Les mots sont des briquets. La rue est l’essence.
Lyon, 12 février 2026. Un étudiant de vingt-trois ans, Quentin Deranque, converti récemment au catholicisme, passionné de mathématiques, meurt après une agression d’une violence extrême devant Sciences Po, dans un contexte de confrontation politique où l’antifascisme sert, depuis des années, de bannière et de justification à des pratiques de rue. Il y a, dans ce genre de scène, un détail toujours insoutenable : le banal — un sac à dos, une écharpe, un trottoir froid — qui survit à l’idéologie. On nous demandera de nous indigner, de pleurer, de tweeter notre « sidération ». Mais ce meurtre n’est ni un accident ni une surprise : c’est le produit terminal d’un ensauvagement politique installé, nourri, entretenu, dont les responsables ont une stratégie, des intérêts, une méthode. À commencer par La France insoumise et Jean-Luc Mélenchon, non pas comme commanditaires d’un acte, mais comme producteurs d’un climat. Ce qui s’est joué sur le bitume lyonnais n’est pas un « dérapage » isolé, c’est l’aboutissement logique d’une rhétorique de guerre civile patiemment installée, légitimée par un parti qui a fait de la désignation d’ennemis absolus son principal mode de mobilisation. L’enquête dira les noms. Moi, je décris le climat qui fabrique les coups. Entre l’hémicycle et la rixe, il n’y a pas un monde : il y a un escalier.
Mais il serait trop confortable de s’en tenir à ce constat. La responsabilité est plus large, plus diffuse, plus collective que le seul camp mélenchoniste. L’État a toléré pendant des années la professionnalisation de milices violentes, au prétexte qu’elles frappaient les « bons » ennemis. La droite a joué avec ses propres marges radicalisées tout en dénonçant celles d’en face. Les médias ont spectacularisé la violence de rue comme un folklore tant qu’il n’y avait pas de mort. Et nous tous – intellectuels, journalistes, universitaires, citoyens – avons accepté que la politique française devienne un théâtre de confrontation où l’adversaire est systématiquement réduit à un ennemi, où le conflit régulé cède la place à l’affrontement physique, où le visage de l’autre disparaît sous l’étiquette politique qu’on lui colle. Il n’y a pas de spectateurs dans une guerre civile : il n’y a que des retardataires. En tant que Juive, je sais où mènent les sociétés qui tolèrent le lynchage politique : elles finissent, tôt ou tard, par faire payer les Juifs. L’histoire européenne a une pente : quand la foule apprend à frapper, les Juifs finissent toujours par payer. Je refuse de me taire. Et je refuse le mensonge commode selon lequel « personne n’est vraiment responsable ». Tout le monde l’est. À commencer par Mélenchon. La neutralité, dans la violence politique, n’est pas une position : c’est une démission.
Hannah Arendt a établi une distinction fondamentale entre pouvoir et violence dans Du mensonge à la violence : le pouvoir naît de l’action concertée d’hommes libres dans un espace commun, tandis que la violence surgit précisément quand ce pouvoir s’effondre, quand plus personne ne croit aux institutions capables d’organiser le conflit. Ce qui s’est passé à Lyon ressemble à cela : une faillite du pouvoir, remplacé par la violence brute. Concrètement : quand le pouvoir recule, la violence prend la place. Toujours. Max Weber définissait l’État moderne par le monopole de la violence légitime sur un territoire donné, monopole qui n’est pas simple affaire de force mais garantie que la violence sera exercée selon des règles impersonnelles, prévisibles, égales pour tous. Le monopole, c’est la digue : quand elle cède, la rue devient tribunal. Ce monopole wébérien, l’État français l’a laissé se déliter, et parfois avec une étrange complaisance. Pendant des années, il a pratiqué une tolérance sélective envers des milieux d’ultragauche violents : la Jeune Garde a été associée, à répétition, à des agressions documentées, des mises en examen, des plaintes – Lyon, Paris, Strasbourg : une géographie de la violence politique. En mai 2024, huit de ses militants ont été mis en examen pour l’agression d’un adolescent de quinze ans dans le métro parisien, soupçonné d’être proche de la Ligue de défense juive, frappé et sommé de crier « Vive la Palestine ». Incapacité de travail : douze jours. L’agression est filmée, revendiquée. Et malgré cela, l’impression dominante fut longtemps celle d’une réponse lente, fragmentée, insuffisante. La dissolution intervenue ensuite n’a pas effacé les réseaux ; elle a rarement suffi à dissoudre les habitudes. La fermeté de plateau a remplacé la cohérence de terrain.
