révolution italienne, à la fois complémentaire de la révolution d’octobre et distincte du bolchevisme, respectueuse de l’identité nationale. Au sein du fascisme, Malaparte incarne l’aile gauche, marquée par le syndicalisme révolutionnaire, et, tout au long de la dictature, il n’a jamais fait mystère de sa fascination pour l’appareil soviétique. En 1929, il se rend d’ailleurs, en tant que jeune directeur du quotidien La Stampa, en Union soviétique et a l’occasion de s’entretenir avec nombres de révolutionnaires de 1917, et même de rencontrer Boulgakov. Ces discussions lui sont utiles pour rédiger ses ouvrages sur l’URSS, au début des années trente. En 1956, son bref retour en Russie clôt ce cycle avec nostalgie. Au même moment (dix ans avant la révolution culturelle), son éloge du maoïsme et des masses paysannes chinoises illustre aussi une tendance de fond de sa pensée (et sa cécité, au même moment, sur les faits de Prague) : son populisme, l’idéalisation des ouvriers et paysans, ce peuple qu’il a toujours mis en avant dans ses essais, reportages et fictions. Ces facettes cohabitent aussi, paradoxalement, avec certaines appréciations positives des démocraties libérales dans les années cinquante ; le lecteur attentif pourra aussi relever des mécanismes que nous définirions aujourd’hui de déconstruction, observables dans ses écrits à partir de 1944 et tributaires de son appropriation esthétique de la psychanalyse ou du décadentisme hérité de Nietzsche et de d’Annunzio.
L’anthologie met en avant des ouvrages de Malaparte qui sont des classiques de son œuvre. Elle donne aussi à lire la prose du journaliste et surtout du reporter (il fut un des piliers de La Stampa puis du Corriere della Sera). Parmi les textes proposés, le lecteur de 2026 est frappé, actualité oblige, par l’importance du reportage de guerre. Que nous dit de la guerre le combattant au lance-flammes de la Grande Guerre remobilisé en juin 1940 dans les chasseurs alpins qui est en même temps reporter avant de devenir romancier de guerre avec Kaputt ? Malaparte est-il singulier dans ce registre ?
La guerre occupe une place centrale dans l’œuvre et la vie de l’écrivain. Il lui a sacrifié sa jeunesse, comme des millions d’hommes entre 1914 et 1918, et elle a été l’un des moteurs de son engagement politique, car il se voyait comme le défenseur de ses camarades tombés au front. Ce tribut peut expliquer en partie son adhésion au fascisme, mais l’on sera surpris d’apprendre qu’en 1921, il lance l’oceanismo, une avant-garde éphémère qui dénonce la guerre, devenant de fait l’une des rarissimes émanations du pacifisme en Italie. Là encore, les paradoxes ne doivent pas être immédiatement reliés à son opportunisme, sa pensée est plus profonde qu’il n’y paraît, et l’engouement du public pour ses reportages l’atteste. Son engagement dans le journalisme coïncide avec ses débuts littéraires et s’inscrit dans le sillage de son militantisme de jeunesse : la presse, comme au XIXᵉ siècle, est alors perçue comme une arme aux vertus éducatives, et Malaparte y voit moins, contrairement au régime fasciste, un relais de la propagande qu’un instrument d’édification culturelle et civique ; même s’il faut reconnaître que la frontière entre les deux est des plus minces. Il commence à collaborer au Corriere della Sera au début des années trente et s’impose comme le reporter vedette du quotidien. Durant cette décennie, il forge à travers ses récits courts destinés aux journaux son style littéraire si personnel, à la fois baroque, classique et surréaliste : ces elzeviri (leur nom caractéristique italien) sont de véritables joyaux, des laboratoires d’écriture discrets qui faciliteront l’incubation de Kaputt et de La peau, publiés en 1944 et 1949. Mais évidemment, ce qui fait que Malaparte reste dans les mémoires, ce sont ses reportages de guerre, toujours pour le Corriere, entre 1940 et 1943, dont le recueil La Volga naît en Europe (1943) n’est qu’un aspect. Le « Dossier » du « Quarto », outre la traduction de trois reportages de guerre inédits, permet de documenter et de reconstruire la manière de travailler de Malaparte, le poids de la censure, mais surtout son habileté à se trouver toujours au bon endroit au bon moment, que ce soit lors de la mobilisation générale en Yougoslavie puis du siège de Belgrade, ou lors de son arrivée à Jassy au lendemain du pogrom, de sa traversée de l’Ukraine dans les pas de la Wehrmacht au début de l’invasion de l’URSS, à l’été 1941. L’hiver suivant, il rejoint le front nord et analyse sous l’angle politique le siège de Leningrad. Son profil n’a en soi rien de singulier : en Italie, les reporters de guerre sont légion, comme partout ailleurs en Europe et aux États-Unis ; mais qui se souvient (hélas !) des reportages de Kessel à Dunkerque ? Ce qui fait que l’on garde aujourd’hui en mémoire surtout les reportages de guerre de Vassili Grossman, Hemingway ou Malaparte, c’est leur sens du scoop et leur capacité à transformer leur expérience du champ de bataille en quelque chose de plus qu’un simple compte rendu de faits de guerre, aussi fin soit-il. Concernant Malaparte, la force de ses reportages tient à la savante alchimie qu’il parvient à créer entre récit épique ‘canonique’, analyse politico-sociologique et hauteur stylistique.
