Woman and Child de Saeed Roustaee
Dans les années 2016-2019, une remarquable série de polars iraniens sort dans les festivals et les salles. On citera entre autres Un homme intègre de Mohammad Rasoulof (2017), Marché noir d’Abbas Amini (2020) et La Loi de Téhéran de Saeed Roustaee (2019). Ce dernier film, portant sur la lutte contre la drogue dans la banlieue sud de Téhéran, se distingue par son rythme effréné qui rappelle les grands polars américains de William Friedkin et John Frankenheimer, et surtout par son traitement psychologique des personnages. Ici, pas de « policiers modèles » qui incarnent les préceptes du régime mais des hommes qui ne survivent que par la brutalité et le cynisme. En face d’eux, le tableau n’est guère plus réjouissant : drogués à la dérive, fournisseurs poussés au crime par la pauvreté, caïd qui navigue entre corruption et désespoir devant le destin mortel qui l’attend. C’est un film sans héros où tous les personnages finissent par être broyés par une logique totalitaire qui ne laisse aucune place à l’humain.
Censure
Le documentaire Il était une fois… La Loi de Téhéran , un making-off de ce film diffusé en 2023 par Arte, révèle comment Roustaee et son équipe ont dû ruser avec la censure pour pouvoir tourner. Certaines scènes ont dû être coupées au montage. On voit d’ailleurs un personnage assez mystérieux déambuler sur le plateau de tournage, qui se présente alternativement comme « conseiller » ou « retraité » mais qui est en fait un représentant du Ministère de la Culture iranien. Car, contrairement à son confrère Jafar Panahi, qui a choisi de filmer dans la clandestinité, Roustaee travaille à l’intérieur du système malgré bien des difficultés[1] L’une des raisons en est sans doute son goût pour les scènes de foules dont la visibilité impose évidemment une autorisation officielle.
Cancel-culture ?
Du coup, Woman and Child (sorti il y a un mois en salle), a valu au cinéaste, lors de sa présentation à Cannes en 2025, une demande de retrait de la compétition émanant de l‘Iranian Independent Filmmakers Association (IIFMA), organisation regroupant les professionnels du cinéma iranien en exil. La raison invoquée ? Tout au long du film, on voit les femmes porter un hijab, y compris à l’intérieur des maisons, alors que dans Un simple accident de Panahi, présenté lors du même festival et lauréat de la Palme d’Or, les femmes n’en portent quasiment pas.
L’accusation est à prendre au sérieux car le déclenchement du mouvement de protestation « Femme, vie, liberté » en 2022 était précisément lié à l’arrestation et à l’assassinat de la jeune Kurde Mahsa Jîna Amini qui, selon la police des mœurs Gasht-e Ershad, n’avait pas suffisamment couvert sa chevelure. Dans la réalité iranienne de l’« après Mahsa Amini », de plus en plus de femmes iraniennes se montrent non-voilées en public – et d’autant plus dans l’intimité du domicile.
Ce hiatus vaut-il pour autant disqualification du film? Cela ressemblerait fort à de la cancel-culture inversée. Roustaee a beau faire semblant de suivre les préceptes de la censure iranienne, il n’a rien d’un « collabo » du régime. Car le chaos, savamment mis en scène, de ses films est représentatif du chaos dans le lequel se trouve le pays lui-même. Woman and Child, tout comme ses films précédents, veut dévoiler les failles du régime islamique et dénoncer la position de la femme. En fait, Roustaee est un contrebandier, pour reprendre le qualificatif qu’utilisait Martin Scorsese à propos de cinéastes hollywoodiens qui détournaient les règles du système des studios pour mieux critiquer la société américaine.[2]
Une vie qui bascule
Woman and Child nous raconte la vie de Mahnaz, jouée par Parinaz Izadyar, actrice découverte par le réalisateur et qui a joué dans tous ses longs métrages. Mahnaz est veuve, elle travaille comme infirmière à l’hôpital et elle élève seule ses deux enfants, notamment son fils turbulent et manipulateur de 13 ans Aliyar, qui est constamment en conflit avec la direction de l’école et finit par se faire renvoyer. Mahnaz est censée épouser l’ambulancier Hamid (Payman Maadi, acteur qu’on avait découvert en 2011 dans Une Séparation d’Asghar Farhadi et qui est également un fidèle de Roustaee), mais sa vie bascule lorsque Aliyar meurt après une chute depuis la fenêtre de l’appartement de ses grands-parents paternels.
