Comment Ankara réinvente la domination impériale par les instruments du droit international

Le 29 janvier 2026, six chasseurs F-16 Block 50 de l’armée de l’air turque se posent sur la base aérienne de Baledogle, à 90 kilomètres au nord-ouest de Mogadiscio. Cette projection de puissance aérienne, sans équivalent pour Ankara dans l’histoire postcoloniale de l’Afrique subsaharienne, consacre l’achèvement d’une mutation stratégique dont l’Occident n’a pas mesuré la portée doctrinale. La Somalie n’est plus un État souverain déliquescent sous perfusion internationale, mais le prototype d’une architecture impériale inédite où la Turquie expérimente la délégation contractuelle de souveraineté. Ce qui se joue en effet dans la Corne de l’Afrique transcende la géopolitique classique des zones d’influence. C’est la réactivation d’un modèle ottoman de gouvernance extraterritoriale, armé par les instruments du droit international moderne, qui remet en cause le paradigme westphalien sans jamais l’affronter frontalement. La Turquie d’Erdoğan ne colonise pas : elle contractualise. Elle n’annexe pas : elle incorpore. Elle ne viole pas le droit international : elle l’instrumentalise pour bâtir une domination que ce même droit ne sait conceptualiser.

Pour comprendre la singularité de ce dispositif, il convient d’en examiner les quatre dimensions constitutives : la délégation juridique de souveraineté, l’exercice d’une magistrature diplomatique régionale, l’idéologisation paramilitaire de la projection de puissance, et l’ostracisation méthodique du contre-modèle que représente le Somaliland. L’ensemble dessine les contours d’un impérialisme d’un genre nouveau, dont la Somalie constitue le laboratoire et peut-être le modèle exportable vers d’autres États fragiles du continent africain.

La souveraineté déléguée comme jurisprudence impériale 

L’accord de défense décennal signé le 8 février 2024 entre Ankara et Mogadiscio, ratifié par le Parlement somalien le 21 février suivant, institue formellement une protection militaire turque sur l’intégralité du littoral somalien 3 300 kilomètres de côtes selon les données de l’Organisation des Nations unies, soit la plus longue façade maritime du continent africain. Le dispositif inclut la formation, l’équipement et le déploiement opérationnel des forces navales somaliennes, mais sa portée excède largement le cadre habituel de l’assistance bilatérale. Selon le texte de l’accord, dont des extraits ont été publiés par le ministère somalien de la Défense, Ankara est explicitement habilitée à « défendre les eaux territoriales somaliennes contre l’ingérence étrangère ». Cette formulation, d’apparence technique, opère un transfert sans précédent : le monopole de la violence légitime en mer (attribut cardinal de la souveraineté étatique depuis les traités de Westphalie) passe de facto à une puissance tierce. La Somalie conserve la titularité juridique de ses eaux territoriales, mais c’est la Turquie qui en assure la défense opérationnelle. Cette externalisation de l’imperium maritime s’accompagne d’une présence terrestre organique et croissante. Depuis son inauguration le 30 septembre 2017, la base militaire TURKSOM de Mogadiscio, l’une des plus vastes installations militaires turques hors territoire national, avec ses 400 hectares et ses capacités d’entraînement polyvalentes – forme annuellement jusqu’à 1 500 soldats somaliens selon des protocoles pédagogiques et doctrinaux intégralement élaborés à Ankara. L’arrivée de la corvette TCG Kınalıada en avril 2024, navire de classe Ada représentant le fleuron de l’industrie navale turque, suivie du déploiement aérien de janvier 2026, parachève cette intégration opérationnelle multidimensionnelle.

