À Madagascar, les écoles communautaires sont une réponse essentielle et encore fragile au manque d’accès à l’éducation dans les zones rurales et isolées. Reportage à l’établissement « l’Héritage », dans la commune d’Ambohimanga Rova, dans la banlieue d’Antananarivo.
Ils sont 250 enfants, de la maternelle au collège. Ils vous accueillent au garde à vous, sages et intimidés à la fois. Tous sont vêtus du même uniforme bleu ciel. Quelques instants plus tard, ils rejoignent leurs salles de classe joliment décorées, accueillantes. Ici, tout est récupération, des bancs ou chaises aux panneaux muraux avec de longs clous auxquels sont suspendus les petits sacs à dos. L’ambiance est chaleureuse.
Nous sommes à Ambohitsaratelo, à une vingtaine de kilomètres de Tana. On y accède par des routes cabossées. L’école communautaire se trouve en pleine nature, terre rouge, végétation luxuriante et un ravenale, cet arbre du voyageur qui rappelle que nous sommes bien à Madagascar.
L’établissement scolaire « l’Héritage » a 30 ans. C’est en 1995 que sa directrice, Florence Razanatahina, a lancé le projet. À l’origine, une prise de conscience : celle de la difficulté de certains enfants de payer des frais de scolarité trop élevés. Enseignante et avocate, elle est alors membre d’une association qui donne des cours dans les environs. Deux élèves risquent d’être privées d’éducation en raison des difficultés financières de leurs parents.
Pour Florence, c’est le déclic. Elle décide de monter une école, entraîne la maman des fillettes dans l’aventure, lui paie une formation. Elle met la main à la poche, mobilise le quartier et en l’espace de trois mois, le bâtiment est construit. Les démarches administratives sont réglées en un trimestre. L’école accueille immédiatement 35 enfants, essentiellement des tout-petits : préscolaires et petite section de maternelle. Seule dérogation à cette règle initiale : une classe de CM2 est montée pour les deux fillettes dont les déboires financiers sont à l’origine du projet.
Jusqu’en 2000, l’Héritage sera l’école des tout-petits. 30 ans plus tard, les choses ont bien changé ; les enfants sont au nombre de 250 et la scolarité s’étend jusqu’au brevet du collège. Florence suit leur cursus bien au-delà, fière que certains d’entre eux soient désormais titulaires de mastères et même de doctorats. Le contact est maintenu dans la durée. Certains anciens élèves font même partie du corps enseignant de l’école. La directrice forme le personnel, non rémunéré, mais qui bénéficie d’avantages en nature. Au total, ce sont 16 enseignants qui assument les cours.
Un important investissement personnel et une foi en l’éducation
Les journées se succèdent toutes sur le même rythme : arrivée à 7 h 15, début des cours à 7 h 30. « 7 h 30 pile », tient à préciser la directrice, « chez nous, ce n’est pas l’heure malgache. La journée commence toujours par une leçon d’éducation civique et morale. Le vendredi, c’est classe verte et il est question de vie quotidienne, ateliers cuisine ou potager par exemple. Aux côtés des 16 enseignants, 3 personnes s’occupent de la cantine. Les plats sont préparés dans de grands réchauds en fer. Faute de moyens financiers suffisants, le projet de réfectoire est en suspens et les enfants mangent dans les salles de classe : ce jour-là, ce sera du riz et des haricots verts. Ils lavent ensuite la vaisselle, un grand aide un plus petit. Les légumes sont cultivés sur place. Une personne a la charge du potager. Pour des parents souvent défavorisés, c’est l’assurance de permettre à leurs enfants de faire deux repas par jour, à moindre coût. Les orphelins sont dispensés de toute participation financière. La viande est rarement au menu. Les cochons, élevés sur place, seront mangés pendant les fêtes, Noël, Pâques ou encore au mois de juillet, avant les grandes vacances.
Pour conduire ce projet dans la durée, Florence Razanatahina doit faire preuve d’une vraie générosité, doublée d’une indéniable ingéniosité. L’électricité sur place est assurée par deux petits panneaux solaires, avec tous les aléas liés à cette technique. L’école ne bénéficie d’aucune subvention. Sa directrice la porte à bout de bras. Ses visites en France sont l’occasion de récupération de nombreux objets utiles : livres, jouets, vêtements, éléments de décoration. Dès le lancement de l’établissement, elle a monté l’association « Les amis de Madagascar » à Neuilly-sur-Seine. Chaque année, des expositions-ventes de produits malgaches permettent de contribuer au financement de l’Héritage. Des amis dans des compagnies aériennes facilitent l’acheminement de vêtements dans la grande île.
À l’école, l’environnement est joyeux et coloré mais la directrice impose une discipline de fer. Elle assume d’être considérée comme « sévère, très sévère même » et explique : « Il y va de l’avenir des enfants. Certains seront les futurs dirigeants de notre pays. L’éducation, c’est quelque chose de sacré, le respect des valeurs et le respect entre nous, le respect réciproque ». Le respect, la discipline, les valeurs, ce qui s’applique aux enfants est valable pour les parents. Florence se souvient de ce jour où un père a cassé le bras de son fils : « J’ai fait venir la police et je l’ai fait sanctionner par la justice. » À l’Héritage, si l’enseignement s’adresse aux enfants, on éduque aussi parfois les parents.


Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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