Gérald Arboit est un historien et politologue français, spécialiste du renseignement, de la sécurité internationale et du terrorisme. Docteur en histoire, il a enseigné dans plusieurs universités et centres de recherche. Ses travaux portent principalement sur l’histoire et le rôle des services de renseignement dans les relations internationales. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles académiques sur ces thèmes.
Depuis plusieurs années, les médias évoquent de manière récurrente des attaques clandestines en Méditerranée, visant des navires commerciaux ou des infrastructures critiques, sans qu’elles ne donnent lieu à des revendications claires ni à des qualifications juridiques stabilisées. Attaques par drones contre des navires civils, incidents inexpliqués affectant des cargos sous sanctions, coupures de câbles sous-marins attribuées à des ancres traînantes : ces événements sont souvent traités comme des faits isolés, techniques ou périphériques. Pris ensemble, ils dessinent pourtant une transformation profonde des modalités contemporaines de la conflictualité.
En décembre 2025, un pétrolier russe vide de cargaison, le Qendil, est frappé par un drone ukrainien en Méditerranée. L’absence de charge énergétique n’amoindrit pas la portée stratégique de l’événement ; elle en précise au contraire la signification. Il ne s’agit pas d’interrompre un flux, mais de démontrer la vulnérabilité d’un vecteur logistique civil, en dehors de toute zone de guerre déclarée. L’action, revendiquée politiquement mais juridiquement ambiguë, signale une extension assumée de la conflictualité vers les espaces de transit maritime.
Quelques mois plus tôt, plusieurs câbles de télécommunications sous-marins reliant l’Europe du Nord à ses marges ont été endommagés. Les enquêtes ont mis en évidence des traces d’ancres traînées, sur de longues distances, compatibles avec des ruptures accidentelles ou provoquées, sans qu’une intention stratégique puisse être formellement établie. Ces incidents, largement documentés, rappellent la fragilité structurelle des infrastructures numériques, dont la protection repose sur des hypothèses de neutralité maritime de plus en plus fragiles.
En décembre 2024 enfin, le cargo russe Ursa Major sombre en Méditerranée occidentale après une explosion signalée à bord. Navire civil opéré par une société liée au ministère russe de la Défense et soumis aux sanctions internationales, il transportait une cargaison officiellement déclarée comme industrielle. Aucune revendication n’a été formulée, aucune attribution indépendante n’a été établie. Qu’il s’agisse d’un sabotage, d’un accident ou d’un événement exploité stratégiquement a posteriori, l’incident souligne une réalité désormais centrale : les lignes logistiques globalisées constituent des espaces de confrontation à part entière.
Ces trois épisodes, distincts par leurs modalités mais convergents par leurs effets, ne relèvent ni du hasard ni d’une simple accumulation d’incidents techniques. Ils signalent l’émergence d’une conflictualité par les flux, caractérisée par l’ambiguïté, la déniabilité et la centralité du renseignement. Depuis 2015, la Méditerranée concentre ainsi une part décisive des crises qui affectent l’Europe. Cette centralité est le plus souvent abordée sous l’angle de la sécurité ou de la défense. Or une telle lecture tend à masquer une réalité plus profonde : la Méditerranée est devenue un laboratoire du renseignement contemporain, un espace où l’action clandestine structure les équilibres régionaux bien au-delà des affrontements visibles.Dans cet espace fragmenté, le renseignement ne se limite plus à une fonction auxiliaire d’alerte ou d’éclairage de la décision. Il s’impose progressivement comme une grammaire de puissance, capable de gouverner indirectement les flux, d’influencer les récits, de neutraliser sans visibilité et d’intégrer, dans un même système, acteurs étatiques, réseaux criminels et économies illicites. Pour autant, la Méditerranée n’est pas hors contrôle ; elle est gouvernée autrement, par des pratiques discrètes qui organisent la conflictualité sans recourir à l’occupation ni à la coercition ouverte.
Gouverner par les flux : la matrice méditerranéenne
La Méditerranée contemporaine est d’abord un espace de circulations. Circulations humaines, énergétiques, commerciales, informationnelles et criminelles ne constituent pas des phénomènes périphériques : elles sont au cœur de la géopolitique régionale. Le renseignement y opère moins sur des territoires stabilisés que sur des mouvements, des corridors et des réseaux, qu’il cartographie, hiérarchise et met en relation. Cette logique éclaire la posture adoptée par de nombreux États européens. La France, l’Italie ou la Grèce n’ambitionnent ni l’occupation durable des marges méridionales, ni la projection militaire massive. Elles privilégient une gouvernance à distance, fondée sur la surveillance technique, la coopération sécuritaire et l’interposition juridique ou politique. Gouverner sans occuper devient une rationalité stratégique assumée, dans laquelle le renseignement constitue l’outil central de régulation des désordres. Les grands détroits méditerranéens — Gibraltar, Bosphore, Suez — cristallisent cette approche. Ils ne sont pas seulement des points géographiques de passage, mais des capteurs systémiques où se lisent les stratégies énergétiques, militaires et commerciales des puissances. Le renseignement y agit comme technique de gouvernement des circulations, davantage que comme simple dispositif de surveillance ponctuelle.