Pourquoi cette tolérance ? Parce que ces milices frappaient les « bons » ennemis : l’extrême droite, les identitaires, les nationalistes. L’État a sous-traité, de facto, une part de sa fonction répressive à des supplétifs privés, envoyant un message dévastateur : il existerait des zones grises où la violence politique devient acceptable si elle sert les bons objectifs. L’État n’a pas seulement fermé les yeux : il a donné l’habitude. Dans ces zones, le monopole wéberien n’existe plus. Des groupes privés s’installent, se professionnalisent, se croient autorisés à « faire la police » à la place de la police. La zone grise, c’est l’endroit où l’État remet ses clés à la foule. La responsabilité de l’État est donc double : il a renoncé à son monopole, et il a créé les conditions matérielles de la violence privée. Quentin Deranque est mort dans cette zone grise, là où l’État avait abdiqué. Mais cette abdication n’aurait pas suffi sans le discours qui l’a préparée, légitimée, rendue pensable. Ce discours a un nom : celui de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise. On n’a pas besoin de donner un ordre pour donner une permission.
Carl Schmitt a théorisé au début du 20ᵉ siècle la distinction ami/ennemi comme essence du politique, montrant aussi que cette logique, poussée à son terme, transforme inévitablement la politique en guerre civile. C’est, depuis 2017, une dynamique que Mélenchon a alimentée, durcie, théâtralisée. Chaque discours, chaque rassemblement, chaque tweet construit méthodiquement une opposition binaire : « eux » – les riches, les policiers, les fascistes, les sionistes, les « chiens de garde médiatiques » – contre « nous », le peuple, les opprimés, les antifascistes. Ce n’est pas une simple polarisation électorale : c’est une grammaire de guerre civile où l’ennemi politique cesse d’être un adversaire avec qui l’on partage un monde commun pour devenir une menace existentielle qu’il faudrait « dégager », « neutraliser », « empêcher ». Schmittiser la politique, c’est militariser les esprits. « La police tue », répète Mélenchon en boucle, transformant toute intervention policière en violence illégitime. « Les riches se sont ensauvagés », assène-t-il, retournant l’accusation d’ensauvagement contre les classes dirigeantes. Le lexique, constamment, flirte avec l’insurrection : appels à la « mobilisation générale », à « ne plus obéir », à « renverser » le pouvoir. Transformer l’adversaire en ennemi, c’est transformer la politique en champ de tir.
Cette rhétorique n’est pas innocente. La science politique montre que la radicalisation discursive des élites peut produire, mécaniquement, une radicalisation pratique des bases. Quand un leader politique désigne des ennemis absolus, il autorise implicitement ses troupes à « neutraliser » ces ennemis. Mélenchon ne dit pas explicitement « frappez les fascistes ». Mais sa rhétorique construit un monde où « frapper les fascistes » devient un acte de légitime défense politique, presque un devoir moral. Les travaux de Sommier, Crettiez, Lebourg sur la violence politique montrent que les passages à l’acte ne sont jamais de simples accidents : ils résultent de processus de socialisation, d’environnements militants qui normalisent la violence, de discours qui la légitiment. La violence ne surgit pas : elle s’apprend. La radicalisation fonctionne souvent en quatre temps : socialisation dans un groupe fermé qui devient famille de substitution ; construction d’un ennemi déshumanisé (le « facho », le « collabo », un corps sans visage) ; normalisation progressive de la violence, d’abord verbale puis symbolique puis physique ; validation du passage à l’acte par le groupe et parfois, par l’impunité. LFI participe à ce schéma, constituant un environnement permissif : un écosystème où la violence n’est jamais explicitement ordonnée mais trop souvent implicitement autorisée. Désigner. Déshumaniser. Autoriser. Célébrer. Voilà la chaîne.
