L’épisode récent autour de l’envoi par Ursula von der Leyen d’une représentante autre que la très médiatique Kaja Kalas du Board of Peace (Conseil de la paix), l’organe créé par Donald Trump pour gérer la situation à Gaza (et au-delà), sans mandat des États membres de l’Union européenne a valeur de symptôme. Alors que la présidente de la Commission européenne cherche à s’imposer progressivement comme figure centrale de la réponse stratégique européenne — qu’il s’agisse de soutien à l’Ukraine, de réarmement industriel ou de coordination budgétaire —, la France donne le sentiment d’être en réaction plutôt qu’en impulsion. Voir Berlin et Bruxelles structurer l’agenda sécuritaire continental, pendant que Paris peine à imposer ses priorités, a été vécu comme un camouflet politique. Le président Macron et son ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, ont sonné le tocsin. Mais cette séquence illustre moins un déclassement matériel français qu’un effritement d’autorité dans la fabrique de la décision européenne depuis 2017.

Ce malaise croissant est mis en lumière par le manque d’écho de la parole française en Europe. Longtemps structurante, elle semble aujourd’hui peiner à produire des effets politiques concrets, notamment face à une Allemagne qui affiche une volonté claire de réarmement et de repositionnement stratégique. Cette décrédibilisation ne tient pas seulement à un différentiel budgétaire ou capacitaire ; elle procède aussi d’un décalage entre le style diplomatique français et les usages européens, d’un moment politique allemand instable, et d’un basculement géopolitique majeur provoqué par la guerre en Ukraine.

Une parole présidentielle médiatisée avant d’être concertée

Depuis son premier mandat, Emmanuel Macron a pris l’habitude de fixer le cadre du débat européen dans les médias en amont des Conseils européens : entretiens fleuves, tribunes, déclarations solennelles qui précèdent les sommets et en définissent publiquement les enjeux. Certes, cette méthode s’inscrit dans une tradition française de diplomatie d’initiative – on pense aux discours de la Sorbonne (2017, 2022). Certes, on peut y voir une conception verticale de l’impulsion stratégique.

Toutefois, dans la mécanique bruxelloise, l’usage est inverse. La négociation se fait d’abord entre pairs, dans des formats souvent discrets, puis l’accord est présenté aux opinions publiques. En parlant avant d’avoir sécurisé les compromis, la France a pris le risque de transformer une proposition en position nationale, voire en posture. Les partenaires ont pu alors, et peuvent encore, percevoir ces déclarations comme des injonctions ou des tentatives de cadrage unilatéral.

Cette pratique a fragilisé la crédibilité française à double titre. D’une part, elle a exposé Paris à des démentis publics lorsque les conclusions du Conseil diffèrent des annonces préalables. D’autre part, elle a nourri l’idée que la France privilégiait la scène médiatique – et donc la projection interne – au patient travail de coalition. À long terme, cela a entamé la capacité d’entraînement.

 

L’Allemagne décidée, mais politiquement fragile

Face à cela, l’Allemagne donne le sentiment d’un repositionnement stratégique clair depuis le discours de la Zeitenwende (Les temps changent) d’Olaf Scholz (27 février 2022), avec le fonds spécial de cent milliards d’euros débloqués pour la Bundeswehr. Même si son exécution sera lente et semée d’obstacles industriels, le signal politique a été fort : Berlin accepte l’idée d’un réarmement massif et d’un changement doctrinal.

Toutefois, l’hypothèse d’un leadership allemand stabilisé autour de Friedrich Merz reste fragile. L’actuel chancelier incarne une ligne plus atlantiste et plus favorable à l’orthodoxie budgétaire que ses prédécesseurs centristes, mais il demeure dépendant d’équilibres internes complexes : une coalition parlementaire hétérogène, la pression de l’AfD à l’est, des débats sur la dette et la transition énergétique sont autant d’éléments fragilisants. Malgré son flamboyant discours de Munich (13 février 2026), l’autorité de Merz n’a pas encore atteint la profondeur historique d’Angela Merkel, capable d’imposer des compromis européens durables.

