Le 28 février 2026, le guide suprême iranien Ali Khamenei est tué lors de frappes aériennes menées sur Téhéran par Israël et les États-Unis. Quelques jours plus tard, alors que la République islamique cherche à organiser la succession du régime, le président américain Donald Trump prévient publiquement que le nouveau guide suprême « ne tiendra pas longtemps » sans l’aval de Washington. Aussi brutale que la formule puisse être, elle révèle une réalité politique ancienne : l’élimination physique d’un chef d’État n’est jamais un événement neutre. Elle engage toujours un rapport de forces — interne ou international — autour de la souveraineté. L’assassinat politique dépasse le simple crime : il révèle l’état du corps politique et la fragilité des institutions.
Sans remonter à l’Empire romain ou au Moyen Âge, l’histoire politique moderne montre que ces assassinats apparaissent dans des contextes précis : fragmentation du corps politique, radicalisation idéologique ou confrontation stratégique internationale. Autrement dit, lorsqu’un chef est tué, ce n’est pas seulement un homme qui disparaît, mais l’équilibre d’un ordre politique qui est mis à l’épreuve.
La vulnérabilité du chef : souveraineté et fracture du corps politique
L’analyse des menaces pesant sur les chefs d’État met en lumière la dualité de leur protection : si le corps politique transcende la personne du souverain, comme le souligne la théorie des deux corps, cette dimension symbolique ne suffit pas à garantir sa sécurité face aux tensions internes, aux contestations de légitimité et aux réseaux de pouvoir parallèles, qu’ils soient politiques ou criminels.
La protection symbolique du chef
La théorie des deux corps, analysée par Ernst Kantorowicz, montre que la continuité de l’État transcende la personne du souverain. Le corps politique perdure au-delà de la disparition du corps naturel du dirigeant. Pour autant, cette dimension symbolique ne suffit pas à protéger le chef face aux crises internes, aux contestations de légitimité ou aux réseaux parallèles, qu’ils soient politiques ou criminels.
Cette protection repose sur un espace pacifié, où l’alternance politique fonctionne et l’opposition peut accéder au pouvoir sans violence. L’assassinat d’Olof Palme, Premier ministre suédois, le 28 février 1986, illustre les risques lorsque le chef est accessible et que la sécurité est minimale. Aujourd’hui, dans l’Union européenne, une telle vulnérabilité est inimaginable, mais les menaces persistent ailleurs. Les exemples français de Sadi Carnot (25 juin 1894) et Paul Doumer (7 mai 1932) montrent que même dans des États institutionnellement solides, la protection peut être insuffisante, révélant la fragilité d’une partie du corps politique face aux violences ciblées.
Guerres civiles et souverainetés concurrentes
Certains assassinats surviennent dans des contextes de légitimité contestée. Alexandre Iᵉʳ de Yougoslavie, assassiné avec le ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou, régnait sur un royaume construit sur les ruines de l’Empire austro-hongrois. Ces zones méditerranéennes combinent sociétés instables, réseaux révolutionnaires et circulation internationale des militants, favorisant les régicides. Les mises à mort de Charles Ier d’Angleterre (30 janvier 1649), de Louis XVI (21 janvier 1793), d’Abraham Lincoln (15 avril 1865) ou de Nicolae Ceaușescu (25 décembre 1989) montrent que l’élimination d’un chef n’est jamais un hasard : elle cristallise la contestation des légitimités et révèle la fragilité des régimes face aux bouleversements internes. Les régicides historiques illustrent comment la contestation interne et la fragilité des régimes préparent le terrain à des formes de violence ciblée, qu’elles soient idéologiques, identitaires ou stratégiques à l’échelle internationale.
Ces régicides montrent que la mort d’un chef d’État ne relève jamais du hasard : elle traduit la fragilité des institutions et la contestation des légitimités au sein de sociétés politiquement instables. Qu’il s’agisse de monarchies, de républiques ou de régimes dictatoriaux, l’assassinat d’un dirigeant constitue un point de cristallisation des tensions internes, révélant combien la stabilité politique dépend de l’équilibre entre légitimité, autorité et polarisation sociale. Ainsi, ces régicides historiques illustrent comment la contestation interne et la fragilité des régimes préparent le terrain à des formes de violence ciblée, qu’elles soient idéologiques, identitaires ou stratégiques à l’échelle internationale.
