Hichem ABOUD, Journaliste algérien en exil

Après des mois de discours martiaux et de mise en scène d’un bras de fer diplomatique avec la France, le pouvoir algérien opère un changement de registre pour le moins saisissant. À la rhétorique de fermeté souverainiste succède soudain un discours empreint de sollicitude à l’égard des migrants algériens en situation irrégulière à l’étranger. Un infléchissement tardif, présenté comme un geste humanitaire, mais qui interroge autant sur son opportunité que sur ses motivations profondes. 

Les « harragas », longtemps désignés comme des déserteurs ou des fauteurs de trouble, sont désormais décrits comme des citoyens égarés qu’il conviendrait de ramener au pays sans poursuites judiciaires ni sanctions pénales. Les annonces officielles évoquent des régularisations administratives, la délivrance facilitée de documents consulaires et, dans certains cas, une prise en charge du retour. Le changement de ton est manifeste, soigneusement calibré, mais il évite de nommer ce qu’il révèle pourtant clairement : l’échec d’une stratégie politique antérieure. 

Car la réalité est difficile à masquer. Le rapport de force affiché avec Paris, abondamment mis en scène dans la communication officielle, n’a débouché sur aucun gain diplomatique tangible. Aucune concession publique, aucune ligne rouge revendiquée n’a été formellement respectée. À la place, une solution discrète, présentée comme un geste humanitaire, permet de reprendre en charge les migrants sans reconnaître un recul politique. La sémantique adoucit la manœuvre, mais n’en modifie ni la portée ni la signification. 

Le discours officiel insiste également sur la précarité des harragas à l’étranger, décrits comme affamés, exploités, humiliés et livrés à des réseaux criminels. Cette représentation, largement déconnectée des réalités observées sur le terrain, simplifie à l’extrême des trajectoires humaines complexes. Si la précarité existe bel et bien, elle est souvent atténuée par des formes d’organisation collective, de solidarité associative et d’intégration informelle dans des secteurs économiques en tension : une économie parallèle tolérée, parfois même encouragée, par les besoins structurels du marché du travail européen. 

Un élément central demeure pourtant systématiquement éludé : l’émigration clandestine n’est ni improvisée ni gratuite. Elle implique des coûts financiers considérables, souvent supportés par des familles entières. Il s’agit d’un choix contraint, perçu comme un investissement désespéré face à l’absence de perspectives locales. Ce départ n’est pas motivé par une quelconque manipulation idéologique, mais par un calcul lucide : celui d’un avenir jugé plus viable ailleurs que dans le pays d’origine. 

Pourtant, la communication officielle s’emploie à dissocier l’État de cette dynamique migratoire. Les responsabilités sont diluées dans des formulations vagues « individus », « milieux », « statistiques instrumentalisées ». L’État, lui, se présente comme une victime collatérale d’une atteinte à son image internationale, davantage préoccupé par sa crédibilité extérieure que par les causes structurelles de l’exode. 

Dans cette logique, les « harragas » cessent d’être des citoyens en rupture pour devenir des variables diplomatiques, des dossiers à gérer, voire à effacer. Leur retour est organisé sans bruit, sans reconnaissance officielle des erreurs passées, sans débat public sur les raisons profondes de la fuite. 

Cette séquence politique, présentée comme un geste de clémence, apparaît surtout comme une tentative de reprise de contrôle du récit. Mais ni la mer, ni les drames humains qu’elle a engloutis, ni les motivations profondes de ces départs ne se laissent effacer par un simple changement de discours. Les causes demeurent. Et avec elles, les questions que ce revirement continue d’éluder. 

Très vite, les Algériens ont exprimé leur rejet de cette décision sur les réseaux sociaux, y voyant un guet-apens destiné à ramener les exilés dans ce que beaucoup décrivent comme une vaste prison à ciel ouvert. Le message est sans équivoque : ce qui est proposé ne constitue en rien une régularisation. Car une véritable régularisation impliquerait l’octroi de passeports permettant à nombre d’entre eux de légaliser leur situation dans les pays d’accueil, et non un retour forcé sous couvert d’humanisme. 

Pour les harragas, la solution ne réside pas dans un retour vers un pays où les causes de leur départ ne cessent de s’aggraver : chômage massif, pauvreté dans un pays pourtant riche, inégalités sociales criantes, et surtout cette humiliation quotidienne que les Algériens désignent par un mot devenu central dans le langage politique populaire : « la hogra ». À cela s’ajoute l’absence persistante de libertés individuelles et de perspectives citoyennes. 

D’ailleurs, les harragas ne sont pas seulement de jeunes hommes désespérés. Ce sont aussi des familles entières, des femmes, des enfants, qui ont fui à bord d’embarcations de fortune ou en dépassant la durée de visas obtenus légalement. La question de l’émigration clandestine s’inscrit ainsi dans un cadre bien plus large : celui qui va de la simple quête d’un emploi à la recherche de liberté d’expression, en passant par l’amélioration de la qualité de vie et l’accès à une justice équitable. 

Enfin, si le pouvoir algérien souhaite réellement accréditer sa thèse humanitaire, il devrait commencer par un geste autrement plus crédible : vider ses prisons de ces centaines de détenus politiques et d’opinion, condamnés à de lourdes peines pour un simple post, un partage ou un « like » sur les réseaux sociaux. Car l’humanisme ne se proclame pas dans des communiqués ; il se mesure à la manière dont un État traite ses propres citoyens. 

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