L’ancien ministre de l’Éducation Nationale, professeur de droit public et ancien président de l’institut des Amériques, Jean-Michel Blanquer, répond aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur l’intervention américaine au Venezuela.

 

Après l’opération américaine et la capture de Maduro, quelles conséquences immédiates pour le Venezuela ? 

La première conséquence est institutionnelle : on crée un vide brutal au sommet de l’exécutif, mais pas forcément un vide du pouvoir réel. Les appareils chavistesforces armées, services de renseignement, ministère de l’Intérieur, réseaux politico-économiques peuvent chercher à tenir l’État malgré l’absence du chef, au nom de la “continuité”. Les réactions initiales des autorités vénézuéliennes vont déjà dans ce sens, en contestant l’opération et en appelant à la résistance.  La deuxième conséquence est sécuritaire : dans ce type d’épisode, le risque n’est pas seulement l’“effondrement”, mais la fragmentation (chaînes de commandement concurrentes, milices, “collectivos”, factions militaires). C’est là que se joue, dans les 72 heures, la différence entre une transition contrôlée et une spirale de violences. La troisième conséquence est humanitaire et économique : les frappes semblent avoir touché des infrastructures civiles et provoqué des dégâts importants dans certains sites (et de la panique à Caracas), tandis que des sources indiquent que les installations pétrolières seraient restées en grande partie opérationnelles, mais dans un contexte de pression et de blocage maritime antérieurs.  On doit donc anticiper : déplacements internes, besoins médicaux, ruptures de services, et une bataille immédiate sur qui contrôle les ports, la douane, la liquidité.

Que faut-il penser et que faut-il faire face à une telle intervention militaire ?

Maduro a truqué l’élection et violé gravement les droits fondamentaux. Cela ne pose néanmoins pas une base légale pour une intervention militaire directe d’une puissance extérieure. Le respect de la souveraineté des États doit rester le principe fondamental. Il est consacré par l’article 2.4 de la Charte des Nations unies. Les exceptions classiques sont la légitime défense (article 51) en cas “d’attaque armée” et l’autorisation du Conseil de sécurité. Si l’opération est bien “unilatérale” (sans mandat du Conseil) et si la justification n’est pas une légitime défense stricto sensu, l’argument de l’illégalité est puissant, d’où les premières réactions comme celles du Mexique renvoyant explicitement à l’article 2.4. À cela s’ajoute, au niveau régional, la Charte de l’OEA : principe de non-intervention (article 19 : “No State… has the right to intervene… for anyreason whatever”). Et, en toile de fond, la jurisprudence CIJ Nicaragua c. États-Unis (1986), qui rappelle la portée coutumière du principe de non-intervention et de non-recours à la force. 

On doit le rappeler et partir de la situation de facto pour préconiser unetransition démocratique rapide, avec une figure de continuité institutionnelle reconnue par les Vénézuéliens et la région. On doit donc plaider pour un rôle maximal des États latino-américains et un retrait des Etats-Unis. Il y a un président élu en 2024, reconnu par de nombreux États, Edmundo González. Il bénéficiera de nombreux soutiens à commencer par la prix Nobel de la paix María Corina Machado. La meilleure façon de faire contrepoids au risque d’impérialisme américain n’est pas de protester stérilement mais de concevoir une suite avec les États d’Amérique latine qui puisse se réaliser avec un retrait des forces américaines.

 

Cette intervention hors de tout cadre juridique international aura-t-elle un impact sur la relation des États-Unis avec l’ensemble sud-américain ? 

Oui, parce que l’Amérique latine lit cet événement avec une mémoire longue. Depuis 1823 et la doctrine Monroe, l’Amérique latine a subi l’interventionnisme des Etats-Unis. À l’origine, cette doctrine visait à empêcher les puissances européennes d’étendre leur emprise dans l’hémisphère. Mais elle a été transformée, surtout avec la politique Roosevelt au tournant du XXème siècle, en logique de “police régionale”.

Il est intéressant de voir que le gouvernement vénézuélien dans son communiqué fait référence à un usage coercitif de la force (blocus/bombardements) en 1902-1903 par des puissances extérieures(Royaume-Uni, Allemagne, Italie) pour dettes et créances, affaire qui a nourri la doctrine Drago puis la convention Drago-Porter (La Haye, 1907) sur la limitation du recours à la force pour recouvrement. Les Etats-Unis avaient joué à l’époque un rôle de médiateur. Cette fois, les rôles sont inversés.

Il y aura une vague de défiance accentuée envers les Etats-Unis, sauf pour certains gouvernements très liés à Trump comme celui de Milei en Argentine. Lula parle d’une “ligne inacceptable” et d’un “précédent dangereux”, et rattache explicitement cela aux “pires moments de l’ingérence”.

