Franco-iranien, Emmanuel Razavi est Grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient. Il collabore avec les rédactions du Figaro Magazine, Pari Match, Franc-Tireur, Atlantico, VA, Politique Internationale, Le Spectacle du Monde et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour Arte, M6, France 3 et Planète. Son dernier ouvrage : « La pieuvre de Téhéran », aux éditions du Cerf. Il analyse les manifestations qui se sont déroulées le jeudi 8 janvier.

Que retenir de la journée de mobilisation du 8 ? S’agit-il d’un tournant ?

Cette journée était un test pour l’opposition démocratique iranienne. Il était prévu qu’il y ait une forte mobilisation, partout dans les provinces iraniennes, et bien sûr à Téhéran, la capitale, et cela a été le cas. C’est donc indéniablement un grand succès, même si Internet a été coupé par le régime, qui est dépassé par la contestation. Des centaines de milliers, sans doute même des millions de personnes ont manifesté partout à travers le pays, et des bâtiments administratifs, y compris de la télévision publique, ont été brulés. Les manifestations ont été observées dans toutes les provinces iraniennes. « Mort au dictateur » « Pahlavi va rentrer » a-t-on entendu crier par la foule, parmi tant d’autres slogans. Les gens sont à bout. Ils n’ont plus à manger, leur argent ne vaut plus rien, et le régime n’a pour réponse que la violence. En divers endroits du pays, on a vu des manifestants se défendre en s’en prenant aux policiers. Cette journée est donc clairement un tournant pour le mouvement de révolte en Iran.

Pouvons-nous nous attendre à une fracturation du pouvoir et à des défections ?

D’après différents responsables de mouvements de l’opposition que j’ai interviewés, il apparaît que des membres du mouvement réformateur ont fait défection. Certains leur ont déjà proposé leurs services, car ils ne croient plus à la survie du régime. Des membres du corps des Gardiens de la révolution islamique, le bras armé et idéologique du régime, font aussi défection et trahissent. Ils n’y croient plus, et ils ont peur, car les résistants iraniens publient régulièrement des photos de ceux qui les persécutent, et proposent des primes à qui leur communiquera des informations relatives à leur identité. Cette mise en lumière des bourreaux aux grand jour est une façon de faire en sorte que la peur change de camp. Désormais, chaque policier, chaque gardien de la révolution islamique ou chaque Basij qui s’en prend à des manifestants, risque de voir son identité dévoilée sur les réseaux sociaux. Il est difficile de quantifier le nombre de ces défections. D’après plusieurs de mes sources au sein de la résistance, il y en aurait des milliers.

Comment les oppositions peuvent et vont-elles capitaliser sur cette journée ?

Vendredi est le jour de la prière, un jour chômé par nature. C’est aussi un jour de rassemblement dans les quartiers. Il va être intéressant de voir de quelle manière le régime va agir. Plus largement, ce que l’on constate, c’est que les groupes d’opposition et les manifestants ont remporté leur pari. Pour capitaliser aux maximum, les oppositions vont devoir faire monter la pression, ce qui ne sera pas simple face à un risque de répression de plus en plus féroce. Elles vont devoir montrer rapidement leur unité, et choisir un leader qui s’impose. Bien sûr les oppositions iraniennes sont plurielles et très compétentes. Elles comptent aussi des leaders très intéressants, souvent brillants et bien formés, qui s’engagent en faveur de la démocratie. Si l’on s’en tient aux slogans criés en sa faveur partout sur le territoire, celui qui semble le mieux placé, c’est le prince Reza Pahlavi. Malgré ce que racontent certains « experts » qui ont leur rond de serviette à l’ambassade de la République islamique d’Iran à Paris, son nom est de plus en plus scandé. Il plait à une partie de la jeunesse, dans ce pays dont la moyenne d’âge est 32 ans.
Reza Pahlavi a un nom, il a aussi un programme très détaillé pour accompagner une transition démocratique, et il s’est déjà glissé dans la peau du leader. Je l’ai interviewé plusieurs fois ces trois dernières années, et encore cette semaine. Il est brillant, déterminé, et c’est un démocrate et un laïc convaincu, partisan de l’union des oppositions, et un défenseur des minorités ethniques et de genre.

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