Raphaël Arnault incarne, symboliquement, cette porosité entre radicalité de rue et vitrine institutionnelle. Fondateur de la Jeune Garde, présenté par des médias comme fiché S pour des faits liés à des violences et à des milieux radicaux, il est aujourd’hui député LFI. Son assistant parlementaire, Jacques-Élie Favrot, est mentionné dans des récits et signalements publics comme ayant été impliqué dans les faits autour de l’agression de Quentin. Si ces faits et ces liens sont confirmés, alors une ligne rouge est franchie : celle qui sépare l’ombre militante de la responsabilité institutionnelle. LFI ne pourra pas dire « nous ne savions pas ». Arnault n’est pas un militant anonyme : c’est un élu investi, défendu, maintenu. Quand certains révèlent son fichage, les cadres relativisent : « une fiche S n’est pas une condamnation ». Certes. Mais l’enjeu politique n’est pas seulement pénal : c’est la culture qu’on tolère, la symbolique qu’on valide, le message qu’on envoie. La présence d’Arnault au sein de LFI n’est pas un hasard : c’est une stratégie de lien avec des milieux capables de mobiliser la rue, d’intimider, de créer un rapport de force. La Jeune Garde n’est donc pas seulement un groupe « externe » : c’est, dans l’imaginaire, une force amie — tolérée, soutenue, valorisée comme rempart. Investir, c’est endosser. Défendre, c’est assumer. Ce n’est pas un dérapage quand c’est un casting.
Après chaque violence attribuée à l’ultragauche, LFI suit trop souvent le même script : silence initial ; condamnation molle et générique (« nous condamnons toutes les violences ») ; retournement victimaire (« le vrai problème, c’est la violence d’État », « on instrumentalise cette mort pour nous salir »). Jamais de rupture nette, jamais de désaveu clair, jamais d’autocritique sur la rhétorique qui nourrit ces violences. Silence. Formule. Renversement. Toujours la même mécanique. Quand Mélenchon finit par s’exprimer, sa parole s’accompagne d’une dénonciation des « calomniateurs » plus que d’une remise en question du discours qui rend cette violence pensable. La compassion utilisée comme bouclier, c’est une seconde violence.
La scène du 12 février n’oppose pas des anges à des démons, mais deux radicalités qui partagent le même langage de force, les mêmes codes, la même fascination pour la confrontation. Les responsabilités ne sont pas symétriques — mais les mécanismes se répondent. D’un côté, des jeunes nationalistes, identitaires, proches du collectif Némésis – ce féminisme identitaire qui articule protection des femmes et rejet de l’immigration –, venus « assurer la sécurité » d’une action contre Rima Hassan. Pour eux, défendre l’honneur du groupe – femmes, nation, foi – exige de tenir la rue. De l’autre, des antifas ancrés dans une culture de l’autodéfense antifasciste qui fait de l’affrontement un devoir moral : la présence d’identitaires devant Sciences Po devient une provocation insupportable, un territoire à défendre. Les travaux comparatifs sur les radicalités de gauche et de droite révèlent des trajectoires souvent similaires : jeunesse, socialisation militante intensive, groupe qui devient famille, goût du risque, virilisation par la violence, ritualisation du combat de rue. Les corps se ressemblent, les scripts se répondent. Les camps se haïssent, mais ils se ressemblent : même culte de la force, même ivresse du groupe.
Anthropologiquement, la scène lyonnaise ressemble à une vendetta moderne : une question d’honneur où l’autre camp incarne une souillure symbolique qu’il faudrait expulser. La violence collective suit une logique de vendetta : il ne s’agit pas de « punir » un individu pour ce qu’il a fait, mais de « venger » l’honneur du groupe en frappant un membre du groupe adverse. Quentin, ce soir-là, n’est plus un individu : il devient un signifiant – le « facho » – un corps sur lequel on règle un compte politique. Emmanuel Levinas a placé le visage d’autrui au cœur de l’éthique : le visage n’est pas une image, c’est une présence fragile qui commande « Tu ne tueras point ». Mais pour que le visage apparaisse, il faut accepter de voir l’autre comme un sujet singulier, irréductible à une étiquette. Quentin Deranque avait un visage : étudiant brillant, passionné de mathématiques, converti récent au catholicisme, pratiquant d’une paroisse lyonnaise, décrit par ses proches comme « joyeux », « calme », « intellectuel ». Pour ses agresseurs, ce visage n’existait pas. Il était une catégorie. Et la réduction de l’individu à une étiquette est la condition du lynchage. Le lynchage commence quand le prénom s’efface. Tant qu’il est Quentin, on hésite. Dès qu’il est “facho”, on frappe.
LFI fabrique méthodiquement cette disparition du visage. Quand Mélenchon et ses cadres parlent des « fascistes », des « collabos », des « chiens de garde », ils ne désignent pas des individus : ils créent des catégories déshumanisées qu’il devient légitime de « neutraliser ». Hannah Arendt a montré dans Eichmann à Jérusalem que la banalité du mal ne réside pas dans le sadisme, mais dans la capacité de personnes ordinaires à ne plus voir l’humanité de ceux qu’elles frappent lorsqu’un système idéologique leur dit que c’est légitime. Les militants qui ont frappé Quentin ne sont peut-être pas des monstres. Ce sont des jeunes gens persuadés que frapper un « fasciste » est un acte de justice. C’est cette banalité-là qui est terrifiante. Le pire n’est pas le monstre : c’est l’homme ordinaire persuadé d’être du bon côté. La pureté morale est l’excuse préférée des mains sales.
