La publication, début février 2026, du Corruption Perceptions Index (CPI) 2025 par Transparency International a rappelé l’écart persistant entre systèmes politiques stables et États fragilisés. Si des démocraties européennes comme le Danemark, la Finlande ou certains États du Benelux obtiennent des scores élevés, la France reste dans la zone intermédiaire du classement. La moyenne mondiale demeure préoccupante, et les pays engagés dans des conflits armés se retrouvent systématiquement en bas de l’échelle, suggérant une corrélation quasi mécanique entre guerre et corruption.

Cette apparente évidence mérite d’être interrogée. Le CPI repose sur des enquêtes de perception et des évaluations expertes, instruments fiables en situation ordinaire, mais fragiles dès que la guerre altère la production de l’information : budgets d’urgence, secret-défense, concentration décisionnelle, fragilisation judiciaire, polarisation politique. Dans ces contextes, ce qui est mesuré n’est plus seulement la corruption, mais un agrégat mêlant instabilité institutionnelle, violence armée et opacité stratégique.

Les conflits post-guerre froide en offrent une illustration. Dans les Balkans des années 1990, la corruption fut massive mais rarement documentée. En Irak et en Afghanistan, l’externalisation logistique et l’afflux d’aide internationale générèrent des détournements considérables, souvent révélés après coup. En Syrie et au Yémen, la fragmentation territoriale rend toute quantification fiable pratiquement impossible. Plus récemment, en Ukraine, les affaires révélées depuis 2014 – et plus encore depuis 2022 – ont parfois été interprétées comme la preuve d’une corruption endémique, alors qu’elles témoignent aussi de la persistance de mécanismes de contrôle institutionnel en pleine guerre.

Dès lors, une question centrale s’impose : les classements globaux mesurent-ils réellement la corruption en temps de guerre, ou mesurent-ils avant tout la capacité d’un État à produire de la transparence dans un environnement violent ? Peut-on comparer des États en paix et des États en guerre avec les mêmes outils sans confondre visibilité statistique et réalité des pratiques ?

Pour lever cette ambiguïté, il est nécessaire de dissocier ce que les indices traditionnels agrègent indistinctement. Nous proposons ainsi de constituer un indice de corruption en situation de violence (ICVG), structuré autour de trois dimensions complémentaires : la corruption mesurable (A), correspondant aux faits objectivés et poursuivis ; la vulnérabilité structurelle (B), issue des contraintes organisationnelles propres à la guerre ; et les tensions politico-institutionnelles (C), lorsque la corruption devient un instrument de pouvoir et échappe à toute mesure stable. La traduction statistique de ces trois dimensions serait :

 

ICVG = 0,5×A + 0,3×B + 0,2×C

 

Les pondérations reflètent la fiabilité relative des données : A > B > C. Chaque sous-indice peut être présenté séparément, assurant transparence et flexibilité. Cette écriture montre que l’ICVG est quantitatif, statistique et opérationnel, combinant observables, pondérations et normalisation pour produire un score comparatif. Cet ICVG ne vise pas à hiérarchiser moralement les États, mais à rendre comparables des situations que la guerre transforme radicalement. Car dès que la violence armée s’installe, ce n’est pas seulement le niveau de corruption qui change : c’est sa nature même.

 

La corruption mesurable : un indicateur de capacité étatique

 

La corruption mesurable constitue le point d’entrée le plus visible – et le plus trompeur – de l’analyse. Elle correspond aux faits objectivables : détournements établis, surfacturations démontrées, abus de biens publics ayant donné lieu à enquêtes, audits ou poursuites judiciaires. Dans l’ICVG, elle forme l’indice A. Sa pondération de 50 % dans l’ICVG souligne sa fiabilité relative.

En effet, cette catégorie repose sur une hypothèse rarement explicite : l’existence d’un État capable de produire de la preuve contre lui-même. La corruption mesurable suppose des institutions administratives encore fonctionnelles, une bureaucratie capable d’archiver, une magistrature (relativement) indépendante du pouvoir politique, des organes de contrôle actifs, et un espace public où l’information circule.

Le paradoxe est alors évident : plus un État révèle ses propres dysfonctionnements, plus son niveau de corruption mesurée augmente. À l’inverse, les régimes autoritaires ou les États effondrés peuvent apparaître statistiquement « moins corrompus », précisément parce qu’aucune donnée fiable n’est produite. En contexte de guerre, ce biais est amplifié. L’urgence sécuritaire, la centralisation des décisions, la suspension partielle des procédures ordinaires et le secret-défense réduisent mécaniquement toute traçabilité.