Par cette configuration juridique on assiste à une réinvention du système historique des capitulations ottomanes, appliquée cette fois à l’État postcolonial africain. Historiquement, les capitulations garantissaient aux puissances européennes des enclaves juridictionnelles au sein de l’Empire ottoman : les ressortissants français, britanniques ou autrichiens demeuraient justiciables de leurs propres tribunaux consulaires, échappant à la juridiction ottomane. Ce régime d’extraterritorialité, progressivement aboli entre 1914 et 1923, symbolisait la pénétration occidentale dans l’Empire déclinant. Le modèle somalien inverse la polarité de ce dispositif. Il consacre désormais l’érection d’enclaves de souveraineté turque (militaires, sanitaires, diplomatiques) sur un territoire officiellement indépendant. L’hôpital RecepTayyip Erdoğan, établissement de 200 lits inauguré en 2015, fonctionne sous administration turque avec un personnel majoritairement turc. L’ambassade de Turquie à Mogadiscio, avec ses 30 000 mètres carrés, constitue la plus grande représentation diplomatique turque en Afrique subsaharienne et l’une des plus imposantes du continent. La base TURKSOM, enfin, opère selon des protocoles turcs sur sol nominalement somalien. Comme l’analyse Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de la politique étrangère turque, « Ankara ne cherche pas à annexer mais à créer des sphères d’influence institutionnalisées par le droit. La Turquie a compris que l’impérialisme du XXIᵉ siècle ne passe plus par la conquête territoriale mais par la contractualisation de la dépendance. ». Cette architecture n’emprunte donc rien au colonialisme européen, qui visait l’annexion territoriale et l’exploitation extractive directe des ressources. En réalité, elle réactive un registre impérial islamique distinct où la himaya (protection tutélaire) s’exerce par contractualisation statutaire, créant une dépendance systémique sans subordination juridique apparente. Le président Hassan Sheikh Mohamoudne gouverne pas sous domination coloniale au sens classique du terme, mais sous protectorat contractualisé — distinction capitale qui immunise Ankara contre toute accusation d’impérialisme au sens où l’Occident l’entend et le condamne. Cette immunité discursive constitue l’un des atouts majeurs du dispositif turc. Là où la France au Sahel se voyait constamment accusée de néocolonialisme, Ankara peut invoquer la coopération Sud-Sud, le développement mutuellement bénéfique, la solidarité islamique et la lutte contre la piraterie. Ces justifications, officiellement avancées par le ministère turc des Affaires étrangères, masquent une réalité plus prosaïque : la construction méthodique d’une relation asymétrique où la survie même de l’État somalien dépend structurellement du bon vouloir turc.

C’est la gestion turque du port de Mogadiscio, concédée pour vingt ans dans le cadre d’accords économiques parallèles signés en août 2024, qui donne à cette mutation doctrinale sa dimension pleinement systémique. Le groupe turc Albayrak, proche de l’AKP, a obtenu l’exploitation de cette infrastructure cruciale qui conditionne l’essentiel des importations somaliennes. Ankara ne se contente donc pas de sécuriser le littoral : elle contrôle désormais l’interface commerciale qui détermine la viabilité économique de l’État somalien. S’établit ainsi une relation de dépendance multidimensionnelle (sécuritaire, économique, institutionnelle) qui neutralise structurellement toute velléité d’émancipation stratégique. Cette intégration différencie radicalement le modèle turc des présences militaires françaises au Sahel, fondées sur des bases autonomes sans ancrage sociétal profond, ou des interventions américaines ponctuelles articulées autour de la seule lutte antiterroriste. La Turquie ne stationne pas en Somalie : elle s’y incorpore institutionnellement, créant une interdépendance organique qui pérennise son influence bien au-delà des cycles électoraux somaliens et des alternances politiques à Mogadiscio.

La médiation comme vecteur d’hégémonie régionale 

La « Déclaration d’Ankara » du 11 décembre 2024, qui scelle la réconciliation entre la Somalie et l’Éthiopie après onze mois de tensions aiguës, illustre exemplairement la transmutation de la puissance militaire turque en magistrature diplomatique régionale. Pour comprendre la portée de cette médiation, il convient de revenir sur la crise qui l’a précédée.