Le gouvernement et la droite hurlent aujourd’hui contre « l’ultragauche meurtrière ». Ils n’ont pas tort de nommer le phénomène. Mais leur indignation arrive après des années de laisser-faire, de tolérance sélective, d’hypocrisie structurelle. Les services savaient. Les rapports existaient. Les signaux s’accumulaient. Et pourtant : rien, ou si peu ; trop tard, trop fragmenté, trop opportuniste. Ils feignent de découvrir ce qu’ils ont laissé prospérer. Quand l’État arrive après la bataille, il ne gouverne plus : il commente.
Pourquoi ? Parce que dénoncer « l’ultragauche » est politiquement rentable sans être stratégiquement coûteux. On peut faire des discours de fermeté, mobiliser un électorat sans assumer une ligne claire : aucune milice, d’aucun bord, n’a sa place dans l’espace public. La science politique parle de tolérance répressive sélective : on frappe très vite certains groupuscules, on ferme les yeux sur d’autres tant qu’ils cognent les « bons » adversaires. Cette géométrie variable est dévastatrice : elle envoie le message qu’il existe des zones où la violence politique est admise, voire utile. Dans ces zones, les milices prospèrent. Ils veulent la peur, pas la paix : la peur vote, la paix s’oublie.
Et la droite ? Marine Le Pen et Marion Maréchal exigent « justice pour Quentin », dénoncent le « lynchage », accusent « la milice de Mélenchon ». Leur indignation est compréhensible. Mais elle bute sur leurs propres ambiguïtés : fascination pour la force, théâtralisation de la confrontation, complaisances passées avec des services d’ordre et des marges radicalisées. On ne peut pas passer sa vie à théâtraliser la guerre interne et découvrir un matin, stupéfait, que des jeunes y croient. Personne ne veut vraiment désarmer la violence politique, parce que tout le monde y trouve son compte : LFI mobilisée par l’antifascisme radical, la droite mobilisée par la peur de l’ultragauche, l’État produit des gesticulations répressives sans cohérence. Et pendant ce temps, des corps tombent. On ne combat pas les milices des autres en caressant les siennes. On ne joue pas à la guerre civile sans finir par la provoquer.
Je ne peux pas écrire cet article sans assumer ma position de parole. Je suis juive. Cette identité n’est pas accessoire : elle porte une mémoire, celle des sociétés qui tolèrent le lynchage politique. Les Juifs savent ce que signifie une société où des milices s’arrogent le droit de désigner l’ennemi et de le frapper. Cela commence toujours par d’autres – les « fascistes », les « traîtres », les « bourgeois », les « contre-révolutionnaires » – et cela finit toujours par nous atteindre. Je reconnais les signaux faibles : c’est notre métier de survivants. La Jeune Garde s’est déjà trouvée mêlée à une agression à tonalité antisémite : un adolescent frappé dans le métro parisien, sommé de crier « Vive la Palestine » parce qu’on le soupçonnait d’être proche de la LDJ. LFI a, trop souvent, banalisé un discours où l’antisionisme radical ouvre un espace ambigu : obsession contre Israël, soupçon de « lobby sioniste », glissement où « sioniste » devient synonyme d’ennemi absolu. Quand on admet que des groupes s’arrogent le droit d’expulser « les fascistes » de l’espace public, il ne faut qu’un pas pour qu’ils décident demain d’expulser « les sionistes », puis les Juifs identifiables. Aujourd’hui “facho”. Demain “sioniste”. Après-demain “Juif”. Les étiquettes changent, le geste reste.
Je ne peux pas me taire face à la mort de Quentin Deranque. Non pas parce qu’il serait « mon camp » mais précisément parce que je sais où mène l’acceptation du lynchage politique. Si l’on tolère qu’un jeune catholique nationaliste soit lynché pour ce qu’il pense, alors on accepte le principe même que des identités politiques, religieuses, nationales deviennent des motifs de mise à mort. Dans ce monde-là, il n’y a plus de garantie pour personne. Et nous, les Juifs, le savons mieux que quiconque : nous sommes toujours parmi les premières cibles quand la violence politique devient normale. Le visage de Quentin Deranque doit être le dernier à disparaître sous les coups. Si nous laissons passer ce meurtre sans exiger une rupture radicale avec toutes les cultures de la violence politique, nous aurons perdu le droit de nous dire civilisés. Je refuse le tri des morts. Je refuse le confort des camps. Je refuse qu’on apprenne à tuer au nom d’un slogan.
