Gérald Arboit est chargé de cours à l’Institut diplomatique de Paris et chercheur associé à l’UMR Sorbonne – Identités, relations internationales et civilisation de l’Europe (Paris I–IV). Docteur habilité à diriger des recherches en histoire contemporaine, il a été directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement. Il a également enseigné l’histoire contemporaine ainsi que les sciences de l’information et de la communication dans plusieurs universités françaises. Directeur de collections aux éditions Connaissances et Savoirs à Saint-Denis, il a par ailleurs exercé comme expert auprès du Conseil de l’Europe et du ministère des Affaires étrangères. Il est enfin auditeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN)

 

L’ambition affichée par Friedrich Merz de « reprendre la main » en Europe repose sur l’idée implicite qu’une Allemagne plus affirmée politiquement, économiquement et militairement serait en mesure de structurer, voire d’orienter, l’espace stratégique européendans le contexte actuel de la menace russe et de l’aventurisme américain. L’entrée par lerenseignement permet de mesurer les chances de succès du chancelier allemand. Loin d’être un simple auxiliaire technique, le renseignement constitue ici un révélateur structurel. Il permet de mesurer non ce que l’Allemagne voudrait être, mais ce qu’elle est effectivement capable de faire dans un environnement de compétition stratégique de haute intensité. Or, cette analyse conduit à une conclusion sensiblement différente : les instruments informationnels dont dispose l’Allemagne ne sont ni calibrés ni doctrinalement conçus pour soutenir une telle ambition.

2014 : un signal de vulnérabilité démocratique

L’évènement est largement passé inaperçu face au bruit médiatique planétaire qui accueillit la première élection de Donald Trump. Une enquête fut ouverte en 2014 par le Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV) sur des ingérences russes dans les élections fédérales allemandes. Du point de vue des Intelligence Studies, il s’agit d’un moment fondateur à plus d’un titre, et d’abord pour la démocratie allemande. Il convient pourtant d’en rappeler strictement la nature et la portée.

Cette enquête ne révélait ni une capacité allemande d’anticipation stratégique exceptionnelle, ni une posture offensive en matière de renseignement. Elle mettait en lumière un fait beaucoup plus prosaïque — et plus inquiétant : la perméabilité structurelle du processus démocratique allemand, et même européen, à des opérations d’influence étrangères, dans un contexte de rivalité géopolitique croissante. Deux éléments doivent être soulignés.

D’une part, cette vigilance précoce ne s’inscrivait pas dans une logique de projection de puissance, mais dans une logique de protection constitutionnelle, fidèle à la mission première du BfV.
D’autre part, elle révélait surtout que l’Allemagne n’était pas en position de contrôler son espace informationnel, et encore moins celui européen. Elle en constituait juste l’un des points d’entrée les plus sensibles. Autrement dit, 2014 ne marque pas le début d’une montée en puissance informationnelle allemande, mais l’acceptation tardive d’une vulnérabilité.

Un appareil de renseignement conçu pour la retenue, non pour le leadership

Cette distinction est centrale pour comprendre l’actuel projet de leadership présenté par Friedrich Merz. Le Bundesnachrichtendienst (BND) pour l’extérieur, le Bundesamt fürVerfassungsschutz (BfV) pour la sécurité intérieure et le Militärischer Abschirmdienst (MAD) pour la sphère militaire forment un double triptyque fonctionnel. Non seulement le renseignement allemand est doté de capacités techniques réelles, notamment dans les domaines du renseignement électromagnétique, du cyber et de l’analyse de données. Mais il est en même temps soumis à une séparation stricte des compétences, un encadrement juridique maximal et une primauté de la légitimité démocratique sur l’efficacité stratégique.Évidemment, ces principes sont autant de garanties essentielles dans une démocratie libérale. Ils ne constituent pour autant pas, en revanche, des atouts pour l’exercice d’un leadership stratégique européen fondé sur la maîtrise de l’information, de l’influence et de l’anticipation.

Contrairement à la France ou au Royaume-Uni, l’Allemagne ne dispose ni d’une tradition doctrinale, ni d’une culture politique du renseignement comme instrument direct de la politique étrangère. Le renseignement y demeure un outil de sécurisation, non de structuration de l’environnement stratégique.

Ukraine 2022-2025 : un révélateur des limites allemandes

Par ailleurs, la guerre en Ukraine agit comme un test de réalité. Les épisodes successifs de fuites d’information, d’interceptions de communications et de divergences publiques entre alliés n’ont pas révélé une capacité allemande à imposer un cadre stratégique, mais au contraire une exposition accrue aux récits adverses. Et cela en contradiction avec l’engagement de ce pays, par le biais des structures de l’Alliance atlantique installées en Allemagne.

Bien qu’extérieurs à l’Allemagne, les Pentagon leaks de 2023 ont montré la dépendance européenne à des flux informationnels internationaux qu’elle maîtrise de moins en moins.
L’interception par les Russes de discussions internes allemandes sur les missiles Taurus en 2024 a illustré la difficulté de Berlin à contenir ses propres débats stratégiques dans un environnement informationnel hostile.

Ces épisodes ne traduisent pas une faillite du renseignement allemand, mais une réalité plus profonde : l’Allemagne ne dispose pas des moyens informationnels lui permettant de contrôler la narration stratégique européenne, encore moins de l’imposer.

Le mythe de la trahison : symptôme, non cause

Le récit de l’« officier allemand de l’OTAN » ayant trahi lors de la contre-offensive ukrainienne de 2023 doit être interprété à cette aune. Il ne révèle ni une infiltration réelle, ni une défaillance exceptionnelle des services allemands. Il fonctionne comme un symptôme narratif, révélateur d’un déséquilibre stratégique plus large.

Ce type de récit prospère précisément dans les espaces où l’autorité informationnelle est diffuse, sans réelle coordination stratégique, et les ambitions politiques excèdent les moyens réels. Loin de démontrer une centralité allemande, ce mythe souligne au contraire l’incapacité de Berlin à verrouiller l’espace interprétatif dans lequel se joue la guerre de l’information.

C’est ici que l’analyse par le renseignement prend tout son sens critique.

L’ambition de Friedrich Merz de reprendre la main en Europe suppose une capacité d’anticipation stratégique autonome, une maîtrise de l’espace informationnel et une aptitude à structurer la décision collective. Or, le renseignement allemand montre exactement l’inverse :une dépendance persistante aux alliés, une exposition élevée aux opérations d’influence et une culture de la retenue incompatible avec l’exercice d’un leadership informationnel. Il ne s’agit pas d’un échec conjoncturel, mais d’un désajustement structurel entre ambition et instrument.

L’analyse par le renseignement conduit à une conclusion claire : l’ambition européenne de Friedrich Merz est surdimensionnée au regard des moyens informationnels allemands. Non parce que ceux-ci seraient défaillants, mais parce qu’ils ont été conçus pour protéger une démocratie, non pour organiser une hégémonie.

Le renseignement allemand est efficace là où il a été pensé pour l’être : la vigilance, la protection, la prévention de la démocratie. Il ne peut, sans transformation doctrinale profonde — politiquement et culturellement improbable — devenir l’outil central d’une reprise en main stratégique de l’Europe.

Dans un environnement où la puissance se mesure à la capacité de structurer l’information, l’Allemagne demeure un acteur essentiel, mais non directeur. Toute ambition contraire relève moins d’une stratégie que d’une illusion politique.

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