L’anthologie s’ouvre par un texte de Milan Kundera qui insiste sur l’écrivain Malaparte. Présentant Kaputt il fait de son auteur un précurseur de l’« écrivain engagé » cher à Sartre tandis qu’il analyse La Peau comme l’œuvre d’un « poète », et comme un « archi-roman ». Quelles sont, à vos yeux, la place et l’empreinte de Malaparte dans la littérature du XXᵉ siècle ?
Le texte de Kundera marque un tournant dans la réévalutation de la stature de Malaparte comme écrivain ‘classique’ du siècle dernier. C’est un texte subtil qui explique bien pourquoi une réédition des grands textes malapartiens était urgente. J’aurais tendance à relativiser l’engagement de l’écrivain toscan (et c’est d’ailleurs ce que fait Kundera au point 4 de son texte) : d’un côté, il conjugue tout au long de sa vie praxis et théorie, prenant (comme Sartre) le risque de se tromper ; et, bien plus chez Malaparte, d’aller en prison ou de subir l’opprobre au nom de ses engagements successifs, jamais répudiés d’ailleurs. Assez ingénument, ce dernier a souvent écrit que tout écrivain ne saurait être tenu pour responsable des positions exprimées dans ses écrits, au nom de l’esthétique. Toutefois, d’un autre côté, l’engagement des intellectuels est un phénomène déjà largement mature dans les années vingt en Europe, puisque droites et gauches ont de solides précurseurs en Zola et Barrès. En Italie, l’ensemble des écrivains italiens du temps de Malaparte, de Marinetti à Papini ou Vittorini proches en cela des orientations éthiques, différentes voire opposées, de Gramsci, Gobetti ou d’Annunzio savent traduire leur production littéraire en engagement politique. En cela, il ne me semble pas original, même si sa vie entière pousse à son paroxysme épique cette figure de l’intellectuel engagé. Là où il est davantage original, c’est qu’à travers Kaputt et La peau, « il a trouvé une forme qui est une totale nouveauté et n’appartient qu’à lui » (Kundera). Contrairement à ses prédécesseurs, Kundera n’est pas dupe de ce qu’écrit Malaparte : il a bien compris, depuis Barthes, qu’on ne peut plus confondre auteur et narrateur, et qu’en cela on doit se garder de considérer la matière première de ses textes comme de simples documents historiques. Je crois que Malaparte aurait souscrit à cette prééminence accordée par l’écrivain tchèque à « l’intention esthétique » de ses romans. Bien plus, Kundera démontre que Malaparte, par le refus de la psychologie ou de l’enchaînement causal des péripéties, est en avance sur son temps, en avance sur le Nouveau Roman et toutes ces écoles qui fleurissent après sa mort, en Europe et aux États-Unis. Kundera, en 2009, ne pouvait savoir en détail que Malaparte avait été le relais italien des surréalistes français, mais il a bien saisi le lien qui les relie, et l’écrivain toscan, comme ses collègues (de Bontempelli à Savinio et Buzzati), ne doit être considéré comme un débiteur de l’avant-garde française. Le surréel (surreale) italien est bien une branche authentique de la littérature italienne, qui ne peut être réduite à une émanation du surréalisme. Kundera souligne aussi le rythme lancinant, musical de sa prose : après la « petite musique » célinienne, il est temps de découvrir la mélodie malapartienne, qui atteint des sommets dans Kaputt et La peau. Et plus qu’un précurseur de courants littéraires, Malaparte est un penseur total : la profondeur anthropologique de ses écrits de guerre anticipe les théories de René Girard sur les mécanismes sacrificiels, de même qu’ils nous aident à comprendre, à travers le triangle impérial qui oppose Europe, États-Unis et monde slave, les drames qui se jouent aujourd’hui en Ukraine ou ailleurs. Technique du coup d’État et ses écrits non-littéraires restent des instruments actuels pour décrypter les bouleversements géopolitiques. Cela explique que des journalistes, des historiens ou des écrivains contemporains de renom continuent de se référer à Malaparte pour éclairer l’actualité géopolitique ou littéraire : je pense à Giuliano da Empoli, Roberto Saviano, Frédéric Beigbeder ou Dominique Fernandez, pour ne citer que quelques noms.
Olivier Dard
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.
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