Le 1er janvier 2024, l’Éthiopie et le Somaliland signaient un protocole d’entente historique. Addis-Abeba, État enclavé depuis l’indépendance érythréenne de 1993 et obsédé par l’accès maritime comme condition de survie économique, obtenait un corridor vers le port de Berbera ainsi qu’une concession de 20 kilomètres de littoral pour y établir une base navale. En échange, le Premier ministre Abiy Ahmed s’engageait à étudier la reconnaissance diplomatique du Somaliland, ce qui aurait constitué la première reconnaissance internationale de cette entité sécessionniste depuis 1991. Mogadiscio a immédiatement dénoncé cet accord comme une violation flagrante de son intégrité territoriale. La Somalie, qui considère le Somaliland comme une région rebelle, ne pouvait accepter qu’une puissance voisine traite directement avec Hargeisa et envisage de légitimer la sécession. Les tensions diplomatiques ont rapidement escaladé : rappel des ambassadeurs, menaces voilées, mobilisation rhétorique nationaliste des deux côtés. C’est dans ce contexte explosif qu’Ankara s’est positionnée comme médiatrice. Dès février 2024, le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan proposait ses bons offices et les premiers pourparlers exploratoires eurent lieu en juillet 2024 à Ankara, suivis de six réunions itératives sur quatre mois. Le « Processus d’Ankara », comme il fut officiellement baptisé, aboutit à la déclaration commune du 11 décembre 2024, dont le texte stipule l’abandon des « divergences d’opinion » au profit d’une « coopération en vue d’une prospérité commune ». Cette formulation euphémistique consacre en réalité le renoncement éthiopien à toute reconnaissance du Somaliland. Addis-Abeba a obtenu des garanties vagues sur un « accès maritime mutuellement bénéfique » négocié directement avec Mogadiscio, mais a dû abandonner le protocole de Berbera qui aurait conféré une légitimité internationale à Hargeisa. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) a salué cet accord comme une « étape importante pour la stabilité régionale », sans mentionner le rôle décisif d’Ankara. Cette médiation réussie ne procède d’aucune neutralité bienveillante : elle constitue l’exercice d’une contrainte structurelle rendue possible par l’asymétrie de dépendance. L’Éthiopie, enclavée et économiquement vulnérable, ne pouvait ignorer qu’Ankara contrôle désormais les points d’accès maritimes potentiels (Mogadiscio directement, Berbera indirectement via son influence sur la Somalie) tout en détenant un levier de pression immédiat sur le gouvernement somalien. Le « Processus d’Ankara » n’était donc pas une négociation tripartite équilibrée mais l’énonciation progressive de conditions turques que les deux protagonistes régionaux ont fini par ratifier. Cette diplomatie coercitive douce produit l’adhésion formelle par saturation procédurale plutôt que par ultimatum explicite ; elle s’apparente en outre aux méthodes historiques de la Sublime Porte gérant ses conflits provinciaux non par annexion militaire directe mais par institutionnalisation d’une dépendance arbitrale.

La reconnaissance internationale de ce rôle médiateur — France 24, RFI et Ouest-France ont unanimement souligné la « victoire diplomatique turque », tandis que les chancelleries occidentales observaient avec une surprise mêlée d’inquiétude consacre l’émergence d’Ankara comme puissance régulatrice régionale. Son assentiment conditionne désormais la résolution des différends dans la Corne de l’Afrique. Cette magistrature informelle, non inscrite dans les chartes des organisations régionales mais opérationnellement incontournable, préfigure un ordre post-occidental où les anciennes puissances coloniales (France, Royaume-Uni, Italie) et les acteurs multilatéraux (ONU, Union africaine) se voient progressivement marginalisés au profit de puissances moyennes islamiques. Ces dernières disposent d’une légitimité civilisationnelle que l’Occident ne peut revendiquer en terre musulmane : Ankara parle au nom de l’umma, invoque la solidarité entre peuples musulmans, et se présente comme alternative aux ingérences néocoloniales européennes.