Accident ? Suicide ? Violence du grand-père d’Aliyar ?
La justice refuse de prendre en considération l’accusation de Mahnaz qui veut faire condamner son beau-père. Et pour ne rien arranger, le futur mari Hamid estime désormais qu’il vaudrait mieux épouser la sœur de Mahnaz, Mehri, car plus jeune (et qui accepte la proposition, de surcroit).
Mahnaz est désormais privée de tout soutien familial ; elle est seule dans cette société où la parole de la femme n’a aucun poids et où elle risque même de perdre l’autorité parentale sur sa fille. Elle ne voit plus d’autre issue que la vengeance. Une terrible vengeance.
Le masque de Médée
Le film prend alors une tournure dramaturgique typique de Roustaee, un dispositif que l’on connaît depuis La Loi de Téhéran et qui s’est encore renforcé dans son magistral Leila et ses frères (2022) : l’effet d’engrenage, à travers un enchaînement d’événements dévastateurs qui détruit tout et tous sur son passage, en particulier le tissu familial. Au début du film, on avait vu Mahnaz, un masque de beauté sur le visage. Désormais, elle le porte symboliquement, telle une actrice de tragédie grecque. La voici en nouvelle Médée. Les spectateurs, effrayés par les terribles événements qui se déroulent sous leurs yeux et dans la crainte constante que le pire ne soit encore à venir sont pourtant incapables de lâcher le récit, captivés par la puissance cinématographique déployée par le réalisateur.
Mahnaz est une figure terriblement solitaire dans Woman and Child, mais est-elle pour autant condamnée à jouer éternellement ce rôle de vengeresse qui ne peut que détruire ? Ou bien la femme iranienne a-t-elle les moyens d’agir contre le système de plus en plus répressif en Iran ? Le soulèvement « Femme, vie, liberté » où les femmes manifestaient en enlevant leur voile, a été une réponse, une réponse courageuse, extrêmement coûteuse en vies humaines, encore plus depuis que la répression a redoublé en janvier dernier. Il est difficile à voir défiler quotidiennement tous ses visages de jeunes femmes – et hommes – sur les réseaux sociaux, blessés ou abattus par les bassidji, pendus ou en attente de pendaison dans les prisons surpeuplées du pays.
Saeed Roustaee donne pourtant un message final plus positif, à travers une magnifique dernière scène, scène que l’on ne dévoilera pas ici, mais qui vaut déjà le déplacement pour qui veut comprendre la réalité de la société iranienne sous l’emprise des mollahs, dans toute sa noirceur mais aussi dans la lueur d’une espérance de femme(s).
[1] Pour son film précédent Leila et ses frères (2023), Roustaee n’avait pas demandé l’autorisation du régime pour le présenter à Cannes : il a été condamné à une peine de prison avec sursis et le film a été interdit dans les salles en Iran.
[2] Dans A Personal Journey with Martin Scorsese Through American Movies de 1995, un documentaire britannique réalisé à l’occasion du centenaire du cinéma, Scorsese fait la distinction entre les contrebandiers à Hollywood (« smugglers ») notamment Douglas Sirk, Fritz Lang, Samuel Fuller et Vincente Minelli et les iconoclastes, Erich von Stroheim, Orson Welles, Stanley Kubrick et Josef von Sternberg.
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