Les menaces internes structurées
Au-delà des crises politiques, les dirigeants font face à des menaces provenant de réseaux criminels ou mafieux. Zoran Đinđić, Premier ministre serbe, est assassiné le 12 mars 2003 à Belgrade par des mafieux locaux. Jean-Paul II a été ciblé par la mafia italienne dans le cadre de l’affaire du Banco Ambrosiano. Plus récemment, le ministre belge Vincent Van Quickenborne a été averti in extremis d’un projet d’enlèvement dans la nuit du 23 au 24 septembre 2022. Un autre assassinat célèbre pourrait entrer dans cette catégorie : John Fitzgerald Kennedy, président des États-Unis, tué le 22 novembre 1963.
Ces exemples montrent que la menace ne provient pas seulement des oppositions idéologiques ou institutionnelles, mais aussi de la porosité entre criminalité organisée, déséquilibres politiques et vulnérabilité des dirigeants. Les attaques contre les chefs peuvent être moins des gestes politiques classiques que le symptôme d’une instabilité structurelle, révélant l’imbrication entre criminalité, pouvoir et souveraineté.
L’hostis : quand le chef devient un ennemi politique
Dans la majorité des cas, l’assassinat d’un chef d’État se départ de cette configuration très contemporaine, pas plus qu’il ne constitue pas un acte de violence politique opportuniste. Au contraire, il s’agit toujours de l’aboutissement d’une construction idéologique qui transforme la personne du dirigeant en cible légitime. Les doctrines révolutionnaires du XIXᵉ siècle, les radicalisations identitaires ou religieuses des XXᵉ et XXIᵉ siècles et la désignation du chef comme l’incarnation d’un mal politique absolu produisent ainsi des cadres de justification dans lesquels l’élimination du souverain apparaît comme un acte politique cohérent, voire nécessaire.
La violence idéologique
Au XIXᵉ siècle, les mouvements anarchistes et révolutionnaires théorisent la violence contre les chefs d’État. Sadi Carnot (25 juin 1894), assassiné par Santino Caserio, et Alexandre II (13 mars 1881), tué par des populistes-révolutionnaires, illustrent cette logique : frapper le sommet de l’État pour ébranler le pouvoir central et inspirer la mobilisation. Ces assassinats ne sont pas isolés ; ils s’inscrivent dans des mouvements transnationaux qui conçoivent le terrorisme politique comme un instrument de transformation sociale.
L’élimination ciblée des chefs d’État au XIXᵉ siècle n’était pas uniquement le fruit d’actes isolés, mais le produit d’une réflexion stratégique, idéologique et internationale, où le terrorisme politique se concevait comme un instrument de transformation sociale et de contestation radicale du pouvoir établi. Le XXᵉ siècle apporte, en marge des phénomènes de décolonisation et d’occidentalisation des sociétés mondialisées, des formes de violence plus directement liées à l’identité et aux appartenances communautaires. L’assassinat d’un dirigeant ne relève plus seulement d’une stratégie idéologique abstraite, mais s’ancre dans des conflits où le chef est perçu comme l’ennemi d’une communauté spécifique, qu’elle soit religieuse, ethnique ou politique.
La radicalisation identitaire
Au XXᵉ siècle, l’élimination des chefs s’ancre dans des conflits identitaires. Indira Gandhi (31 octobre 1984) est tuée par ses gardes sikhs après la répression du Punjab. Yitzhak Rabin (4 novembre 1995) est assassiné par un extrémiste opposé aux accords de paix. Le chef est perçu comme l’adversaire d’une communauté, et sa mort justifie une action moralement légitime pour certains acteurs. Des cas comme Anouar el-Sadate, victime d’un attentat islamiste, montrent la continuité de cette logique : la perception identitaire ou religieuse transforme le dirigeant en cible légitime.
L’assassinat devient un instrument d’expression d’un conflit identitaire intense, où le chef d’État est chargé d’une symbolique collective : il incarne à lui seul l’ennemi à abattre. Cette évolution marque une rupture avec les logiques purement révolutionnaires du XIXᵉ siècle, en soulignant le rôle central de l’appartenance communautaire et de l’interprétation morale de l’action politique dans la motivation des assassins.
L’ennemi intérieur absolu
Dans certains cas, le chef incarne le mal ou la tyrannie. Paul Doumer (7 mai 1932) et Engelbert Dollfuss (25 juillet 1934) sont tués parce qu’ils symbolisent un système oppressif. L’assassinat devient alors un acte symbolique, moralement légitimé par l’idéologie de l’assaillant. Cette sous-partie peut être élargie en rappelant les motivations quasi-morales de certains extrémistes : frapper le chef, c’est frapper l’incarnation de l’injustice ou de l’oppression.
le chef d’État devient l’ennemi intérieur absolu, l’assassinat dépasse la simple stratégie politique ou identitaire. Il se transforme en un acte symbolique chargé de légitimation idéologique. La personne du dirigeant n’est plus seulement une cible politique, mais un vecteur de sens pour les acteurs qui justifient la violence en termes moraux, identitaires ou révolutionnaires. Cette dynamique complète ainsi le spectre des motivations derrière les assassinats, allant de la contestation idéologique à la radicalisation identitaire, pour culminer dans la figure de l’ennemi absolu.