Le néo-ottomanisme n’est donc pas une rhétorique nostalgique destinée à la consommation intérieure turque. C’est une praxis institutionnelle qui redessine les hiérarchies régionales par accumulation de précédents juridico-diplomatiques. Chaque médiation réussie, chaque accord signé sous égide turque, renforce la position d’Ankara comme arbitre naturel des conflits régionaux, position autrefois dévolue aux anciennes puissances coloniales ou aux institutions onusiennes.

SADAT et l’idéologisation paramilitare de la projection de puissance 

La singularité du dispositif turc en Somalie réside dans l’articulation entre forces régulières et vecteurs paramilitaires idéologiquement orientés. Au premier rang de ces vecteurs figure la société militaire privée SADAT (Uluslararası Savunma Danışmanlık İnşaat Sanayi ve TicaretA.Ş.), fondée en 2012 par des officiers écartés de l’armée turque pour leurs convictions islamistes jugées incompatibles avec la tradition laïque kémaliste. Contrairement aux sociétés militaires privées occidentales – Academi (ex-Blackwater), G4S, ou le groupe Wagner russe – qui commercialisent des compétences tactiques selon une logique entrepreneuriale déidéologisée, SADAT assume explicitement une mission civilisationnelle. Ses statuts officiels mentionnent la volonté de « protéger les minorités turques et musulmanes » et de « promouvoir les valeurs islamiques » à travers le monde. L’entreprise revendique 150 000 membres formés et une présence dans 22 pays — chiffres invérifiables de manière indépendante mais révélateurs de l’ambition affichée. Son fondateur, le général de brigade à la retraite Adnan Tanrıverdi, fut conseiller à la sécurité nationale du président Erdoğan entre 2016 et janvier 2020. Sa proximité avec les cercles du pouvoir turc ne fait aucun doute, et SADAT constitue de facto l’instrument de militarisation des réseaux proches de la mouvance des Frères musulmans que l’AKP a systématiquement cultivés depuis son accession au pouvoir en 2002.

En Somalie, selon les travaux de Roland Marchal, chercheur au CERI-Sciences Po et spécialiste reconnu de la Corne de l’Afrique, SADAT ne se limite pas à la formation technique des cadres militaires. L’organisation opère une sélection idéologique des officiers selon leur compatibilité avec l’islamo-conservatisme turc, créant une élite sécuritaire organiquement liée à Ankara par convergence doctrinale plutôt que par simple subordination hiérarchique ou intérêt mercenaire. Ce procédé rappelle la stratégie d’infiltration institutionnelle des Frères musulmans soudanais, documentée par les historiens dès les années 1950. Le mouvement frériste soudanais formait méthodiquement des cadres militaires et administratifs selon un cursus progressif : muhib (sympathisant), muayyad (soutien), muntasib (affilié), muntazim (organisé), puis akh ‘amil (frère actif). Chaque grade correspondait à un degré d’engagement idéologique croissant et de loyauté à l’organisation. SADAT applique une logique similaire : les officiers somaliens formés à Mogadiscio ne sont pas simplement instruits aux techniques militaires modernes, mais imprégnés d’une vision politique islamiste alignée sur les positions de l’AKP. Cette formation établit une loyauté transnationale qui transcende les allégeances nationales somaliennes et crée des réseaux de fidélité personnelle à Erdoğan.

La capacité de projection transrégionale de ces réseaux a été démontrée lors de l’intervention turque en Libye. La présence de quelque 5 000 combattants syriens déployés sous coordination turque entre 2019 et 2020, documentée par plusieurs rapports du panel d’experts de l’ONU, atteste de cette aptitude à mobiliser des forces idéologiquement homogènes opérant sous commandement turc sans être officiellement rattachées à l’armée régulière. L’implication de SADAT dans ces transferts, si elle reste difficile à prouver formellement, est présumée par de nombreuses sources concordantes. Cette externalisation idéologique de la violence d’État constitue une rupture conceptuelle avec les modèles occidentaux de sécurité privatisée. Là où Blackwater vendait de l’expertise militaire décontextualisée au plus offrant (hier en Irak, demain peut-être ailleurs), SADAT exporte une vision politique armée. Les combattants formés par SADAT ne sont pas des mercenaires interchangeables mais des militants idéologiques dont la loyauté survit aux contrats et aux alternances gouvernementales.