Quentin Deranque est mort parce que des militants d’ultragauche l’ont frappé jusqu’à ce que son crâne cède. Mais ces militants n’ont pas agi dans le vide : ils ont agi dans un environnement politique qui rend cette violence pensable, valorisable, justifiable. Mélenchon porte une responsabilité politique directe : il a installé une rhétorique où l’ennemi politique devient menace existentielle ; il a trop souvent refusé une condamnation claire des violences de son camp idéologique ; il a accepté la porosité avec des figures radicales ; et, au moment du drame, sa parole a semblé davantage préoccupée par la défense de son image que par l’interrogation de sa stratégie. La justice dira les auteurs. La politique, elle, a déjà écrit le décor. Le crime a ses mains. L’époque a ses phrases.
Mais d’autres sont aussi responsables. L’État, qui a toléré la professionnalisation de milices violentes par calcul ; la droite, qui peine à regarder ses propres ambiguïtés ; les médias, qui ont théâtralisé la violence de rue ; nous tous, qui avons accepté que la politique devienne guerre et que le visage de l’autre disparaisse sous l’étiquette. Ici, la responsabilité a plusieurs visages : le calcul, la lâcheté, le cynisme, le confort. Ce n’est pas un incident : c’est un écosystème.
Quentin, il y a quelque chose qui manque dans nos tribunes : l’humilité. Alors je vais la poser là, nue, comme un aveu. Pardon.
Pardon de n’avoir pas su — parce que nous avons appelé “folklore” ce qui était déjà une méthode ; nous avons appelé “tension” ce qui était déjà une guerre ; nous avons appelé “radicalité” ce qui était déjà une permission de frapper.
Pardon de n’avoir pas pu — parce qu’un État qui tolère des zones grises fabrique des zones noires, et qu’un pays qui hésite à dire non finit par ne plus savoir empêcher.
Mais le pire, Quentin, c’est le troisième : pardon de n’avoir pas voulu.
Pardon d’avoir préféré nos prudences à ta sécurité. Pardon d’avoir préféré nos camps à ta vie.
Pardon d’avoir préféré nos postures à ton visage.
On ne tue pas seulement avec des poings : on tue avec des lâchetés accumulées.
Et si je te demande pardon, ce n’est pas pour effacer la faute de ceux qui t’ont frappé. C’est pour rappeler ceci : il n’y a pas d’innocence confortable quand la violence politique devient une langue.
Quentin, pardon de n’avoir pas su, pas pu, pas voulu. Et que ce pardon devienne enfin une exigence : plus jamais.
Car ce qui est exigible maintenant n’est pas une indignation de circonstance, mais une rupture : LFI doit rompre clairement avec toute forme de violence politique, assumer une ligne de séparation nette avec les milieux violents, désavouer publiquement la Jeune Garde et ses héritiers, exclure Raphaël Arnault ; l’État doit démanteler toutes les milices sans tolérance sélective. La droite doit assumer une ligne cohérente contre toutes les cultures de confrontation physique. Nous devons tous refuser la disparition du visage : arrêter de réduire nos adversaires à des étiquettes, exiger que chaque personne reste un sujet singulier, même quand on combat ses idées. Le mot « ensauvagement », si galvaudé, désigne précisément cela : la destruction des normes qui rendent possible la vie en commun, la régression vers un état où seul compte le rapport de force, où la parole cède devant le coup. Refuser l’ensauvagement, ce n’est pas réclamer un consensus mou : c’est imposer une ligne infranchissable. Aucun camp n’a le droit de tuer. Aucun discours politique ne peut préparer, excuser ou minimiser le lynchage. Tant que nous ne le dirons pas à tous, avec la même force, nous continuerons à compter les morts. Et les prochains ne seront peut-être pas des nationalistes catholiques. Ce seront peut-être des Juifs, des militants, des étudiants, des policiers. Peu importe : dans une société ensauvagée, personne n’est à l’abri. Les prochains cadavres seront sur nos consciences à tous. À commencer par celle de Mélenchon.
Même règle. Même fermeté. Même honte. Zéro milice, zéro excuse, zéro double standard. La civilisation, c’est une ligne. On la tient, ou on tombe.
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