Max-Erwan Gastineau répond aux questions d’Arnaud Benedetti après l’opération américaine au Venezuela

Comment interprétez-vous l’opération américaine au Venezuela au regard de votre grille de lecture relative à la désoccidentalisation ?

La désoccidentalisation indique un processus de fragmentation du monde sur fond de remise en cause de la prééminence politique, économique et culturelle de l’Occident. Plus qu’un projet concerté, elle est un mouvement de fond, conséquence inévitable de la montée en puissance de pays jadis dominés, en développement, désormais qualifiés d’ « émergents », à l’image des BRICS et notamment de la Chine qui ne représentait que 10% de l’économie américaine dans les années 1980 et est devenue, de nos jours, le premier partenaire économique d’Amérique du Sud. Dans ce contexte de désoccidentalisation, qui voit la prééminence de l’Occident reculer jusqu’aux portes latino-américaines des Etats-Unis, l’une des questions décisives était de savoir quel allait être la réaction des Occidentaux. Le trumpisme, dont nous continuons en Europe de sous-estimer la dimension intellectuelle, fournit à ce titre une réponse des plus précises. Comme l’indique la dernière Nation Security Strategy (NSS 2025) publiée en décembre dernier, les Etats-Unis n’entendent plus laisser la recomposition du monde leur échapper. Ils entendent reprendre le contrôle, à tout le moins dans leur propre sphère d’influence privilégée, que forment l’Amérique latine et l’Europe, par une réactualisation de la doctrine Monroe inventée en 1823 pour écarter les puissances européennes d’un continent américain appelé à devenir l’arrière-cour des Etats-Unis.

Au fond, la vision de l’administration trumpienne est claire. Le monde inventé par les Etats-Unis après 1945, la mondialisation des échanges qu’ils ont appelé de leurs vœux et ont instillé jusqu’aux quatre coins du globe, a fini par se retourner contre ses propagateurs, en donnant à leurs concurrents, Chine en tête, les moyens industriels et technologiques de leurs ambitions retrouvées. L’enjeu est donc de contenir l’extraordinaire progression de la Chine en établissant une sorte de cordon idéologico-stratégique allant de l’Amérique latine à l’Europe. « La sécurité économique est fondamentale pour la sécurité nationale. Après des années d’incurie, les États-Unis vont réaffirmer et mettre en œuvre la doctrine Monroe pour restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental (…) », écrit noir sur blanc la NSS 2025.

Figure de l’anti-américanisme sud-américain, accusé de téléguider des cartels opérant sur le sol américian, sanctionné depuis 2019 sur ses exportations de pétrole, principale richesse du pays, le Venezuela de Maduro était dans le collimateur. L’intervention de Washington de cette nuit (3 janvier 2026), en vue de capturer le chef d’Etat socialiste, n’est donc pas une immense surprise. Elle indique un point de bascule doctrinal mais pas stratégique. « Doctrinal », car elle est la première opération militaire située dans le sillage de la réactualisation officielle de la doctrine Monroe. « Doctrinale », car elle ne prétend pas défendre la démocratie ou le droit international (et pour cause !), comme le faisaient l’administration Biden ou les précédentes administrations américaines, y compris de droite,mais la sécurité des Etats-Unis. Aussi les Etats-Unis actent-ils, par ce biais, la fin du monde occidental, la fin définitive d’un monde dominé par les valeurs occidentales, les instances multilatérales créées et longtemps dominées par l’Occident, et leur entrée dans un monde post-occidental où priment les rapports de force et la défense, par chaque Etat, de ses intérêts nationaux. « Mais pas stratégique », car l’Amérique de Joe Biden avait elle-même tenter d’isoler le Venezuela et ses alliés autoritaires (Cuba, Nicaragua), sans succès dans une Amérique latine traversée ces dernières années par une véritable poussée de la gauche, duChili (ex-président Boric) au Mexique (à gauche pour la première fois de son histoire depuis2018) en passant par la Colombie (alliée historiquement conservateur des Etats-Unis dans la région). Etats qui dans la grande tradition des gauches latino-américaines ont opposé àl’impérialisme américain un véritable pragmatisme géostratégique, un « non-alignement actif » (concept de Jorge Heine, ancien ambassadeur du Chili à Pékin) consistant à mettre à équidistance les grandes puissances, les Etats-Unis comme la Chine, à solidariser les nations du Sud dans l’indifférence de leurs différentes politiques et idéologiques.

Signe de notre temps désoccidentalisés, la stratégie idéologique des démocrates n’a pas fonctionné, tandis que la stratégie de la force, actionnée par les républicains et employée au nom d’un intérêt national clairement assumé, offre un premier coup d’éclat dont il est sûr que Donald Trump saura se servir pour renforcer son emprise sur la région.

Comment les Etats sud-américains réagissent à cette opération ? Et quelles conséquences pour les relations des Etats-Unis et l’Amérique latine ?

« Vous êtes avec nous ou contre nous » ; le message adressé par les Etats-Unis à travers ce coup de force à Caracas ne devrait pas laisser les Etats de la région indifférents. Les frappes américaines effectuées en 2025 pour neutraliser les navires de cartels partant des côtes sud-américaines et notamment vénézuéliennes faisaient office de premiers avertissements. Nous sommes désormais passés à la vitesse supérieure. Dans ce contexte, il sera intéressant de suivre les déclarations du président colombien Gustavo Petro, qualifié par Donald Trump de « baron de la drogue ». On imagine mal les grands pays sud-américains ne pas se manifester, comme le Brésil, poids lourd des BRICS qui revendique son indépendance, ou le Mexique, qui se pose depuis le retour de la gauche au pouvoir en véritable pivot de l’union transaméricaine et avait vivement contesté la volonté de Washington d’écarter le Venezuela du sommet des Amériques organisé à Los Angeles en juin 2022.