Le président somalien Hassan Sheikh Mohamoud incarne précisément le profil recherché par Ankara. Ses liens avec la mouvance islamiste modérée, documentés par l’International CrisisGroup et divers analystes de la région, son soutien financier qatari avéré, et son appartenance au clan Hawiye (sous-clan Abgaal), majoritaire à Mogadiscio, en font le partenaire idéal du projet néo-ottoman. Sa réélection en mai 2022, après un premier mandat (2012-2017) déjà marqué par une forte coopération turque, confirme l’enracinement d’une classe dirigeante somalienne dont la survie politique est structurellement conditionnée par le patronage d’Ankara. Cette clientélisation idéologique différencie fondamentalement le néo-ottomanisme de l’impérialisme classique : la Turquie ne gouverne pas directement la Somalie, elle forge des élites qui gouvernent comme Ankara le souhaiterait. Cette méthode présente un avantage considérable : elle préserve les apparences de souveraineté nationale tout en garantissant l’alignement stratégique. Le gouvernement somalien peut afficher son indépendance, ses ministres peuvent prononcer des discours nationalistes, les symboles de l’État souverain demeurent intacts mais les décisions stratégiques s’inscrivent invariablement dans le cadre défini par le protecteur turc.

Le Somaliland comme contre-modèle civilisationnel ostracisé

La détermination turque à nier toute légitimité au Somaliland (culminant avec la condamnation véhémente par Erdoğan de sa reconnaissance par Israël le 26 décembre 2025 comme « illégitime au regard du droit international » ) ne s’explique ni par un attachement sincère aux principes juridiques de l’intégrité territoriale, ni par une solidarité désintéressée avec Mogadiscio. Elle procède d’une opposition fondamentale à un modèle politique qui contredit la téléologie néo-ottomane. Le Somaliland, entité de facto indépendante depuis l’effondrement de l’État somalien en 1991, a délibérément construit son édifice institutionnel selon une trajectoire divergente de la Somalie méridionale. Plusieurs caractéristiques distinguent Hargeisa de Mogadiscio :

– Le pluralisme politique encadré : Le Somaliland a organisé des élections multipartites régulières depuis 2003, avec des alternances pacifiques au pouvoir. Le système limite constitutionnellement le nombre de partis à trois, mais ces formations sont authentiquement concurrentielles.

– L’équilibre clanique institutionnalisé : La guurti, chambre haute composée d’anciens claniques, joue un rôle de régulation et de médiation entre les différents groupes. Ce système, s’il n’est pas démocratique au sens occidental, assure une stabilité que la Somalie n’a jamais connue depuis 1991.

– La laïcité relative du droit civil : Sans être un État laïc, le Somaliland maintient une séparation plus nette entre institutions religieuses et gouvernementales que la Somalie, où les tribunaux islamiques ont joué un rôle politique majeur.

– Le refus de l’influence islamiste transnationale : Les autorités de Hargeisa ont systématiquement marginalisé les mouvements proches des Frères musulmans et de leurs réseaux de financement qataris, préférant des partenariats avec les Émirats arabes unis.

– La coopération avec les adversaires d’Ankara : Le Somaliland a développé des relations étroites avec Abou Dhabi, qui contrôle le port de Berbera depuis 2017, et désormais avec Israël.