Cette fragilité stratégique se manifeste désormais très concrètement dans le dossier du SCAF (système de combat aérien du futur). Le chancelier allemand a publiquement exprimé des doutes sur l’avenir du programme, affirmant que l’Allemagne « n’a pas besoin du même avion que la France ». Cette déclaration, loin d’être anodine, touche au cœur de la coopération industrielle et stratégique franco-allemande engagée depuis 2017. D’autant qu’elle entraîne la Belgique dans un refus de collaborer à ce projet européen d’avion du futur, lui préférant certainement celui concurrent d’avion de combat furtif avec la Grande-Bretagne, l’Italie et la Suède.

Derrière la formule de Merz, ce sont des divergences doctrinales profondes qui apparaissent. La France a besoin d’un appareil compatible avec sa composante nucléaire aéroportée et capable d’opérer depuis un porte-avions. Or, ces exigences ne correspondent pas aux besoins de la Bundeswehr. Dans un contexte de réarmement accéléré, Berlin pourrait privilégier des solutions disponibles rapidement et pleinement interopérables au sein de l’OTAN, quitte à relativiser l’ambition d’autonomie technologique européenne.

Cette séquence ne constitue pas un épisode isolé. Avant même les doutes exprimés sur le SCAF, plusieurs programmes avaient déjà révélé des divergences structurelles. Le projet d’avion MAWS de patrouille maritime a été fragilisé par l’achat allemand de Boeing P-8 Poseidon américains, solution présentée comme intérimaire mais susceptible de devenir pérenne. Le MGCS (char du futur) progresse lentement, entravé par des rivalités industrielles et doctrinales persistantes. Même l’Eurodrone a illustré la difficulté à stabiliser une gouvernance commune. À chaque fois, lorsque l’urgence opérationnelle s’impose, Berlin tend à privilégier l’interopérabilité immédiate au sein de l’OTAN plutôt qu’un pari industriel européen de long terme. Cette répétition alimente, côté français, l’impression d’un décalage stratégique profond : non pas une rupture brutale, mais une divergence de rythme et de finalité dans la construction d’une autonomie européenne.

Le SCAF devient ainsi un révélateur politique. Soit il confirme la capacité du couple franco-allemand à produire une souveraineté industrielle crédible ? Soit il cristallise une divergence stratégique entre une vision française d’autonomie et une vision allemande davantage arrimée à l’Alliance atlantique ? Cette incertitude alimente mécaniquement la perception d’un leadership européen fragmenté. La solidité apparente de l’Allemagne masque donc une vulnérabilité politique structurelle. Le réarmement est une décision stratégique ; son inscription dans la durée dépendra de la cohésion interne et de la capacité industrielle allemande à absorber l’effort.

 

L’Ukraine comme tournant géopolitique majeur

Le véritable facteur de transformation a toutefois été la guerre en Ukraine, en février 2022. Elle constitue le tournant stratégique européen le plus important depuis 1989. La croyance dans une interdépendance pacificatrice avec la Russie s’est effondrée. La question n’est plus celle d’une « autonomie stratégique » abstraite, mais de la capacité concrète de l’Europe à dissuader et à soutenir tout conflit de haute intensité.

Les réactions nationales illustrent ce basculement. Les États baltes vivent la guerre comme une confirmation existentielle de leur vulnérabilité. Leur lecture est radicalement sécuritaire : priorité à l’OTAN, aux troupes américaines, à la défense territoriale. Toute ambiguïté stratégique française est perçue comme un risque. Les pays scandinaves, longtemps attachés à une posture de neutralité (Finlande, Suède), ont aussi basculé dans l’Alliance atlantique. Cette « panique stratégique » traduit la fin du confort post-guerre froide.

Pour sa part, l’Allemagne affronte le contrecoup énergétique de sa dépendance au gaz russe. La crise du modèle industriel fondé sur une énergie abondante et bon marché fragilise sa position économique et renforce la dimension défensive de sa politique. De son côté, l’Italie tente de capitaliser politiquement. En se rapprochant de la droite conservatrice américaine et en jouant une carte atlantiste assumée, Giorgia Meloni cherche à s’imposer comme relais privilégié entre Washington et l’Europe continentale. C’est une stratégie d’opportunité qui vise à occuper l’espace laissé par un couple franco-allemand affaibli.

