Entre Paris et Antananarivo, ce n’est pas la rupture, mais plutôt la méfiance. Un climat de doute, avec côté malgache cette suspicion de manœuvres de déstabilisation prêtées à la France. Côté français, il est impératif de faire le bon choix, comprendre enfin que souveraineté ne rime pas avec hostilité.

Faire de Madagascar le laboratoire d’une relation nouvelle, assainie, fondée sur des intérêts réciproques et l’acceptation pleine et entière d’une souveraineté légitime. C’est tout l’enjeu de la période qui s’ouvre entre Paris et Tana. Ces dernières heures, un vent mauvais souffle pourtant entre les deux capitales.

La refondation se trouve à un tournant. Elle avance et marque des points en interne, mais traverse aussi quelques turbulences. Le président a démissionné de l’armée et trace ainsi sans ambiguïté l’orientation qu’il entend donner à son pouvoir. Il imprime son rythme, occupe le terrain, va à la rencontre des populations, parvient à convaincre la SADC de ses intentions. Il se trouve aussi confronté à des entreprises de fragilisation, marquées par des faits avérés et des rumeurs plus difficilement vérifiables. Les faits, c’est d’abord l’accueil réservé à l’ex-président Rajoelina par le roi Mswati III, souverain d’Eswatini ; c’est cette injonction faite par ce petit État à Madagascar de « retour à l’ordre constitutionnel », alors même que le dialogue avec la SADC entérine la stabilité et la légitimité du nouveau pouvoir. Une ingérence qui a fait l’objet d’une mise au point sèche de la part des autorités malgaches, conscientes que le président déchu n’a sans doute pas dit son dernier mot.

Les faits, ce sont aussi ces cyberattaques affrontées ces dernières heures par la présidence malgache, une offensive en règle notamment à destination de son compte officiel Facebook, le réseau social favori des Malgaches. Une offensive dans laquelle certains soupçonnent l’action hostile d’intérêts français, au moment où l’Élysée tente de redéfinir une stratégie africaine. Très conscient de la puissance des réseaux sociaux dans le façonnage d’une opinion publique, la présidence malgache ne prend pas cela à la légère.

Info ou intox ? Une chose est sûre : Michaël Randrianirina n’était pas le choix de la France.

Le président de la Refondation de la République de Madagascar n’a pas demandé à Paris la permission de prendre le pouvoir lorsque la jeunesse malgache s’est révoltée contre son prédécesseur. Pour avoir soutenu à bout de bras Andry Rajoelina, un président honni, allant même jusqu’à organiser son exfiltration du pays par avion militaire, Paris a fait le mauvais choix, favorisant un régime à l’affairisme décomplexé sur la volonté de changement exprimée par le peuple.

Il lui faut donc remonter la pente, admettre s’être trompé plutôt que s’obstiner dans l’erreur, comprendre aussi qu’il ne lui appartient pas de défaire ce qu’un mouvement populaire a fait dans des conditions exceptionnelles. La diplomatie d’équidistance voulue par le nouvel homme fort du pays ne rejette personne, et donc pas la France. Elle est une main tendue à tous ceux qui sont prêts à s’engager résolument dans une relation partenariale, respectueuse des intérêts réciproques de chacune des parties. Si la France refusait cette nouvelle règle du jeu, en se calant sur une vision éculée de la relation franco-malgache, elle risquerait de facto de se retrouver hors jeu et de compromettre la défense de ses intérêts géostratégiques dans la région. Absurde, alors que les liens entre les deux États sont historiquement forts, marqués par une communauté française d’environ 30 000 personnes sur la Grande Île et d’une importante diaspora malgache dans l’Hexagone, évaluée à environ 170 000 ressortissants.

La France doit désormais respecter la souveraineté malgache.

Face à un président malgache ouvert à tous et donc par définition fermé à personne, la France doit savoir trouver le chemin de la réconciliation. Ce n’est pas une évidence tant l’Élysée peine à définir une politique africaine. Emmanuel Macron a démontré en près d’une décennie un déficit de connaissance des dynamiques profondes des sociétés du continent, des revendications de souveraineté, des stratégies de multiples nouveaux partenaires extra-européens, provoquant souvent un ressentiment des populations, essentiellement francophones, et in fine une fragilisation de l’influence française.

Aujourd’hui, Madagascar lui offre paradoxalement une nouvelle chance, sous réserve de défendre une position honorable. La France doit respecter la souveraineté d’un État qui ne lui veut aucun mal, mais lui demande seulement de savoir accompagner ses choix souverains. Si Michaël Randrianirina n’est certes pas l’option de Paris, il est l’homme qu’un mouvement populaire a porté au pouvoir. C’est avec lui qu’il convient maintenant de dialoguer sereinement dans l’intérêt des deux pays. Semble revenir à l’époque d’une Françafrique révolue n’est pas une option. Elle serait par nature une option perdante. Pour Paris, le choix est finalement assez simple : c’est celui du respect.


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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