Le 19 novembre 2023, Javier Milei était élu à la présidence de la République argentine. Deux ans plus tard, malgré des sondages alarmants pour lui, son parti « La Libertad avanza » (« La Liberté avance ») a obtenu 40 % des suffrages au plan national à l’occasion d’élections législatives de mi-mandat. Pour décrypter cette situation, comprendre le succès de Milei et l’échec de l’opposition péroniste, Olivier Dard a interrogé le sociologue et historien Humberto Cucchetti (CONICET, Universidad Tres de Febero), spécialiste du péronisme.

Olivier Dard : Pouvez-vous présenter le contexte dans lequel se sont déroulées les dernières élections législatives en Argentine ?

Humberto Cucchetti : Il existe un premier élément incontournable : sans l’aide de l’administration Trump, sans l ‘aide de Donald Trump lui-même, le gouvernement de Javier Milei serait arrivé aux élections dans une situation assez délicate. Pendant cette année 2025, le programme économique du gouvernement argentin a rencontré des limites importantes, concernant notamment la possibilité de maintenir stable la valeur de la monnaie étrangère (le dollar). La stabilité cambiaire permet en quelque sorte de contrôler de façon plus ou moins artificielle la montée des prix. Cela a permis à de nombreux Argentins de partir à l’étranger pour les vacances d ‘été, cela rend possible un sentiment d’équilibre financier. Pourtant, cette politique a un coût énorme : le pays devient cher, cela paralyse l’activité économique et finalement, la Banque Centrale argentine commence à vendre les dollars pour maintenir un taux de change peu compétitif. Cela a été possible, d ‘abord, grâce à une aide financière du Fonds monétaire international (FMI) en avril 2025. Cet accord a été imposé par Trump parce qu’une partie du staff technique du FMI ne voulait pas accorder une aide de 20 000 milliards de dollars à l ‘Argentine.

Ensuite, et par l’intermédiaire du secrétaire du Trésor des États-Unis, Scott Bessent, l’administration américaine a accordé une aide essentielle pour que l’Argentine ne fasse pas faillite en termes d’obligations financières internationales. Cette aide, un « swap » de monnaies de 20 000 milliards de dollars pour soutenir les réserves de la Banque Centrale argentine, a soulagé les turbulences des marchés financiers. Mais il y a eu en plus une manœuvre assez inédite : le Trésor des États-Unis, une semaine avant les élections, est intervenu dans le marché financier argentin en achetant des pesos – afin de décompresser la demande de dollars et de contrôler le marché cambiaire. La démarche du Trésor fut saluée par Trump. Elle est aussi à l’origine d’une polémique mettant en cause la participation d’hommes d’affaires liés à Bessent qui auraient investi dans des titres financiers argentins dans un type d’opération assez douteux du point de vue légal, tel que le signale l’économiste Paul Krugman.

Pour rappel, la dernière étape de l’appui de Trump se met en place à cause des élections qui avaient eu lieu en septembre dernier dans la province de Buenos Aires où la liste de « La Liberté avance » (parti de Javier Milei) subit un échec électoral cuisant. Du point de vue électoral, il s’agit d’un fief territorial difficile pour le président et, en général, pour les partis d’orientation libérale. Donc, le président des Etats-Unis a voulu explicitement infléchir sur le processus politique argentin.

Au cours de cette même année 2025, il y a eu des cas de corruption retentissants qui mettaient en cause le chef de l’État et son entourage, notamment sa sœur Karina Milei, une personnalité assez inclassable du point de vue politique mais décisive dans le fonctionnement affectif, émotionnel et psychologique de son frère.

Un dernier élément de contexte concerne les affrontements permanents existant au sein du gouvernement et de l’administration, par exemple entre les conseillers de Milei, entre certains conseillers et certains ministres, ou entre le président lui-même et ses alliés de la droite libérale classique – autrement dit, Mauricio Macri. Dans cette optique, les difficultés propres de la gestion de l’Etat sont aggravées par une élite politique dont le fonctionnement est chaotique.

Olivier Dard : De nombreux observateurs relèvent une différence marquante entre les sondages prévoyant un échec de Milei et le résultat final. Comment l’expliquer ?

Humberto Cucchetti : Il existe un problème par rapport aux sondages qui évidemment excède le cas argentin : ils sont devenus des outils peu fiables en termes de prévision électorale. Plusieurs éléments permettent d’expliquer cet écart entre les prévisions pessimistes pour le gouvernement et les résultats qui lui offrent une victoire incontestable – 20 provinces sur 24, y compris une victoire dans la province de Buenos Aires, où il avait été battu quelques semaines avant.

