Pour La Nouvelle Revue Politique, Questions à Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS, ancien ambassadeur de France au Brésil, en Russie et au Sénégal.
L’intervention américaine au Venezuela signe-t-elle la fin d’un monde transcendé par des valeurs communes et l’avènement d’un nouveau monde où seuls priment les intérêts, la sécurité des Etats ?
L’organisation du monde a connu plusieurs phases. Avant 1914, le « monde » était européen et ses valeurs, au moins telles qu’elles étaient invoquées, étaient celles de l’Europe. Sur le fond c’était le partage du monde en fonction des puissances respectives qui prévalait. Il vaudrait mieux parler de « règles du jeu » ou de concert des puissances. Après la Première Guerre mondiale, le concert des puissances européennes a été bouleversé d’une part avec l’irruption des Etats-Unis et d’autre part l’apparition du Nazisme et du Communisme qui ont brisé les codes et déstabilisé le système de répartition des influences. La première tentative pour fonder les relations internationales sur des « valeurs » a surtout résulté de l’initiative des Etats-Unis. Les 14 points du président Wilson visaient à fonder le système international sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire pour l’essentiel à créer des Etats, avec une Société des Nations (SDN) qui devait contribuer à réguler l’ensemble. Le projet a fait long feu dès le début avec le retrait des Etats-Unis.
Après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, les vainqueurs ont enfin créé avec l’ONU un système de régulation internationale fondé sur des valeurs, non pas la démocratie dont le mot ne figure pas dans la Charte des Nations Unies, mais le respect de la souveraineté de chaque Etat. Ce système était fondé sur l’égalité des Etats à l’exception des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, réputés vainqueurs du conflit et un peu plus égaux que les autres. Malgré la rivalité Est-Ouest qui a paralysé le système quant à sa vocation essentielle (le maintien de la paix), un ensemble de règles collectives a progressivement été construit sur le respect des Droits de l’Homme (conventions de 1966…) sur les bonnes pratiques du commerce international (création du Gatt puis de l’Organisation Mondiale du Commerce), sur la Santé (Organisation Mondiale de la Santé), sur le respect de l’Environnement, sur la justice internationale (organe de règlement des conflits de l’OMC, voire Cour Pénale Internationale)…
Après la chute de l’URSS, cet ensemble a été repris à son compte, voire imposé dans certains cas, par l’unique puissance universelle, les Etats-Unis. Mais ce droit international auquel les pays européens sont attachés est principalement issu du droit européen et occidental et souvent contesté comme tel par les pays du Sud. L’enlèvement de Maduro, dictateur par ailleurs indéfendable, marque la violation du droit international patiemment édifié depuis un siècle : la souveraineté des Etats, l’immunité des Chefs d’Etat, l’application extraterritoriale du droit nationale… Il y a eu des accrocs auparavant mais la destruction de cet édifice s’est brutalement accélérée.
La nouvelle Administration américaine a cessé de se poser en garante du respect du Droit International comme elle l’avait fait dans le passé sans d’ailleurs négliger pour autant ses intérêts et non sans hypocrisie. Forte de la puissance de son pays, elle cherche en priorité à consolider sa zone d’influence. La nouvelle Stratégie de Sécurité publiée en décembre 2025 fait de l’Amérique Latine le cœur de la sphère d’intérêt des Etats-Unis. Mais à terme la démarche se heurte à ses propres limites. Tous les grands Etats pourront prétendre aussi exercer leur droit à l’hégémonie régionale à l’aune de leur puissance : la Turquie dans le monde ottoman, la Chine qui conteste l’hégémonie américaine, la Russie qui estime aussi avoir droit à sa sphère d’intérêt historique en Europe et notamment en Ukraine, etc… Le critère principal de l’organisation du monde n’est plus le respect de règles de droit, même s’il est resté souvent symbolique ou hypocrite, mais le rapport de puissance et la reconnaissance des zones d’influence. C’est un tournant majeur, en fait une régression, dans l’histoire des relations internationales. Mais surtout il ouvre une période d’instabilité avant que n’émerge une répartition plus ou moins durable des zones d’influence, et la formalisation de ces nouveaux équilibres.
Quelles conséquences peut avoir l’intervention américaine à Caracas, aussi bien au Venezuela que dans l’ensemble de la région ? Comment vont réagir les principaux Etats d’Amérique latine, comme le Brésil ?
