À mesure que les crises se succèdent, un phénomène s’impose dans les débats public et académique : une tendance à conceptualiser l’incapacité croissante à qualifier les relations internationales autrement que dans des termes les plus extrêmes. Chaque guerre devient un basculement, chaque tension une rupture, chaque affrontement une préfiguration du pire. Même une récurrence de votes aux Nations unies détectée en période de guerre permet de forger deux concepts renouvelant l’ancien tiers-monde de la guerre froide en Sud global et en B.R.I.C.S. (Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud), comme si la pluralité de ces nouveaux « combattants » représentait une nouvelle Organisation des pays producteurs de pétrole (O.P.E.P.), alors qu’ils peinent à renouveler l’ancien Groupe des 77. Il en va de même pour l’expression de « mini-guerre mondiale » ou « première guerre mondiale asymétrique », appliquée à une crise moyen-orientale qui s’ajoute à la guerre d’invasion de la Russie en Ukraine. Cette dérive était d’autant plus problématique qu’elle prétendait renouveler l’analyse en relations internationales en lui donnant une apparence doctrinale.
Cette inflation lexicale ne relève pas seulement d’un effet médiatique. En réalité, ces diverses expressions relèvent d’un même phénomène : non pas une transformation de la crise ou de la guerre, mais une transformation du regard porté sur elles. Elles traduisent une difficulté occidentale croissante à penser le présent autrement que comme une menace globale. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le cadre d’analyse stratégique s’est progressivement reconfiguré autour de l’anticipation d’un imaginaire stratégique saturé d’angoisse. La lutte contre le terrorisme, promptement rebaptisée guerre contre le terrorisme, a installé une perception du monde dominée par l’incertitude radicale, la surprise stratégique et la possibilité permanente d’une catastrophe systémique.
Dans ce contexte, les concepts de « mini-guerre mondiale » ou de « guerre mondiale asymétrique » apparaissent moins comme des outils d’analyse que comme des symptômes. Pour en comprendre la logique, il faut en démonter les ressorts en trois temps : les réflexes anxiogènes qui structurent désormais la pensée stratégique, les déformations conceptuelles qu’ils produisent et les réalités qu’ils empêchent de saisir.
I. Trois réflexes anxiogènes
L’horizon du pire comme grille de lecture
Depuis le début du XXIᵉ siècle, l’analyse stratégique est dominée par une logique d’anticipation catastrophique. Le terrorisme global a introduit l’idée qu’un événement local pouvait produire des effets systémiques immédiats. Recyclant la fameuse « aile du papillon », ce basculement a déplacé le centre de gravité de l’analyse. Il ne s’agit plus d’évaluer ce qui est probable, mais d’anticiper ce qui pourrait advenir dans sa forme la plus extrême. Dans cette perspective, toute crise devient virtuellement mondiale — non par sa nature, mais par projection.
La normalisation de l’exception
Le choc de l’écroulement des deux tours jumelles de New York en est responsable. En effet, les attentats du 11 septembre 2001 ont constitué une rupture avec la torpeur dans laquelle la fin de la guerre froide avait plongé l’humanité, trop heureuse d’avoir échappé à l’holocauste nucléaire.
Cette rupture a progressivement été érigée en norme. L’exception est devenue permanente :
- vigilance continue
- anticipation généralisée
- suspicion structurelle
Ce régime de perception favorise mécaniquement une dramatisation des crises et de ces acteurs. Ce qui relevait autrefois de l’extraordinaire devient une grille de lecture ordinaire.
L’expérience émotionnelle du monde
Loin de faciliter la compréhension scientifique, cette immédiateté de l’information transforme le rapport aux crises. Celles-ci ne sont plus seulement analysées ; elles sont vécues en temps réel. En effet, la circulation continue de l’information, amplifiée par les réseaux numériques, entretient une proximité permanente avec les événements.
Cette immersion produit un effet cumulatif :
- simultanéité des menaces
- les crises semblent s’additionner
- saturation informationnelle
- impression d’un monde en crise permanente
Ainsi construite, la conceptualisation de « mini-guerre mondiale », de « guerre mondiale asymétrique » ou de B.R.I.C.S. traduit moins le résultat d’une analyse académique qu’une expérience émotionnelle du présent perpétuel.
II. Trois déformations conceptuelles
Confondre possibilité et réalité
Le premier effet de cette grille anxiogène est de transformer des hypothèses en diagnostics. Effectivement, une escalade régionale peut toujours dégénérer. Comme aujourd’hui ces tensions autour du détroit d’Ormuz peuvent produire des effets globaux. Jusqu’à atteindre une revue pluraliste comme la Nouvelle Revue Politique, qui couvre avec acuité le combat des populations iraniennes pour leur libération.
Mais qualifier la situation actuelle de « guerre mondiale », même « asymétrique », revient à traiter une potentialité comme un fait accompli.
Confondre asymétrie et mondialisation
Le concept de « guerre mondiale asymétrique » introduit un glissement supplémentaire. L’asymétrie est une réalité militaire bien connue, ayant fait florès dans les médias dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En effet, elle désigne un rapport de forces inégal dans lequel l’acteur le plus faible contourne la supériorité du plus fort par des stratégies indirectes. Jusqu’à la fin du premier quart de siècle, cette asymétrie n’a jamais changé l’échelle du conflit.
L’Afghanistan, l’Irak, la Libye, le Mali ou la Syrie ont été des guerres asymétriques impliquant plusieurs puissances. La présence de l’O.T.A.N. (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) dans certaines d’entre elles ne les a pour autant pas transformées en un conflit mondial. L’asymétrie est une modalité opératoire ; elle ne définit pas une catégorie stratégique globale.
