Franco-iranien, Emmanuel Razavi est Grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions de Paris Match, du Figaro Magazine, Franc-Tireur, Atlantico, VA, Politique Internationale et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaines de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Il livre son analyse sur les récents développements de la situation en Iran.
Quels sont les derniers développements de la mobilisation des Iraniens contre le régime ?
La contestation enfle d’heure en heure. Il y a des manifestations dans plus d’une centaine de villes. Plus que jamais, ce qui se passe en Iran est inédit, et l’on peut désormais parler d’un mouvement de révolte. Le régime iranien, de son côté, réprime férocement les manifestants. Arrestations de centaines de personnes, souvent des jeunes, tir à balles réelles dans certains lieux. Il faut rester prudent sur les chiffres. Mais à l’heure où je vous parle, au moins une quarantaines de personnes ont été tuées. Au grand bazar de Téhéran qui est à l’arrêt, il y a eu des affrontements.
Les Iraniens avec lesquels j’ai parlé aujourd’hui me disent que la situation est extrêmementdure. Même dans les quartiers bourgeois du nord de Téhéran, les gens me disent qu’ils ne parviennent pas à se procurer du riz, ou de l’huile, que les produits laitiers comme le fromage ont considérablement augmenté. En résumé, même les classes supérieures ne sont pas épargnées. Pourtant, mes interlocuteurs se montrent optimistes en Iran. Malgré l’angoisse, ils disent espérer la chute du régime.
Le régime est-il divisé de l’intérieur ? Faut-il s’attendre à un éventuel effondrement endogène avec un ralliement d’une partie de l’État aux manifestants ?
Le régime iranien est fracturé depuis plusieurs années. Il y a une division entre le clan des conservateurs, issus de la révolution islamique de 1979, qui sont très idéologisés, et les réformateurs, qui se présentent souvent comme une alternative plus modérée. Cependant, dans la réalité, ces deux groupes s’entendent pour partager le pouvoir. Massoud Pezeshkian, l’actuel président de la République islamique, est issu du clan réformateur. Pourtant, c’est un ancien gardien de la révolution islamique. L’avocat franco-iranien Hirbod Dehghani-Azar, qui travaille à la mise en place d’une cour pénale internationale pour juger les auteurs de crimes contre l’humanité en Iran, me disait mardi après-midi qu’ « il n’y a jamais eu autant d’arrestations, d’arbitraire, de répression et de morts en Iran, que sous la mandature de ce président soi-disant réformateur ». Une importante partie des réformateurs sont par ailleurs impliqués dans le trafics de drogue à échelle internationale. Ils cherchent à préserver les dizaines de milliards de dollars issus de ces trafics. C’est la raison pour laquelle certains font défection, ou essayent de se vendre aux services secrets israéliens, américains et européens. D’autres se rapprochent ces derniers jours de certains mouvements de l’opposition démocratique et laïque iranienne. Le régime se délite, il est donc en survie. Évidemment, rien n’est encore joué, mais la République islamique est condamnée à sombrer tôt ou tard. Je rappelle qu’en Iran, pays de 90 millions d’habitants, la moyenne d’âge est 32 ans, et qu’une récente étude, réalisée par la fondation Gamaan qui analyse les tendances en Iran, et qui a été relayée en France par la très sérieuse Fondapol, rapporte que 81% des Iraniens ne veulent plus de la République islamique. La question n’est donc plus de savoir si le régime va tomber, mais quand.
Une intervention extérieure , américaine entre autres, est-elle envisageable à brève échéance ?
Oui. On parle du déploiement de forces spéciales israéliennes et américaines au Moyen-Orient, dans la zone proche de L’Iran, et même à l’intérieur. Depuis samedi, plusieurs sources proches de certains services de renseignement européens et américains me parlent d’unepossible intervention de forces spéciales israéliennes à l’intérieur du pays, probablement pour « conseiller » et aider les manifestants. Je rappelle qu’au Kurdistan irakien frontalier de l’Iran, il y a une présence militaire américaine. Pour autant, la plupart des interlocuteurs iraniens de l’opposition démocratique, s’opposent à une intervention militaire étrangère. Ils expliquent que cela pourrait être contre-productif, que la chute du régime doit survenir de l’intérieur. Dès lors, une intervention discrète pourrait avoir l’effet d’un accélérateur sur la chute du régime. Mais en aucun cas, les Iraniens avec lesquels je parle ne veulent entendre de bombardements massifs comme en juin. Il ne faut pas confisquer sa révolte au peuple iranien.
Comment expliquer le silence de la diplomatie française ?
Nous avons des ressortissants Français qui sont retenus en Iran. Cela peut donc expliquer la réserve française, et c’est de mon point de vue compréhensible. Il y a aussi une réalité : La France craint le terrorisme iranien sur notre territoire, ou contre nos intérêts à l’étranger. Elle a raison, la menace est bien réelle.
Cela dit, si nous comptons en France, parmi les universitaires qui peuvent avoir une influence auprès du pouvoir politique, quelques brillants spécialistes de l’Iran comme Clément Therme qui parle le persan couramment et connait parfaitement les arcanes de la République islamique d’Iran, l’enquête que nous avons menée pour notre livre « La pieuvre de Téhéran » (éditions du Cerf), avec mon co-auteur Jean-Marie Montali, nous a permis de comprendre que finalement, à l’exception de quelques spécialistes, notamment franco-iraniens, la France connait mal la psyché politique iranienne. Depuis 1978, époque où Khomeini était accueilli sur le territoire français, elle n’a jamais su vraiment comment se comporter face aux Iraniens, excepté au moment des accords sur le Nucléaire de 2015, où notre diplomatie a su se montrer assez efficace. Dès lors, on a le sentiment que la France loupe des rendez-vous historiques. Elle n’a pas encore compris que la moyenne d’âge était 32 ans en Iran, et que les jeunesiraniens, surdiplômés, qui manifestent, incarnent déjà la promesse d’un avenir nouveau pour l’Iran. C’est sur eux qu’il faut miser, et non sur les mollahs.
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