En premier lieu, l’augmentation de l’abstention, qui a été de presque 30%, un record pour l’histoire démocratique argentine, un pays où le vote est obligatoire. En deuxième lieu, il faut signaler les élections qui ont eu lieu dans la province de Buenos Aires le 7 septembre précédent, où liste de Milei a subi une lourde défaite, ce qui laissait prévoir un scénario assez sombre pour le gouvernement national. En troisième lieu, un élément rend très difficile la prévision électorale, à savoir l’existence de ce qu’on appelle le « vote honteux ». C’est-à-dire, qu’une partie des électeurs qui sont pour le gouvernement ne rendent pas public leur appui.

Pourquoi ? Pour des raisons esthétiques, pour des raisons de discours, pour la figure même de Milei : très clivante, agressive, qui réalise des spectacles grotesques – je dirais : dont l’objectif assumé est de produire une image grotesque pour séduire les électeurs hommes et les jeunes.

De toute façon, juste avant les élections, le secours des Etats-Unis permet de renverser la tendance qui confirmait une chute de l’image présidentielle. Lorsque le Trésor américain met en place tout un système de sauvetage d’aide, y compris le dispositif inédit d’acheter des pesos pour éviter la dévaluation de la monnaie argentine, se présentent deux scénarios possibles : une récupération de l’imaginaire nationaliste, « anticolonialiste », « anti–impérialiste » ; ou, au contraire, un scénario d’éviter le pire. Donald Trump avait dit quelques jours avant les élections que si le président Milei perdait, les Etats-Unis n’aideraient plus l’Argentine. Cela a produit un effet de « peur » face à une éventuelle « corrida cambiaria », c’est-à-dire, une augmentation abrupte du dollar. Les électeurs de Milei sont allés voter, il fallait éviter que le péronisme et/ou le kirchnérisme ne soient aux portes du pouvoir

Il faut ajouter un phénomène marquant dans les élections d’octobre. Le vote Milei en 2023 a été un vote transversal tant du point de vue géographique que du point de vue social. En 2025, Milei maintient son adhésion du point de vue géographique : « La Liberté avance » a gagné les élections dans presque la totalité du pays. Ce qui change en revanche, c’est que le président recueille un vote typiquement « non péroniste ».

Cela signifie qu’en 2023, l’actuel président fut élu par des électeurs dont le niveau socio-économique pouvait coïncider en partie avec la sociologie électorale du péronisme. Ce n’est plus le cas maintenant : les 40 % qui ont voté pour les listes de « La Liberté avance » représentent en quelque sorte la continuité de l’ancien vote non péroniste. C’est un vrai problème pour Mauricio Macri car le miléisme capte l’ancien vote macriste et fédère l’électorat anti-péroniste. L’espace politique de Macri s’est progressivement réduit et l’actuel président n’y est pas pour rien. Pour l’instant, le vote Milei est devenu beaucoup plus homogène du point de vue social, c’est-à-dire qu’il est un vote de classe moyenne et de classe moyenne élevée.

Olivier Dard Quels atouts politiques et institutionnels son résultat électoral offre-t-il à Milei ?

Humberto Cucchetti : Ce résultat électoral est très important pour le gouvernement, notamment en fonction de la chute de l’image présidentielle qui avait eu lieu les mois précédents à l’élection. Pourtant, il faut dire qu’en raison du système de renouvellement de la composition des chambres parlementaires en Argentine, « La Liberté avance » reste une force parlementaire minoritaire. Elle est beaucoup plus consistante qu’elle ne l’était avant, beaucoup moins marginale du point de vue de la quantité de députés et de sénateurs qui ont pris leurs fonctions en décembre. Mais elle sera obligée de négocier pour obtenir des lois.

Alors, il faudrait voir si ça se passe comme ça ou pas, parce que même les milieux républicains américains encouragent le gouvernement argentin à élargir ses réseaux d’alliances politiques, ce qui pour l’instant n’a pas lieu. Milei et son entourage sont en train de produire une espèce d’adhésion par cooptation de dirigeants, et non pas un élargissement des alliés et des partis dans le cadre d’une coalition de gouvernement.

Le président lui-même a dit qu’il voulait bâtir une « minorité de blocage » dans le Parlement. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que l’exécutif garde un noyau de parlementaires qui peuvent refuser les lois du Parlement contraires à la volonté du Président. Parce qu’avec un tiers des parlementaires, le gouvernement peut empêcher les refus législatifs (pouvoir de veto présidentiel). Plus important encore, du point de vue institutionnel, cette minorité solide ou cette « minorité de blocage » est très importante parce qu’elle peut empêcher un éventuel processus de destitution du président.

Évidemment, le gouvernement aujourd’hui est beaucoup plus fort qu’il ne l’était avant les élections. Il pourra négocier dans une position de force avec les gouverneurs des provinces. Il ne faut pas oublier que l’Argentine est un pays fédéral et que la composition des chambres législatives dépend aussi des gouverneurs. Éventuellement, le gouvernement pourrait avancer dans le processus de nomination de certains postes clés du pouvoir judiciaire.