Cette orientation pro-occidentale et réfractaire à l’islamisme politique constitue une menace existentielle pour le projet turc en Corne de l’Afrique. Le Somaliland démontre empiriquement qu’une alternative somalienne viable peut exister hors du patronage islamiste. Si une entité peuplée de Somalis peut prospérer en refusant l’influence turco-qatarie, pourquoi la Somalie ne le pourrait-elle pas ?

La signature du protocole d’entente entre l’Éthiopie et le Somaliland le 1ᵉʳ janvier 2024 a déclenché une réaction turque d’une intensité révélatrice de ces enjeux. Ankara a immédiatement accéléré la ratification de l’accord de défense avec Mogadiscio, déployé la corvette Kınalıada et initié le « Processus d’Ankara » pour contraindre l’Éthiopie à renoncer à toute reconnaissance du Somaliland. Cette séquence démontre que la défense de l’intégrité territoriale somalienne n’est qu’un prétexte juridique commode. L’enjeu réel est l’élimination d’un précédent dangereux où une entité somalienne prospère en rejetant l’islamisme politique. La réconciliation éthio-somalienne de décembre 2024, obtenue sous pression turque, a effectivement gelé toute velléité éthiopienne de reconnaître Hargeisa, isolant diplomatiquement le Somaliland malgré sa stabilité démocratique supérieure à celle de Mogadiscio — Freedom House lui attribue un score de 37/100 contre 7/100 pour la Somalie.

La reconnaissance du Somaliland par Israël le 26 décembre 2025 ( première reconnaissance étatique depuis la sécession de 1991) a bouleversé cet équilibre soigneusement maintenu par Ankara. Ce partenariat entre Hargeisa et Tel Aviv constitue aux yeux de la Turquie d’Erdoğan une double trahison. Trahison géopolitique d’abord : le Somaliland s’allie avec un État qu’Ankara considère comme adversaire stratégique dans la région, brisant l’isolement diplomatique de Hargeisa que la Turquie s’efforçait de maintenir. Trahison civilisationnelle ensuite : en choisissant l’alliance israélienne, le Somaliland opte explicitement pour un modèle politique sécularisant contre l’islamisme promu par l’axe Ankara-Doha. Cette dimension symbolique explique la virulence de la réaction d’Erdoğan, qui a qualifié cette reconnaissance d’« illégitime » et convoqué son ambassadeur pour consultations.

Cette ostracisation du Somaliland révèle la dimension civilisationnelle du néo-ottomanisme. Il ne s’agit pas simplement de projeter la puissance turque dans la Corne de l’Afrique, mais de formater l’espace politique régional selon une grammaire islamiste excluant toute alternative sécularisante. Une logique binaire s’installe désormais, opposant deux axes antagonistes : tout d’abord l’axe Ankara-Mogadiscio-Doha qui est islamiste, frériste, hostile à Israël et aux Émirats, promoteur d’un islam politique compatible avec les visées turques ; ensuite l’’axe Hargeisa-Addis-Abeba-Tel Aviv qui est pragmatique, réfractaire à l’islamisme, ouvert aux partenariats avec l’Occident et les monarchies du Golfe adversaires du Qatar. Cette grille de lecture structure désormais les alignements dans la Corne de l’Afrique selon des critères idéologico-religieux plutôt que selon les intérêts économiques traditionnels ou les équilibres ethniques hérités de l’histoire coloniale. Le conflit somalien n’est plus réductible à une guerre civile clanique : il est devenu le théâtre d’une confrontation entre deux visions de la gouvernance musulmane au XXIe siècle. Cette rivalité s’inscrit dans le contexte plus large de l’affrontement entre la Turquie et les Émirats arabes unis, qui se disputent l’influence dans une arc allant de la Libye au Yémen en passant par le Soudan et la Corne de l’Afrique. Abou Dhabi, qui contrôle le port de Berbera et soutient activement le Somaliland comme contrepoids à l’influence turque en Somalie, a tout intérêt à la réussite du modèle de Hargeisa.