Confondre vulnérabilité globale et guerre mondiale
L’argument implicite de la « guerre mondiale asymétrique » repose sur la capacité d’un acteur régional à perturber des flux mondiaux :
- hausse des prix de l’énergie
- perturbation des échanges
- réactions des marchés
- problèmes logistiques
Cette complexité peut donner l’impression d’une totalité, d’un conflit global. Mais la complexité n’est pas la mondialisation. Elle est une caractéristique des guerres depuis 1990. Elle n’a jamais été un indicateur de leur échelle. En quoi le détroit d’Ormuz devient-il le nouveau Sarajevo, prétexte à une IIIᵉ guerre mondiale ? Pourquoi un conflit régional, au terme de quarante ans d’affrontement israélo-iranien, de même nature que l’invasion en février 2002 de l’Ukraine par la Russie d’ailleurs, emprunterait-il une mondialité dont le conflit de haute intensité aux confins de l’Europe n’a jamais été qualifié au-delà d’un Sud global et de B.R.I.C.S. ?
Ces effets perturbateurs traduisent une vulnérabilité du système international. Aucunement, ils n’amènent une transformation de la guerre en conflit mondial. Autrement dit, ce n’est pas la guerre qui est mondiale, c’est le système qu’elle affecte.
III. Trois réalités stratégiques
La persistance des guerres régionales
Malgré la mondialisation, les conflits restent ancrés dans des dynamiques régionales. Ils opposent des acteurs identifiables, poursuivent des objectifs limités et s’inscrivent dans des contextes historiques précis. Le premier quart de ce siècle a été riche de guerres qui n’ont jamais mis en danger la sécurité planétaire.
La crise actuelle relève de cette logique. Elle ne mobilise ni l’ensemble des grandes puissances ni l’ensemble des continents. Et, surtout, elle ne déborde pas de son cadre géographique. Elle demeure une guerre située. Le détroit d’Ormuz, l’Ukraine, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, le Mali…
Un système international sans blocs
Les guerres mondiales du XXᵉ siècle reposaient sur des systèmes d’alliances structurés. Rien de tel aujourd’hui n’existe, alors que nous sommes revenus à une logique westphalienne Les puissances majeures évitent toute confrontation directe, comme en Ukraine justement. Elles privilégient la dissuasion, la gestion de crise, l’implication indirecte.
Elles montrent combien le système international est fragmenté. Après soixante-douze ans de binarité, elles privilégient aujourd’hui :
- stratégies nationales divergentes
- absence de polarisation binaire
- gestion prudente des escalades
Cette configuration limite structurellement la possibilité d’une guerre mondiale.
La centralité des points nodaux
Ce qui donne aux crises contemporaines leur apparente dimension globale, ce n’est pas leur nature, mais leur interaction avec des points stratégiques du système mondial. Les détroits d’Ormuz, de Bab-el-Mandeb et de Malacca en sont l’illustration parfaite : des espaces locaux dont la perturbation produit des effets planétaires. Mais cette globalité est celle des flux ; elle est donc fonctionnelle, non militaire.
En réalité, les notions de « mini-guerre mondiale » et de « première guerre mondiale asymétrique », comme avant elles le Sud global et les B.R.I.C.S., relèvent moins d’une transformation de la guerre que d’une transformation du regard porté sur elle. Dans un monde saturé d’images, d’informations et de flux économiques instantanés, chaque crise tend à être interprétée comme un événement global. Cette illusion amène à croire à un même imaginaire stratégique. En fait, elles traduisent une difficulté à penser les crises autrement que sous l’horizon du pire, dans un monde marqué par l’expérience fondatrice du 11 septembre 2001 et par quinze années de focalisation sur la menace terroriste.
Mais l’histoire des relations internationales enseigne une leçon plus simple : les guerres ont une géographie. Elles naissent dans des régions précises, obéissent à des rivalités identifiables et poursuivent des objectifs politiques déterminés. Cette réalité classique de la géopolitique ne change pas la nature du système international.
La crise actuelle autour du détroit d’Ormuz détourne simplement le regard médiatique occidental de l’Ukraine, et du sort des populations iraniennes et palestiniennes. Elle rappelle ainsi une réalité classique : certains lieux concentrent une importance stratégique disproportionnée. Ils peuvent produire des effets globaux sans transformer la guerre qui s’y déroule en conflit mondial. Surtout, ils ne peuvent intéresser médiatiquement qu’un à la fois. L’attention est fixée sur le baril de pétrole et ne peut se préoccuper des autres crises mondiales en même temps. L’introduction du Pakistan, comme intermédiaire entre Washington et Téhéran, en est la démonstration parfaite : qui sait qu’Islamabad est le représentant des intérêts iraniens dans la capitale américaine ? Qui sait que le Pakistan a dû suspendre sa guerre avec l’Afghanistan pour devenir un faiseur de paix ?
Qualifier ces conflits de « guerres mondiales » ou de Sud global, même en les affublant d’adjectifs correctifs, ne permet pas de mieux les comprendre. Cela revient seulement à projeter sur le présent les angoisses d’un monde occidental devenu incapable de penser la conflictualité sans en exagérer l’échelle. Les guerres mondiales furent des phénomènes historiques d’une nature particulière. Les réduire à des métaphores extensibles ne les éclaire pas. Elles obscurcissent, en revanche, l’intelligence du présent.
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