Xavier Driencourt est un diplomate et haut fonctionnaire français. Il a notamment été ambassadeur de France en Algérie à deux reprises, de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020, après une carrière au ministère des Affaires étrangères et des postes diplomatiques à l’étranger, dont en Malaisie. Il est aussi officier de la Légion d’honneur et a publié des ouvrages sur les relations franco-algériennes.

De quelle manière Alger a réagi à la capture de Maduro et à l’intervention américaine ?

L’Algérie, à ma connaissance, n’a pas réagi officiellement. La presse algérienne (qui reflète largement les vues officielles), est, de son côté, très factuelle, se contente de rapporter les faitset les réactions des autres pays. Mais il est clair que l’Algérie reste très attentive à ce qui se passe au Venezuela et va suivre les évènements de près.

Pourquoi donc ?

Simplement parce que les relations entre l’Algérie et le Venezuela ont toujours été fortes. Algérie, Iran, Venezuela, ce triangle, ces trois pays ont beaucoup en commun et ils constituaient d’une certaine façon une sorte d’ « entente » tiers-mondiste.

Les deux pays, Algérie et Venezuela, comme l’Iran,  sont isolés sur la scène internationale et sont d’ailleurs de proches alliés.  Maduro est venu plusieurs fois en visite en Algérie.  J’ai même le souvenir d’un retour  de Maduro  de Corée du Nord je crois  ou de Chine et son avion, interdit de faire escale et de se ravitailler dans de nombreux pays,  avait choisi Alger pour se ravitailler avant de traverser l’atlantique. Avec à chaque fois des entretiens au sommet.

Quelles sont les similitudes entre les deux régimes ?

Il y a en fait de nombreux points communs entre les deux pays.

Ce sont deux pays riches en hydrocarbures mais avec des populations pauvres. 30% de la population vénézuélienne a fui le pays ces dernières années, des Algériens qui partent,  légalement ou illégalement vers l’Europe et la France, le phénomène des « harragas ».

Dans les deux pays il y a un sérieux problème de gouvernance ; pour tout dire, la gouvernance est plus que problématique : une dictature corrompue au Venezuela  avec Chavez, puis Maduro, des élections truquées et un système judiciaire qui valide ces dernières.  En Algérie,  une démocratie confisquée au profit d’un clan oligarchique et militaire, des électionségalement truquées ; un régime policier qui ne recule devant rien, comme on l’a suffisamment vu ces dernières années

Autre point commun, dans les deux pays, Venezuela et Algérie, la corruption règne en maître et gangrène l’économie et la société.

Enfin, une situation sociale explosive dans les deux cas. Il faut rappeler qu’aujourd’hui,  bien que personne n’en parle,  une grève massive des transports a lieu en Algérie,  suite à l’augmentation de 5% des prix de l’essence le 1er janvier. Le pays est désorganisé et les évènements au Venezuela peuvent donner des idées à la population… Les deux Etats, Venezuela comme Algérie, en raison des problèmes précédents que j’ai évoqués connaissent des situations sociales dramatiques : toute l’économie est fondée sur les hydrocarbures, ceux-ci font l’objet de prédation et sont faiblement créateurs d’emplois. Des pays riches peuplés de pauvres comme on dit…

Dans ces deux pays,  la colonne vertébrale du système politique,  ce sont les services de renseignement et l’armée.  Que fera l’armée à Caracas ? Que ferait l’armée algérienne dans pareil cas ?

Cette opération va t’-elle affecter la relation entre Alger et Washington ? Peut-on s’attendre à une sorte de reconfiguration stratégique ?

Alger va observer de près ce qui se passe à Caracas et va en tirer des leçons pour sa relation avec les Etats-Unis. D’ailleurs, le rapprochement a déjà commencé depuis quelques mois pour plusieurs raisons et de diverses façons. L’alliance militaire entre Alger et Moscou et l’achat d’avions russes par l’armée algérienne irritent Washington ; le dossier du Sahara occidental et la défaite subie par l’Algérie à l’ONU il y a quelques semaines ont souligné l’isolement diplomatique de l’Algérie, qui, il faut le rappeler, a été abandonnée par ses soutiens habituels au Conseil de sécurité, Russie, Chine et Pakistan.

Alger avait donc entamé un rapprochement discret avec Washington : les missions américaines en Algérie se sont succédées, y compris des missions militaires. L’ambassadeur algérien à Washington, ancien ministre des affaires étrangères, se fait tout miel avec le gouvernement Trump, il a même laissé entendre que l’Algérie pourrait reconnaître Israël, c’est tout dire ; les compagnies pétrolières américaines vont investir en Algérie.

Alger sait (sauf avec la France ) pratiquer une diplomatie réaliste, sans états d’âme particuliers et sans idéologie. Ce qui se passe au Venezuela ne peut que conforter les militaires algériens dans ce choix.

Je pense donc qu’il y aura à Alger une condamnation officielle, pour le principe de l’intervention américaine, condamnation qui mettra l’accent sur la violation du droit international et puis après, on passera à autre chose.

L’opération vénézuélienne constitue un avertissement pour les régimes qui ressemblent à celui de Caracas, Iran et  Cuba ; c’est ce que l’ Algérie doit se dire. En réalité c’est toute la géopolitique de la région qui est bouleversée : si l’on regarde ce qui s’est passé en un an, on ne peut que constater les grands bouleversements : Bachar El Assad est tombé il y a un an exactement, le Moyen-Orient est en passe d’être reconfiguré par l’action conjointe d’Israël et des États-Unis,  Maduro vient de tomber et est extradé à New-York, l’Iran est menacé. Tout cela est de nature à inquiéter Alger, d’autant plus que dans les trois cas, Syrie, Iran, Venezuela, les grands alliés de ces gouvernements , Russie et Chine n’ont pas réagi.


Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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