Une architecture impériale qui défie le droit sans le violer 

Le paradoxe du néo-ottomanisme somalien réside dans sa parfaite conformité statutaire au droit international positif. Aucun des instruments juridiques mobilisés par Ankara (accord de défense bilatéral, médiation interétatique, coopération économique, formation militaire, gestion portuaire) ne contrevient aux dispositions de la Charte des Nations unies.

La Somalie a souverainement ratifié ces accords par les voies constitutionnelles appropriées. Aucune annexion territoriale n’est proclamée ni même envisagée. Aucun mandat impérial n’est formellement revendiqué. La Turquie respecte scrupuleusement les formes juridiques de l’égalité souveraine entre États. Pourtant, l’accumulation méthodique de ces instruments produit une dépossession fonctionnelle de souveraineté que le droit westphalien ne sait conceptualiser. Comment qualifier juridiquement un État officiellement indépendant mais structurellement incapable de décider sans l’assentiment d’une puissance tutélaire ? La Somalie peut-elle dénoncer l’accord de défense, expulser les conseillers turcs, reprendre le contrôle de son port, sans s’effondrer économiquement et militairement ?

Cette zone grise normative constitue précisément l’innovation doctrinale turque : exploiter les interstices du droit international pour bâtir une domination que ce même droit ne peut sanctionner. Le droit international contemporain, conçu pour prévenir les annexions territoriales et les violations flagrantes de souveraineté, se révèle impuissant face à une domination qui s’exerce par le consentement formel de l’État dominé. L’Empire ottoman historique fonctionnait selon une logique similaire de millets confessionnels jouissant d’une autonomie interne substantielle sous suzeraineté impériale formelle. Les communautés grecques, arméniennes, juives administraient leurs propres affaires civiles et religieuses, mais dans un cadre défini par la Sublime Porte qui conservait le monopole des décisions stratégiques. Le modèle somalien inverse la polarité de ce dispositif en maintenant l’apparence juridique de souveraineté étatique tout en vidant celle-ci de sa substance décisionnelle. La Somalie n’est pas une province de l’Empire turc ; elle est un État souverain dont la souveraineté est fonctionnellement exercée par Ankara. Cette inversion, rendue possible par la fragilité intrinsèque des États postcoloniaux africains et la carence des institutions multilatérales, établit un précédent redoutable. Si la Somalie peut devenir un quasi-protectorat turc sans violation juridique apparente, quels autres États sahéliens ou subsahariens, également fragilisés par le terrorisme et l’effondrement institutionnel, pourraient suivre cette trajectoire ? L’accord de commission mixte du travail signé le 13 janvier 2026 entre Ankara et Mogadiscio, apparemment anodin dans sa technicité administrative, s’inscrit dans cette logique d’enveloppement institutionnel progressif. Chaque protocole sectoriel (défense, économie, travail, santé, éducation) tisse un fil supplémentaire dans une toile de dépendance qui finit par immobiliser toute velléité d’autonomie stratégique.

Cette méthode incrémentale, qui avance par accumulation de micro-engagements plutôt que par traités léonins spectaculaires, échappe aux radars analytiques occidentaux habitués à identifier l’impérialisme à ses manifestations brutales : annexions territoriales, coups d’État sponsorisés, interventions militaires unilatérales, dictats économiques du FMI. Le néo-ottomanisme turc s’apparente ainsi à un impérialisme contractuel qui retourne contre l’Occident ses propres instruments juridiques (traités bilatéraux, libre consentement des parties, égalité souveraine formelle) pour établir des rapports de domination que ces instruments étaient précisément censés prévenir. C’est en respectant la lettre du droit international qu’Ankara en subvertit l’esprit.

Perspectives : un modèle exportable ?