Dès lors, l’indice A ne mesure pas la corruption réelle, mais la capacité d’un État en guerre à maintenir une conflictualité juridique interne. Pris isolément, il invalide toute comparaison brute issue des classements généraux et conduit à des contresens interprétatifs majeurs.

Les guerres de l’ex-Yougoslavie constituent un cas matriciel. Dès 1991, trafics d’armes, captation de l’aide humanitaire et réseaux criminels transnationaux irriguent les économies de guerre. Pourtant, très peu d’affaires sont juridiquement établies pendant les combats. Ce n’est qu’après Dayton, sous pression internationale, que certains mécanismes sont partiellement documentés (À faible pendant le conflit).

En Irak et en Afghanistan, la situation diffère : l’intervention internationale produit une masse documentaire considérable, mais les révélations significatives interviennent souvent après coup. Là encore, la corruption mesurable dépend davantage de la capacité administrative et politique à enquêter que de l’ampleur réelle des pratiques (A documenté tardivement).

L’Ukraine offre un contraste instructif. Depuis 2014, et plus encore depuis 2022, des affaires impliquant l’intendance militaire, les marchés d’urgence ou la reconstruction ont été révélées publiquement. Loin de prouver une singularité négative, cette visibilité atteste de l’existence d’organes spécialisés (Bureau national anticorruption et le Parquet anticorruption spécialisé), de mécanismes de contrôle soutenus par les bailleurs européens, et d’une conflictualité politique assumée autour de la transparence (A élevé, indicateur de capacité institutionnelle).

Ainsi, la corruption mesurable renseigne d’abord sur la résilience institutionnelle en temps de guerre. Elle n’autorise aucune hiérarchisation morale immédiate entre États.

 

La vulnérabilité structurelle : la guerre comme productrice de corruption

 

La vulnérabilité structurelle – indice B – désigne les conditions organisationnelles qui rendent la corruption probable sans qu’elle soit nécessairement détectée ou illégale. La guerre transforme profondément la gestion publique : elle impose l’urgence, concentre les décisions, multiplie les dérogations et subordonne le contrôle à l’efficacité opérationnelle. Normalisé entre 0 et 1, B contribue à 30 % de l’ICVG. Ainsi se reflète une mesure plus indirecte.

Cette vulnérabilité n’est pas une anomalie morale ; elle est une propriété fonctionnelle de l’État en guerre. Plus le conflit est prolongé, asymétrique ou fragmenté, plus les circuits décisionnels se raccourcissent et plus la traçabilité devient secondaire. Les opportunités de détournement augmentent mécaniquement, sans qu’il soit possible de distinguer aisément faute individuelle et dérive systémique.

Ce registre invalide un autre présupposé des classements globaux : l’idée que la corruption serait d’abord un défaut culturel ou éthique. En situation de violence armée, elle est souvent un effet structurel de la désorganisation contrôlée qu’impose la guerre.

Dans l’ex-Yougoslavie des années 1990, la fragmentation territoriale et la multiplicité des autorités militaires créèrent un environnement où la circulation informelle des ressources est devenue la norme. L’économie criminelle n’y était pas marginale : elle soutenait matériellement l’effort de guerre (B élevé).

En Irak et en Afghanistan, l’externalisation massive des fonctions logistiques, la prolifération des contracteurs privés et la dispersion des responsabilités entre acteurs nationaux et internationaux ont produit une corruption systémique. Celle-ci dépassait largement les cas juridiquement établis (B élevé).

En Ukraine, la dépendance aux financements extérieurs et l’ampleur des besoins de reconstruction créent également une vulnérabilité structurelle élevée. La différence tient à la reconnaissance explicite de cette vulnérabilité et aux tentatives d’y répondre par des mécanismes de contrôle renforcés. La guerre produit des opportunités de corruption ; elle ne détermine pas uniformément la réponse institutionnelle (B modéré, car partiellement contrôlé par les bailleurs occidentaux).