Une crise de crédibilité plus qu’une crise de capacité

La France n’est pourtant pas militairement marginalisée. Elle reste la seule puissance nucléaire de l’Union européenne, est membre permanent du Conseil de sécurité, est dotée d’une base industrielle de défense complète. Mais sa crédibilité en Europe ne repose pas uniquement sur ces seules capacités. Au contraire, elle dépend de la capacité à agréger, à rassurer et à construire des coalitions stables. Si Paris apparaît comme priorisant la scène médiatique sur la négociation silencieuse, alors même que l’environnement stratégique exige cohésion et clarté, son influence relative diminue. Dans une Europe traversée par les peurs baltes, les angoisses scandinaves, les incertitudes allemandes et les ambitions italiennes, la parole performative ne suffit plus.

Le conflit ukrainien a replacé la sécurité au cœur du projet européen. Ce contexte favorise les acteurs perçus comme pragmatiques, déterminés et alignés sur la réalité militaire. Pour retrouver un leadership crédible, la France devra sans doute conjuguer son ambition stratégique avec une diplomatie plus silencieuse, moins déclarative, et davantage ancrée dans la fabrique concrète du compromis européen.

 

L’élargissement ou l’intégration : le dilemme structurel

À cette crise de crédibilité s’ajoute une tension plus profonde. L’Europe a toujours hésité entre un élargissement supplémentaire et un supplément d’intégration. Depuis les années 1990, chaque moment de crise stratégique réactive cette alternative.

Le supplément d’intégration – défense commune, mutualisation budgétaire, harmonisation stratégique – suppose un saut politique que les opinions publiques acceptent difficilement depuis les référendums ratés français et néerlandais (mai et juin 2005). L’élargissement, en revanche, permet d’étendre la zone de stabilité et d’éviter un débat frontal sur le transfert de souveraineté. Il rassure géopolitiquement tout en diluant la contrainte politique interne. Mais cette solution d’apparence consensuelle nourrit une inquiétude inverse faite d’une hétérogénéité accrue, de blocages institutionnels et de divergences stratégiques profondes.

La question ukrainienne rebat les cartes avec une intensité bien supérieure à celle de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. Dans les années 1990, l’Europe avait constaté son impuissance militaire. Aujourd’hui, elle fait face à un conflit de haute intensité à ses frontières en apparaissant encore plus désemparée et divisée. Intégrer l’Ukraine serait un acte géopolitique majeur face à Moscou. Ne pas l’intégrer reviendrait à accepter une zone grise durable à l’est.

Or un tel élargissement impliquerait un bouleversement budgétaire, agricole et institutionnel considérable. Il nécessiterait soit une intégration politique plus forte – vote à la majorité qualifiée en matière stratégique, mutualisation accrue –, soit une acceptation d’un affaiblissement décisionnel. La faiblesse interne des gouvernements européens empêche l’un comme l’autre. Les grands États sont fragilisés par leurs recompositions partisanes et leurs contraintes budgétaires. Les plus petits, tels que la Hongrie ou la Slovaquie, utilisent les marges institutionnelles pour défendre des lignes divergentes vis-à-vis de Moscou ou pour monnayer leur position.

 

Ainsi, au moment où le choc ukrainien exigerait un choix stratégique clair, l’Europe se trouve paralysée par l’instabilité politique de ses membres, à commencer par celui de la France. Cette fragmentation accentue la centralité des États-Unis dans la sécurité du continent et renforce la compétition intra-européenne pour le leadership. Dans ce contexte, la décrédibilisation de la parole française ne relève pas seulement d’un problème de style diplomatique : elle s’inscrit dans une crise plus large de décision européenne, où la multiplication des fragilités nationales rend tout saut stratégique extraordinairement coûteux politiquement.

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