La Somalie de 2026 préfigure peut-être l’ordre régional africain de 2040 : non plus des États souverains en déliquescence sous tutelle onusienne inefficace, mais des quasi-protectorats confessionnels gravitant dans l’orbite de puissances moyennes islamiques. Ces puissances émergentes sont capables de fournir ce que l’Occident ne peut ou ne veut plus offrir : une sécurité militaire crédible, une légitimité religieuse dans des sociétés majoritairement musulmanes, des investissements infrastructurels massifs sans les conditionnalités démocratiques exigées par les bailleurs occidentaux. Déjà, la Turquie multiplie les accords de défense et de coopération au Sahel et en Afrique de l’Est. Le Niger (avant le coup d’État de juillet 2023), le Burkina Faso, le Mali ont tous exploré des partenariats sécuritaires avec Ankara. La méthode somalienne (combiner présence militaire, investissements économiques ciblés, formation d’élites alignées idéologiquement et médiation régionale) pourrait être répliquée dans d’autres États fragiles où l’influence française recule et où l’islamisme politique progresse.

Ce modèle n’est cependant pas sans vulnérabilités. La Turquie d’Erdoğan fait face à des contraintes économiques internes considérables : inflation galopante, dépréciation de la livre turque, déficits budgétaires croissants. La projection de puissance en Afrique a un coût que l’économie turque pourrait avoir du mal à supporter durablement. Par ailleurs, la rivalité avec les Émirats arabes unis, qui disposent de ressources financières bien supérieures, pourrait limiter l’expansion du modèle turc. Abou Dhabi a démontré sa capacité à contrer l’influence d’Ankara en soutenant le Somaliland, en finançant le maréchal Haftar en Libye, et en cultivant des partenariats alternatifs dans la Corne de l’Afrique. Enfin, la reconnaissance israélienne du Somaliland ouvre potentiellement une brèche dans l’isolement de Hargeisa. D’autres États pourraient suivre, fragilisant la stratégie turque visant à maintenir le Somaliland dans les limbes diplomatiques.

Les chancelleries occidentales, pour l’heure, observent cette mutation avec un mélange de perplexité et d’impuissance. La France, chassée du Sahel, n’a plus les moyens de contester l’influence turque dans la région. Les États-Unis, focalisés sur la compétition avec la Chine et la Russie, ne considèrent pas la Corne de l’Afrique comme une priorité stratégique. L’Union européenne, divisée et bureaucratique, peine à formuler une réponse cohérente. Ce vide stratégique occidental offre à Ankara un champ d’action considérable. Le laboratoire juridique somalien ne teste pas seulement la résilience du modèle westphalien : il en démontre l’obsolescence fonctionnelle face à des acteurs qui maîtrisent sa grammaire formelle tout en la subvertissant systématiquement.

La contractualisation comme nouveau visage de la domination 

Ankara n’a pas conquis Mogadiscio ; elle l’a contractualisée. Cette distinction, que le droit international peine à saisir et que les analystes occidentaux tardent à conceptualiser, pourrait bien définir le visage de la domination au XXIᵉ siècle. L’impérialisme de demain ne sera peut-être pas territorial mais fonctionnel, pas brutal mais procédural, pas illégal mais parfaitement conforme aux normes qu’il instrumentalise. Reste à savoir si les chancelleries occidentales sauront décrypter cette mutation avant qu’elle ne devienne irréversible dans une région stratégique qui contrôle l’accès à la mer Rouge et aux routes commerciales reliant l’Asie à l’Europe. La bataille pour la Corne de l’Afrique n’est pas seulement géopolitique : elle est épistémologique. Celui qui imposera les catégories d’analyse ( « coopération » contre « domination », « partenariat » contre « protectorat », « assistance » contre « impérialisme » ) aura déjà remporté une victoire décisive. Pour l’heure, Ankara maîtrise cette bataille sémantique. La Turquie « aide » la Somalie, « coopère » avec Mogadiscio, « stabilise » la région. Que cette aide crée une dépendance irréversible, que cette coopération soit asymétrique, que cette stabilisation serve d’abord les intérêts turcs, voilà ce que le langage officiel efface et que seule une analyse rigoureuse peut révéler.

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