Rappelons en particulier que les Etats-Unis ont souvent pratiqué l’intervention militaire directe en Amérique latine mais toujours au nord de Panama. Autrement dit, cela avait concerné jusqu’à présent uniquement l’Amérique centrale, le Mexique et les Caraïbes, jamais l’Amérique du sud (même s’il y avait de l’ingérence indirecte comme lors du coup d’Etat au Chili). Il y a donc quelque chose de nouveau dans ce qui vient de se passer, d’autant plus que, depuis 2004 et le renversement du président Aristide en Haïti, les Etats-Unis semblaient avoir délaissé ce type de méthode.

 

Quelle peut-être et que devrait être la ligne de l’Europe après cette intervention ? 

L’Europe doit tenir une ligne en trois étages, précisément pour ne pas répéter les erreurs du passé. Le premier étage consiste à réaffirmer le droit  sans ambiguïté.Dire clairement : le recours unilatéral à la force et la capture d’un dirigeant hors mandat multilatéral posent un problème majeur au regard de la Charte des Nations Unies et des principes interaméricains de non-intervention. Le deuxième étage consiste à reconnaître la réalité politique : la crise de légitimité du régime, contestation de l’élection 2024, répression, exil, etc., tout en disant que la réponse doit être juridique et politique, pas militaire.  Elle doit donc pousser une transition articulée autour d’Edmundo González comme pivot institutionnel  et d’une garantie civique portée par María Corina Machado, désormais Nobel de la paix, pour crédibiliser l’orientation démocratique et la réconciliation.  Le troisième étage consistera à « outiller » l’aide latino-américaine au peuple vénézuélien. Cela peut passer par exemple par uneinitiative conjointe France–Espagne de soutien à une médiation conduite par Brésil et Mexique (format “groupe de contact”) ou par une démarche du président du Conseil européen, Antonio Costa en lien avec l’un des formats latino-américains d’intégration régionale comme la CELAC ou l’UNASUR) ; offrir une assistance électorale (listes, observation, audit, cybersécurité) ; préparer un paquet “urgence humanitaire + stabilisation” relié à une feuille de route de transition.

 

Que laisse augurer la conférence de presse de Donald Trump ?

L’intervention de Trump laisse augurer trois évolutions majeures préoccupantes sur le plan du droit international, ambiguës sur le plan politique, et risquées sur le plan régional. Premièrement, elle consacre un basculement assumé hors du cadre multilatéral international et même hors du cadre constitutionnel américain. Par ses déclarations, Trump revendique une action unilatérale, fondée sur une lecture politique et morale de la situation vénézuélienne : dénonciation d’un régime illégitime, accusé de violations massives des droits fondamentaux et de criminalité organisée. Or, même si ce diagnostic est largement partagé, la méthode annoncée affaiblit un peu plus l’architecture juridique internationale, déjà fragilisée.

Deuxièmement, elle installe une logique de fait accompli plutôt qu’un projet politique stabilisé. Trump décrit une opération « efficace » et « rapide », mais sans dessiner clairement l’architecture d’une transition démocratique crédible. L’idée d’une prise en charge américaine « temporaire » du pays, sans mandat international explicite ni leadership régional clairement identifié, crée une zone grise : on écarte un pouvoir illégitime, sans garantir encore l’émergence ordonnée d’une légitimité nouvelle. Le risque est celui d’un vide politique, ou d’une transition perçue comme imposée de l’extérieur, donc contestée de l’intérieur. Le fait qu’il écarte l’hypothèse de faire confiance à l’opposante, prix Nobel de la paix, Maria Corina Machado et qu’il ne cite pas non plus le président élu Edmundo Gonzalez est inquiétant. Troisièmement, elle ravive les vieux démons de l’histoire interaméricaine. Les références explicites au pétrole et au rôle futur d’entreprises américaines brouillent gravement le message politique. Elles réactivent, dans l’imaginaire latino-américain, le souvenir des interventions du XXᵉ siècle justifiées au nom de l’ordre, mais souvent associées à des intérêts économiques. Même si l’objectif proclamé est la stabilisation et la reconstruction, cette rhétorique affaiblit la crédibilité morale de l’opération et nourrit un réflexe de défiance régionale.

Si une issue positive est encore possible, elle suppose désormais un infléchissement rapide : internationalisation du cadre notamment par des acteurs latino-américains, centralité d’une transition démocratique portée par des dirigeants civils vénézuéliens légitimes, et rôle des États-Unis réduit à celui d’un garant discret et non d’un administrateur de fait.

Voir aussi

« L’Histoire, une passion française » : entretien avec Éric Anceau

Dans cet entretien avec Éric Anceau réalisé par Stéphane Rozès, découvrez « L’Histoire, une passion française » et ses nouvelles perspectives sur l'histoire de France et ses enjeux contemporains.


0 Commentaire15 minutes de lecture

Les rendez-vous de la mémoire : comment honorer les morts de la guerre d’Algérie ? Le choix du 5 décembre

La date du 19 mars est-elle pertinente pour marquer la fin de la guerre d’Algérie ? L’historien constatera que c’est après cette date que se déroule un certain nombre de massacres de masse.


0 Commentaire4 minutes de lecture

Privacy Preference Center