 

Tensions politico-institutionnelles : corruption instrumentalisée

 

L’indice C concerne les tensions politico-institutionnelles. Il s’agit des situations où la corruption cesse d’être un dysfonctionnement administratif pour devenir un instrument de régulation du pouvoir. Lorsque les institutions judiciaires sont subordonnées aux politiques, fragmentées ou neutralisées, la corruption n’est plus poursuivie selon des critères juridiques. Au contraire, il l’est selon des logiques de loyauté. Normalisé entre 0 et 1, C contribue pour 20 % au score final.

Dans ces contextes, la corruption peut être tolérée tant qu’elle consolide le régime, puis brutalement sanctionnée si elle menace l’équilibre interne. La quantifier devient alors impossible : non parce que la corruption disparaît, mais parce qu’elle n’est plus définie selon des standards stables.

Ce registre marque le point de rupture avec les indices classiques : la corruption n’est plus un objet statistique, mais un outil politique.

La Syrie et le Yémen illustrent cette intégration de la prédation au fonctionnement même des autorités armées. La distinction entre financement de guerre, captation de ressources et corruption administrative devient indécidable (C élevé et incommensurable).

La Russie en guerre offre un modèle différent : la corruption y est massive mais politiquement contrôlée. Les poursuites sélectives et les purges internes montrent qu’elle est tolérée tant qu’elle ne remet pas en cause la loyauté (C élevé mais centralisé).

À l’inverse, lorsque des tensions sont arbitrées juridiquement — en Ukraine ou en Israël —, la corruption demeure mesurable parce qu’elle n’est pas absorbée par la violence institutionnelle. C’est cette différence qualitative que les classements globaux ne peuvent saisir (C modéré et quantifiable).

 

Tableau synthétique de l’ICVG pour chaque conflit majeur

(ex-Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Syrie, Yémen, Ukraine, Israël/Gaza)

 

Conflit A

corruption mesurable

B

vulnérabilité structurelle

C

Tensions politico-institutionnelles

ICVG (pondéré)
Ex-Yougoslavie (1990s) 0,2 0,8 0,7 0,47
Irak

(2003-2011)

0,3 0,7 0,6 0,45
Afghanistan

(2001-2021)

0,25 0,75 0,65 0,455
Syrie

(2011-)

0,1 0,8 0,9 0,45
Yémen

(2015-)

0,15 0,85 0,85 0,455
Ukraine

(2014-)

0,6 0,5 0,4 0,53
Israël / Gaza 0,55 0,4 0,35 0,495
Russie/Ukraine

(2022-)

0,2 0,6 0,85 0,475

 

L’analyse croisée des trois registres montre que la corruption en temps de guerre ne peut être assimilée à une simple déviance morale ni à un indicateur uniforme de mauvaise gouvernance. Elle révèle tour à tour la capacité d’un État à se contrôler, les contraintes structurelles imposées par la violence armée et, parfois, la nature même du régime politique. Comparer les niveaux de corruption sans distinguer ces dimensions revient à confondre transparence et malhonnêteté, vulnérabilité et intention, silence statistique et vertu supposée.

D’où la proposition de cet ICVG afin de comparer quantitativement et rigoureusement des États en guerre, en distinguant la capacité de l’État à révéler la corruption (A), la production structurelle de sa vulnérabilité (B) et la politisation ou l’instrumentalisation qu’elle entraine (C). Il transforme un phénomène complexe et opaque en outil empirique, mathématique et transparent, capable de mesurer ce que la guerre produit et ce que l’État révèle. D’où la formule :

 

ICVG=0,5×A+0,3×B+0,2×C

Gérald Arboit - La corruption en temps de guerre : Un indicateur de capacité étatique plus que de déviance morale

Chaque dimension est codée et normalisée. Les pondérations reflètent la fiabilité des données, et chaque sous-indice peut être présenté séparément, garantissant transparence et modulabilité. L’ICVG ne prétend pas supplanter les indices existants. Il propose de corriger leur angle mort lorsqu’ils sont appliqués aux conflits armés. À l’heure où l’Europe — de l’Ukraine aux marges balkaniques — est de nouveau confrontée à la guerre, et où la France comme d’autres États occidentaux sont engagés politiquement, financièrement et militairement, il devient indispensable de disposer d’un outil analytique capable de distinguer ce que la guerre produit de ce que l’État révèle.

La corruption en temps de guerre n’est pas un simple défaut de gouvernance : elle est un phénomène stratégique. La comprendre exige autre chose qu’un classement ; elle exige une grille d’analyse adaptée à la violence elle-même.

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