Pourtant, il existe la possibilité que le gouvernement reste dans un jeu de radicalité et qu’il développe une stratégie de tension par rapport aux autres acteurs politiques et institutionnels.

Olivier Dard : À l’heure de ce succès réitéré de Milei, quel avenir peut-on dessiner au péronisme ?

Humberto Cucchetti : Par rapport au péronisme, il est nécessaire d’aborder deux dimensions. Une première est structurelle. L’électorat argentin, depuis des décennies en fait, est composé par une partie péroniste et par une partie non-péroniste. Donc, du point de vue de cette dimension structurelle, il ne faut jamais écarter l’hypothèse d’une alternance péroniste.

Et il existe aussi une deuxième dimension : une dimension dynamique ou strictement politique, eu égard aux évolutions du péronisme lors des dernières décennies. De ce point il faut mentionner deux facteurs. Le premier est exogène. Il s’agit de savoir si le gouvernement actuel échoue ou si, au contraire, il réussit en termes politiques et économiques. Il existe aussi, et c’est beaucoup plus important de mon point de vue, un facteur endogène. Il s’agit de bien saisir comment le péronisme fonctionne. Ce dernier facteur est très important parce qu’à l ‘heure actuelle, et ce n’est pas nouveau, il existe encore une coupure entre le péronisme de l’intérieur du pays et le péronisme de la province de Buenos Aires. Il existe là une coupure représentative. Mais ce qui est beaucoup plus récent, c’est qu’à l’intérieur du péronisme de la province de Buenos Aires, se développe une querelle qui n’est pas très loin d’une rupture entre le gouverneur Axel Kicillof, économiste néokeynésien d’origine néo marxiste, et son ancien mentor Cristina Kirchner. Il s’agit d’une dispute acharnée au sein du péronisme « bonaerense », mais aussi à l ‘intérieur de l’ancien kirchnérisme, qui aujourd’hui est confiné dans les paramètres géographiques de la province de Buenos Aires. Cristina Kirchner, en prison domiciliaire et inéligible à perpétuité, veut imposer son leadership partisan à un péronisme émietté. En quelque sorte, elle représente à son tour une « minorité de blocage » et un commandement d’imposition.

D’un point de vue purement endogène, le péronisme fonctionne à l’heure actuelle comme une espèce de franc-maçonnerie plus attachée aux intérêts des dirigeants (des représentants) qu’aux intérêts des représentés (autrement, des couches sociales interpellées par la tradition péroniste). Dans cette dynamique interne, le mouvement péroniste, et en particulier le kirchnérisme, tourne autour d’un passé censé être glorieux : les années de Nestor Kirchner, de l’ancienne jeunesse, des années soixante-dix dites « révolutionnaires », de ceux qui ont fait leur entrée en politique après la crise de l’année 2001. Ainsi, ces discours ressemblent à l’imaginaire des anciens combattants et fonctionnent comme un musée de beaux souvenirs. Pourtant, ils sont éloignés des interrogations sociales actuelles.

Par exemple, comment séduire aujourd’hui les électeurs jeunes – électorat qui est très indifférent à l’égard de la politique ou qui, finalement, peut suivre la figure de Javier Milei ? Comment produire, par exemple, une offre politique qui puisse unir les intérêts des provinces argentines avec les intérêts de la banlieue pauvre de la province de Buenos Aires ? Comment éventuellement élargir sa base sociale de représentation, c’est-à-dire un discours pour les travailleurs informels, pour les salariés et pour les classes moyennes ? Et comment débattre et discuter, par exemple, les équilibres macroéconomiques, ce qui était un élément incontestablement négatif de la gestion péroniste-kirchnériste. On a le sentiment que, au sein du péronisme, ses dirigeants attendent et espèrent un effondrement de Milei sans mettre en cause les modalités d’action étatique des présidences Kirchner.

Ils pensent que les électeurs se souviennent positivement des années kirchnéristes. Or, les jeunes qui votent Milei aujourd’hui ont une image très négative de Cristina Kirchner, et notamment du gouvernement précédent d’Alberto Fernandez dont elle était la vice-présidente. Une bonne partie des travailleurs informels d’aujourd’hui sont des anciens salariés devenus informels au cours des gouvernements kirchnéristes où, en plus, l’on négligeait l’impact négatif de montée de l’inflation, ce qui pour les informels est un véritable drame dans la vie quotidienne.

Dans une très grande mesure, la réussite de Milei obéit à l’image négative de ses opposants et, finalement, à la fracture du système partisan argentin qui a eu lieu en 2023.

 


Olivier Dard

Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.

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