Surveillance et cartographie : le primat du SIGINT
Depuis 2015, l’évolution la plus structurante du renseignement méditerranéen est d’ordre technique. Le renseignement d’origine électromagnétique (SIGINT) est devenu la colonne vertébrale du système clandestin régional. Il ne se limite plus à l’interception : il permet de cartographier les réseaux, d’identifier les nœuds critiques et de hiérarchiser les acteurs, qu’ils soient politiques, économiques ou criminels. Pour les services européens, cette capacité offre une profondeur stratégique inédite. Elle autorise une vision large, tout en réduisant l’exposition opérationnelle. Les actions directes sont rares ; la neutralisation est fréquemment déléguée à des partenaires locaux ou à des dispositifs judiciaires. Par ses moyens de renseignement, l’Europe observe, coordonne et influence, mais n’impose plusqu’exceptionnellement sa puissance de manière visible. Cette discrétion n’est pas un signe de faiblesse : elle traduit une adaptation à un environnement où la conflictualité se déploie par les flux plutôt que par les fronts.
Un renseignement d’origine humaine (HUMINT) contraint et économie illicite : la fin de l’agent romantique
Dans ce système dominé par la surveillance technique, le renseignement humain ne disparait pas, mais il se transforme. Le HUMINT d’immersion cède le pas à un mode d’acquisition plus opportuniste de l’information, souvent issu de réseaux migratoires, criminels ou communautaires. Ces sources ne produisent plus un savoir autonome : elles sont encadrées, validées et exploitées dans un cycle informationnel dominé par le SIGINT. Les 17 et 18 septembre 2024, l’opération israélienne contre les bipeurs du Hizb‘allah libanais en a bien souligné les contours. L’économie illicite joue ici un rôle structurant. Trafics d’armes, d’êtres humains et de capitaux ne constituent pas seulement des menaces à combattre ; ils forment une infrastructure transversale, reliant ports, routes et zones grises. L’effondrement de la Libye depuis 2011 a montré à quel point ces réseaux pouvaient absorber des fonctions traditionnellement étatiques : contrôle des frontières, régulation des circulations, collecte d’information. Pour le renseignement, ces circuits sont à la fois des cibles, des sources et des indicateurs systémiques. Loin d’une logique d’éradication, prévaut une gestion de la tolérance stratégique, visant à canaliser l’illicite plutôt qu’à le supprimer.
Influence et neutralisation : gouverner sans occuper
L’influence est devenue une dimension centrale du renseignement méditerranéen. Elle s’exerce par le contrôle des récits — migrations, légitimité des acteurs locaux, représentations médiatiques — et par la capacité à discréditer ou à marginaliser certains acteurs sans confrontation directe. La neutralisation, quant à elle, prend des formes administrées : expulsions, arrestations ciblées, pressions judiciaires, coopérations sécuritaires discrètes.Cette arme est néanmoins à double tranchant sur le plan diplomatique et judiciaire. La violence physique ne disparait donc pas, elle est désormais simplement régulée, souvent indirecte. Dans ce cadre, le renseignement fonctionne comme un instrument de gouvernement de l’ombre, articulant surveillance, influence et économie illicite. Il ne remplace pas la politique, mais il en prolonge les effets là où l’action publique classique se heurte à des contraintes juridiques, diplomatiques ou militaires.
Cultures clandestines et rationalités différenciées
La Méditerranée n’est pas un espace homogène ; elle est traversée par des cultures clandestines distinctes. Au Nord, les États européens privilégient l’orchestration et l’interposition, avec une domination du SIGINT et une faible action directe. Au Sud, des États comme le Maroc, l’Égypte ou l’Algérie combinent contrôle interne, ROHUM coercitif et neutralisation assumée, tout en maintenant des capacités de coopération régionale. Des puissances plus régionales, telles que la Turquie ou Israël, recourent plus ouvertement à la projection clandestine et à la neutralisation ciblée, parfois en substitution partielle à la force militaire. À ces logiques s’ajoutent celles des puissances de surplomb : les États-Unis privilégient une stabilisation par surveillance globale et intervention ponctuelle, là où la Russie exploite les zones grises, mêlant perturbation stratégique et désinformation ; quant à la Chine, elle s’inscrit dans une temporalité plus longue, privilégiant une implantation économique, logistique et diasporique discrète. La criminalité organisée traverse l’ensemble de ces rationalités, servant d’infrastructure logistique et d’interface informelle. Surprise stratégique et limites de la gouvernance clandestine Les épisodes de surprise stratégique rappellent toutefois les limites de cet ordre clandestin. L’attaque du 7 octobre 2023 contre Israël ou les frappes indirectes visant des flux énergétiques en Méditerranée orientale montrent que la surprise ne résulte pas d’une absence de renseignement, mais d’une incapacité à politiser l’information. La saturation informationnelle peut coexister avec un défaut de lecture stratégique, lorsque les intentions sont mal interprétées ou sous-estimées. Ces événements soulignent que la gouvernance des flux, si elle permet de réguler la conflictualité, n’abolit pas le risque de rupture. Elle en modifie simplement les formes.
La Méditerranée comme avant-poste stratégique
Pourtant, la Méditerranée contemporaine n’est un espace ni ingouverné ni livré au chaos. Elle reste régulée par un ensemble de pratiques clandestines qui articulent renseignement, influence et économie illicite. Le renseignement est devenu à la fois cause et effet des équilibres régionaux : il gouverne les flux, tout en étant façonné par eux. Pour l’Europe, et singulièrement pour la France, l’enjeu est désormais politique autant que stratégique : intégrer cette gouvernance clandestine dans une vision cohérente de son voisinage méditerranéen, sans renoncer à sa souveraineté ni à ses principes. La Méditerranée apparaît ainsi comme un avant-poste, où se joue la transformation du renseignement — d’une fonction auxiliaire à une grammaire de puissance, dont la maîtrise conditionne la capacité européenne à peser durablement dans son environnement immédiat
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