Alors qu’une énième révolution de palais se déroule à Pékin, touchant à la fois l’armée populaire de Chine et l’autorité de Xi Jinping et que Donald Trump initie un jeu de go diplomatique, il est peut-être opportun de s’interroger sur l’avenir de la Chine. Rejetant toute idée de conflit, qui pourrait prendre une direction que les pires va-t’en guerre ne semblent pas imaginer, il convient d’initier un regard géopolitique décentré. Et si le Japon des années 1980 s’avérait une référence historique pour comprendre l’Asie : croissance spectaculaire portée par l’industrie, bulle financière et immobilière, vieillissement démographique croissant, et exposition aux tensions commerciales avec les États-Unis ? Pour la Chine post-2000, cette trajectoire présente des similitudes frappantes avec sa situation présente, avec une croissance rapide, un rôle central dans les chaînes globales de production. Évidemment, la Chine présente aussi de profondes différences, tant un État fortement impliqué dans l’économie, qu’une population plus nombreuse, et surtout un contexte géopolitique bien plus chargé. Dans ce nouveau paysage, où la peur américaine du déclassement économique et stratégique se manifeste jusque dans des interventions directes (Venezuela) et des ambitions territoriales (Groenland), la Chine risque-t-elle un atterrissage calme à la « japonaise » ou une crise accélérée par des facteurs externes ?

Le modèle japonais des années 1980 : croissance puis stagnation

À la fin des années 1980, l’économie japonaise tournait à plein régime, présentant une croissance régulière, des innovations majeures, des secteurs exportateurs dominants. Mais cette réussite masquait des fragilités profondes, tenant à un marché immobilier surévalué alimentant une bulle, un endettement élevé des banques et des entreprises, et un vieillissement rapide de la population. Lorsque cette bulle immobilière éclata au début des années 1990, l’économie n’implosa pas soudainement, mais entra dans une longue période de stagnation et de faible croissance. Les Japonais appellent cette époque la « décennie perdue ».

L’histoire montre également le rôle d’une peur américaine face à la montée japonaise, qui n’est pas sans se rapprocher de celle qui agite le président Trump à propos de la Chine.  À l’époque, les États-Unis exercèrent une pression sur le yen, notamment au moyen des accords du Plaza (22 septembre 1985), où les quatre premières économies mondiales (États-Unis, Allemagne fédérale, Royaume-Uni et France) obligèrent la cinquième, le Japon, à réévaluer sa monnaie. L’appréciation du yen ralentit les exportations et aggrava les tensions sur les marchés financiers et immobiliers, contribuant à transformer un ralentissement progressif en stagnation prolongée. Même dans ce contexte, le Japon ne connut pas d’effondrement brutal, mais un atterrissage prolongé, résultant de la combinaison de facteurs internes et de pressions externes.

La Chine post-2000 : similitudes et singularités

Depuis les années 2000, la Chine a connu une pareille transformation fulgurante, reposant sur une urbanisation massive, une explosion des exportations et des investissements publics colossaux dans les infrastructures. Cette croissance s’appuya sur une accumulation de capital élevée, une intégration profonde dans l’économie mondiale et un rôle clé dans les chaînes de valeur globales.  Mais ces succès masquaient des vulnérabilités analogues à celles du Japon des années 1980 : dette élevée, bulle immobilière persistante et vieillissement démographique accéléré, aggravé par la politique de l’enfant unique. Ces facteurs structuraux posent la question d’un ralentissement durable de la croissance dans les années 2030. Cependant, la Chine n’est pas un Japon en miniature. Elle reste un acteur mondial majeur et tente aujourd’hui de rééquilibrer son économie vers la consommation interne et l’innovation.

La peur américaine comme catalyseur externe : Japon, Chine et le spectre des années 1930

Toutefois, un autre élément remontant des années 1980 peut avoir un effet correcteur. En effet, la peur américaine face à une puissance montante peut avoir des effets à la fois économiques et militaires. Dans les années 1930, les États-Unis redoutaient le Japon, dont la montée industrielle et militaire menaçait leur position stratégique dans le Pacifique.  Longtemps contenue dans le domaine économique et diplomatique, cette peur s’est finalement traduite par une entrée en guerre après l’attaque préventive japonaise de Pearl Harbor. Cette crainte prolongée d’être dépassé peut pousser une puissance à des décisions extrêmes et préventives.  Et les États-Unis n’ont plus jamais laissé l’initiative à la puissance montante.  Depuis, cette peur américaine se traduit par des actions ciblées pour préserver un avantage stratégique, qu’il soit économique, technologique ou militaire.

Aujourd’hui, cette dynamique est en train de se remettre en place. La peur américaine d’un déclassement économique, technologique et militaire se manifeste par des restrictions sur les semiconducteurs, l’intelligence artificielle et les télécommunications, ainsi que par des interventions géopolitiques visant à limiter l’accès de Pékin aux ressources stratégiques, comme le pétrole du Venezuela ou les routes et minerais du Groenland.  Comme dans les années 1930, Washington cherche aussi à gérer ses priorités. Les accommodements avec la Russie sous l’administration Trump visent à réduire les tensions sur le front européen, permettant aux États-Unis de concentrer leur attention sur l’Indo-Pacifique et la Chine. Cette approche crée des frictions avec l’Europe, reléguée au second plan face à l’urgence perçue de contenir Pékin.

Ces exemples montrent combien la peur américaine n’est pas purement rhétorique. Au contraire, elle agit comme un catalyseur externe, capable d’amplifier les déséquilibres internes d’une puissance émergente et de transformer un simple ralentissement économique en crise ponctuelle ou prolongée. La comparaison avec le Japon, et la réédition partielle de la peur américaine des années 1930 comme 1980, suggèrent que la Chine pourrait être l’objet d’une vigilance extrême, voire d’actions préventives, si les États-Unis perçoivent un risque irréversible pour leur supériorité. Dans ce contexte, la montée de Pékin ne dépend pas seulement de ses déséquilibres internes, mais aussi de la manière dont un acteur dominant réagit à cette ascension.