Le discours de Trump après l’enlèvement de Maduro est caractéristique de cette nouvelle doctrine « donroe », corollaire Trump de la doctrine Monroe. Washington se propose de « gérer » les pays d’Amérique Latine et de veiller à ce que leurs politiques prennent en compte les intérêts des Etats-Unis. Mais les Etats-Unis ne cherchent plus nécessairement les changements de régime, comme autrefois, pourvu que les Etats sud-américains, quels que soient leurs régimes politiques (dictatures ou démocraties), respectent voire promeuvent les intérêts économiques et politiques des Américains. Les priorités américaines, la lutte contre le narcotrafic, l’exploitation du pétrole, l’implantation économique et l’éloignement des intérêts chinois, russes, voire européens ne sont pas incompatibles avec quelque régime que ce soit. Le successeur de Maduro, Delcy Rodrigues, fervente chaviste et soutien du système maduriste, s’est empressée de proposer sa coopération à Trump dès l’arrestation de son mentor. Même si l’histoire n’est pas terminée, le maintien au pouvoir n’a pas de prix et Trump le sait pour le plus grand bien de l’économie et des intérêts stratégiques américains.
Mais la politique des sphères d’influence se heurte à sa propre logique, celle de l’apparition de nouveaux pôles de puissance. L’application du corollaire de la doctrine Monroe devra tenir compte de l’émergence du Brésil et négocier avec le Mexique respectivement 10ème et 15ème économies mondiales selon le FMI en 2025 (PIB courant). Trump devra négocier. Le succès de la nouvelle présidente mexicaine Claudia Sheinbaum dans sa négociation sur les droits de douane avec Trump contraste fâcheusement avec la performance de la Présidente de la Commission Européenne à Turnburry. Brasilia et Mexico restent cependant très prudents et nous n’en sommes qu’au début de l’ajustement réclamé par les Etats-Unis. En revanche, il est probable que les prochaines cibles de la « reprise en main » américaine seront Cuba (le Secrétaire d’Etat Rubio est issu d’une famille de réfugiés cubains) et la Colombie dont le rôle dans le narcotrafic à destination des Etats-Unis est bien plus considérable que celui du Venezuela.
Comment l’Europe, qui a fait du droit international sa boussole, doit-elle se positionner ?
A l’abri du parapluie américain l’Europe a longtemps promu le Droit, la Norme, le règlement pacifique des différends. Mais tout cela n’était dénué ni d’hypocrisie (deux poids , deux mesures) ni de lâcheté (soutien à l’intervention américaine en Irak). En fait les Européens ont vécu dans l’illusion que l’Alliance Atlantique garantissait leur sécurité et qu’ils pourraient étendre leur influence économique, financière, culturelle et globalement normative en s’appuyant sur la solidarité occidentale. La politique de Trump a fait voler en éclat ces certitudes. Il n’y a plus de Monde Occidental. L’Union européenne se voulait, dans ce cadre, un pôle de puissance dans un monde multipolaire en formation. Elle a constaté qu’elle faisaitsimplement partie de la sphère d’influence américaine et qu’elle était traitée sans ménagement, plus en vassale qu’en alliée, tout en devant faire face de plus en plus seule à l’invasion russe de l’Ukraine. Les pays les plus influents tels la France qui s’est toujours préparée à cette éventualité depuis de Gaulle, ou l’Allemagne pour qui le choc est brutal, se trouvent devant des choix difficiles. Ils peuvent miser sur une Europe puissance, actuellement à peine esquissée et dont l’hétérogénéité, les rivalités internes, les structures insuffisantes, la mentalité peu adaptée, laisse mal augurer de sa capacité à exercer, au besoin brutalement, son influence. Ils peuvent aussi, notamment la France, être tentée de revenir à la politique de puissance nationale traditionnelle, mais Paris quoique doté de l’arme nucléaire et membre du permanent du Conseil de Sécurité a laissé son économie s’affaiblir et a perdu une partie de sesréflexes de grande puissance indépendante, tandis que l’Allemagne voit son réarmement massif susciter des interrogations. Ils peuvent enfin développer des structures ad hoc, parfois dans le cadre de l’Union Européenne, associant un directoire de puissances à des politiques clairement définies. Mais pour l’instant il n’y a ni Droit International contraignant, ni Europe Puissance, ni Europe de la Défense, ni politiques nationales de puissance, Il nous faut tout (re)construire…
Propos recueillis par Max-Erwann Gastineau
Max-Erwann Gastineau
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, Valeurs actuelles, ainsi que dans Front Populaire.
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