A l’inverse, un nouvel axe américanophile, libéral-conservateur, profitant du recul de la gauche et du retour concomitant de la droite dans plusieurs pays, comme au Chili, pourrait se dessiner. Le président argentin Javier Milei n’a-t-il pas récemment annoncé travailler avec d’autres pays d’Amérique latine, comme le Paraguay de Santiago Peña, le Salvador de Nayib Bukele du Salvador et ou le Honduras de Nasry Asfura à la constitution d’un bloc visant à«embrasser les idées de la liberté» et à affronter «le cancer du socialisme sous ses différentes formes, qu’il s’agisse du socialisme du XXIe siècle ou du wokisme » ? Ce projet, rappelant l’important virage opéré par l’Argentine, qui devait intégrer les BRICS avant que l’arrivée au pouvoir de Milei ne changé la donne, représente une vraie victoire pour Donald Trump. Il cadre parfaitement avec la doctrine « culturaliste » inhérente à la NSS 2025, qui associe les valeurs culturelles, les attaches civilisationnelles reliant les Etats avec la capacité de « l’hémisphère occidental » à faire bloc, à entretenir des liens commerciaux féconds avec les Etats-Unis et à ainsi limiter, tempérer, repousser l’influence de la Chine. D’ailleurs, dans un entretien accordé à CNN mercredi dernier, le dirigeant argentin a aussi clairement assumé sa volonté de nouer des alliances avec Donald Trump, mais aussi avec d’autres figures de l’international conservatrice qui s’affirme en Occident, comme Benyamin Netanyahou, Viktor Orbán ou Giorgia Meloni.

Assistons-nous à un début d’année, avec entre autres ce qui se passe en Iran, annonçant une rupture géopolitique de la même densité que celle de la fin des années 1980 ?

Nous pensions que le trumpisme était un « isolationnisme » (volonté de retirer les Etats-Unis des affaires du monde), or il est un « hémisphérisme ». Il rappelle que les Etats-Unis sont prêts à intervenir là où leurs intérêts et leurs capacités se conjuguent, comme au Moyen-Orient où la puissance israélienne, secondée par Washington, ne fait face à aucun contrepoids. Il rappelle que la puissance est par définition extensive, consubstantielle « à la capacité d’une unité politique à imposer sa volonté aux autres unités », comme l’écrivait Raymond Aron. Il rappelle donc que nous sortons définitivement de la parenthèse ouverte à la fin des années 1980 par la chute du Mur et que le meilleur moyen de se défendre, d’assumer son autonomie, son indépendance, ses choix géostratégiques est d’être soi-même fort, autonome, indépendant… Le théâtre russo-ukrainien l’illustre. Les Etats-Unis n’affronteront pas la Russie, dont les moyens pourraient entraîner Washington dans un bourbier qu’elle veut à tout prix éviter. Et puis, au nom de quoi désormais imaginer l’Occident faire bloc pour sauver l’Ukraine et Taïwan, si Washington, « Etat phare » (Samuel Huntington, 1996) du monde occidental, intervient lui-même au mépris du droit international ?

A la lecture de la NSS 2025 et de la volonté désormais clairement explicite des Etats-Unis de raffermir leur mainmise sur leur arrière-cour latino-américaine et sur leur « protectorat » européen (c’est ainsi que le grand géostratège Brzezinski qualifiait l’Europe dans Le Grand échiquier, sorti 1997), il est clair que les Etats-Unis vont assumer le rapport de force, y compris militaire, mais sans dépasser certaines limites. L’enjeu n’est plus d’empêcher la Chine de prendre le leadership dans tout un ensemble de secteurs stratégiques. Il est trop tard. Il est de contenir son influence là où les Etats-Unis demeurent technologiquement, politiquement, culturellement (soft power) dominants, dans l’espoir d’aboutir à un « équilibre des puissances » dont la Russie pourrait tirer avantage, au contraire de l’Europe appelée à être engloutie par le volontarisme trumpien, comme l’a manifestée l’interdiction récente faite à l’ancien commissaire européen Thierry Breton, réputé pour son combat pour la régulation des GAFAM sur le Vieux continent, de séjourner aux Etats-Unis. Engloutie, faute d’être forte, souveraine, unie, d’avoir anticipé un monde qui n’a pas basculé avec Trump mais dont la bascule se densifie avec le retour du leader conservateur à la Maison blanche. Un Trump bien décidé à maintenir la puissance économique américaine, condition de sa « sécurité nationale », dans un monde fragmenté, fait de rapports de force, tels que l’envisagent depuis des années la galaxie NatCo (« national-conservatrice ») désormais installée au pouvoir. Galaxie pour laquelle l’Occident, à force d’ouverture et de fidélité à des valeurs universelles abstraites, questionnant l’identité concrète et historique des nations, s’est affaibli au profit d’Etats non-occidentaux ayant, eux, retrouvé foi dans leur modèle et leur identité culturelle. Chose qu’il convient désormais également de réaliser chez soi, aux Etats-Unis, et dans son chez soi élargi, en Amérique latine comme en Europe…

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