Projection prospective : scénario chinois 2030-2050

Dans un développement géopolitique, on peut être tenté de s’interroger sur l’avenir. Démarche qui peut paraître étrange, sinon périlleuse, pour un historien, mais des économistes ne se piquent-ils pas déjà de réviser l’histoire ?  À l’horizon 2030, c’est-à-dire demain, la Chine devrait entrer dans une phase de ralentissement modéré. Il s’agit d’une conséquence de cette croissance actuelle qui reste positive, mais qui ne peut plus soutenir les niveaux spectaculaires des deux dernières décennies. Le marché immobilier, longtemps moteur de l’investissement, commence à corriger ses excès, et les entreprises fortement endettées doivent ajuster leurs bilans. Cette période voit également un renforcement des tensions sociales vingtenaires, liées au vieillissement démographique et à l’augmentation des inégalités, qui pèsent de plus en plus sur la consommation intérieure.

Entre 2035 et 2040, cette situation devrait s’intensifier : des crises ponctuelles apparaitront, marquées par des corrections plus profondes dans le secteur immobilier, des difficultés financières dans certaines entreprises publiques et privées, et des turbulences sur le marché bancaire. Les pressions extérieures s’accentueront, aux moyens de sanctions technologiques, d’une concurrence accrue pour les ressources critiques, et de stratégies américaines visant à limiter l’accès de la Chine aux flux du commerce mondial.  À terme, ces chocs externes aggraveront les déséquilibres internes et pourraient provoquer des ralentissements brutaux dans certaines régions ou secteurs chinois, transformant un simple ralentissement en crises cycliques et localisées.

De 2040 à 2045, la Chine pourrait connaître une stagnation prolongée, caractérisée par une croissance structurellement faible, une consommation intérieure atone et un marché du travail sous pression. Le vieillissement de la population sera alors le facteur central, réduisant la dynamique économique et accentuant les tensions sociales. C’est une phase où le pays se rapproche de ce que le Japon a vécu lors de sa « décennie perdue », mais avec des variables externes beaucoup plus fortes et potentiellement déstabilisantes.

Enfin, entre 2045 et 2050, la Chine pourrait amorcer des ajustements institutionnels et économiques. Une réforme du système financier permettra de stabiliser le marché immobilier et de renforcer les mécanismes de redistribution sociale. Cette phase pourrait permettre une stabilisation lente, offrant un potentiel de redressement partiel et une sortie progressive de la stagnation.

Cette projection illustre la complexité de l’atterrissage chinois. Il ne s’agit pas seulement d’un ralentissement économique classique à la japonaise. La trajectoire présente porte des facteurs internes et des pressions géopolitiques qui peuvent interagir pour créer des crises ponctuelles et prolonger une stagnation avant que des réformes institutionnelles ne tentent de stabiliser la situation.

L’analogie avec le Japon des années 1980 et, plus en amont, avec les peurs américaines des années 1930 éclaire utilement la situation chinoise actuelle sans pour autant en fixer l’issue. Elle montre que la peur américaine du déclassement n’est ni nouvelle ni exceptionnelle : elle constitue une constante de l’histoire des relations internationales, activée à chaque fois qu’une puissance montante semble menacer un ordre établi. Cette peur a parfois conduit à des stratégies de pression économique, parfois à des accommodements tactiques, et plus rarement à des confrontations ouvertes.

Dans le cas chinois, cette peur agit aujourd’hui comme une variable d’environnement, non comme un déterminisme. Les restrictions technologiques, les manœuvres autour des ressources énergétiques ou des routes stratégiques, et le recentrage américain vers l’Indo-Pacifique peuvent freiner, détourner ou renchérir la trajectoire de développement chinoise. Mais elles ne suffisent pas à en expliquer la dynamique profonde. Les facteurs internes démographie, dette, immobilier, transformation du modèle productif, capacité de l’État à réformer demeurent centraux et pourraient, selon les choix opérés à Pékin, conduire soit à une stagnation prolongée, soit à une adaptation progressive.

L’histoire invite également à la prudence dans les parallèles guerriers. Si les années 1930 rappellent que la peur peut déboucher sur des ruptures majeures, elles montrent aussi que ces ruptures ne sont jamais mécaniques. Aujourd’hui, l’interdépendance économique, la dissuasion nucléaire et la fragmentation du système international rendent une répétition pure et simple de Pearl Harbor improbable, sans l’exclure totalement. Le risque réside moins dans une guerre inévitable que dans une accumulation de malentendus stratégiques, de gestes coercitifs et de calculs erronés.

Dans ce contexte, les tentatives américaines d’accommodement avec la Russie (au prix de tensions avec l’Europe) apparaissent comme l’un des premiers ajustements possibles d’une puissance cherchant à hiérarchiser ses priorités. Elles ne préjugent pas d’un affrontement direct, mais traduisent une incertitude croissante quant à la configuration future de l’ordre mondial.

En définitive, l’avenir de la Chine ne se jouera ni uniquement à Washington, ni exclusivement à Pékin, mais dans l’interaction mouvante entre peurs, perceptions et capacités réelles. La peur américaine peut accélérer, contraindre ou détourner la trajectoire chinoise ; elle ne peut la déterminer entièrement. C’est dans cette zone grise, entre adaptation, ralentissement et recomposition stratégique, que se dessineront, demain comme aujourd’hui, les équilibres du XXIᵉ siècle à venir.

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