La dimension internationale : l’élimination stratégique
Si les assassinats de chefs d’État ont historiquement été motivés par des logiques idéologiques ou identitaires au sein des États, les XXᵉ et XXIᵉ siècles introduisent une dimension internationale dans cette dynamique. La neutralisation de dirigeants ne relève plus seulement de conflits internes ou de radicalisations communautaires, mais s’inscrit dans des stratégies transnationales où le chef adverse est perçu comme un centre de gravité capable de menacer des intérêts étatiques ou régionaux.
Le chef comme pivot d’un régime
Au XXᵉ et XXIᵉ siècles, la neutralisation de dirigeants s’inscrit dans des stratégies internationales. L’élimination stratégique vise à désorganiser les structures ennemies et à réduire leur capacité de riposte, s’inspirant de la doctrine classique de décapitation stratégique. Qasem Soleimani (3 janvier 2020), frappé à Bagdad, en est un exemple : le général iranien était un centre de gravité décisionnel et symbolique.
Des dirigeants étatiques comme Patrice Lumumba (17 janvier 1961), Muammar Gaddafi (20 octobre 2011) ou Ali Khamenei (28 février 2026) ont également été traités comme des cibles combinant rôle étatique et menace terroriste, illustrant la convergence entre stratégie militaire, lutte antiterroriste et calcul politique. Ces exemples montrent que la neutralisation stratégique combine considérations militaires, politiques et symboliques.
La neutralisation ciblée
La frappe ciblée s’appuie sur la logique de neutralisation d’individus clés : Oussama Ben Laden (2 mai 2011) ou la menace représentée par Fidel Castro montrent que la suppression d’un leader peut affaiblir un réseau ou neutraliser un obstacle idéologique.
Ces opérations ne se limitent pas à un acte ponctuel : elles traduisent une vision globale du chef comme pivot du pouvoir, combinant efficacité opérationnelle et projection symbolique. Elles visent à affaiblir la capacité décisionnelle, perturber la cohésion des organisations adverses et envoyer un signal clair aux acteurs internes et internationaux.
La justice des vainqueurs
Certains dirigeants sont éliminés dans un cadre formel : Saddam Hussein (30 décembre 2006) est pendu après un procès orchestré par les forces d’occupation. Cette approche associe sanction juridique et objectif politique, confirmant que la centralité du chef dans l’ordre interne et international conditionne toujours sa vulnérabilité. Qu’il s’agisse de neutraliser un terroriste transnational, un dirigeant hostile ou de légitimer un nouvel ordre par un procès et une exécution, la personne du chef d’État concentre les tensions et les calculs stratégiques, confirmant que l’élimination ciblée est autant un instrument de pouvoir qu’un vecteur de légitimité internationale.
La justice des vainqueurs montre que l’élimination d’un chef peut être militaire, judiciaire ou hybride, mais qu’elle repose toujours sur la reconnaissance de sa position centrale dans la structuration du pouvoir. Cette continuité montre que, des régicides historiques aux frappes contemporaines, la neutralisation des chefs d’État constitue toujours un instrument central de la lutte pour le pouvoir, qu’elle soit idéologique, identitaire ou stratégique à l’échelle mondiale.
L’assassinat d’un chef d’État révèle des tensions profondes et multidimensionnelles. Il traduit d’abord la fragmentation du corps politique, lorsque la souveraineté est contestée et les institutions fragiles. Il manifeste ensuite la transformation du chef en hostis, légitimant son élimination par des idéologies radicales ou des conflits identitaires. Enfin, il reflète un arbitrage stratégique international, les puissances étrangères utilisant sa disparition comme levier pour remodeler l’ordre régional ou mondial.
Ainsi, la mort d’un chef d’État n’est jamais neutre : elle expose la fragilité des institutions, la force des idéologies et l’influence des rapports de puissance. Lorsqu’un dirigeant est assassiné, ce n’est pas seulement un homme qui disparaît, mais l’équilibre d’un ordre politique qui est mis à l’épreuve, révélant la vulnérabilité des sociétés face aux forces internes et externes qui les traversent.
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