L’anthropologue et politologue Fundji Benedict revient, à travers les controverses agitant les prises de position sur l’Iran de l’enseignant de Sciences Po Kevan Gafaïti, sur l’enjeu de la liberté académique, sur l’impact des titres et des statuts dans la parole publique du chercheur et sur les conditions d’une parole épistémologique fondée dans un contexte de conflit.
Il existe des séquences où l’on voit, presque en temps réel, comment s’assemble l’autorité dans l’espace public : une crise, un brouillard informationnel, une opinion en quête de repères, des rédactions sous pression et un label qui “suffit” à transformer une prise de parole en savoir. Ce label, en France, a un nom : l’affiliation à une grande institution. L’affaire Kevan Gafaïti est d’abord un rappel simple : la liberté académique protège la recherche, pas l’immunité. Elle n’est pas une barrière contre la critique méthodologique ; elle est, au contraire, l’exigence que la parole savante accepte d’être évaluée, discutée, réfutée.
Commençons par l’évidence morale : les menaces et le cyberharcèlement allégués par M. Gafaïti, et notamment dans un communiqué de deux pages qu’il a diffusé (s’ils sont réels), sont intolérables. Les violences en ligne ne “prouvent” rien sur le fond d’une controverse : elles l’empoisonnent. Toute société démocratique doit protéger l’intégrité physique et psychologique de ceux qui s’expriment, y compris lorsqu’on conteste leurs analyses. Cela est vrai pour Mr Gafaïti qui devrait savoir que les accusations et menaces qu’il profère dans son communiqué à l’égard du Mahnaz Shiraliet de Mona Jafarian sont intolérables.
“Cette campagne de cyber-harcèlement, de menaces de mort et de calomnies dont je suis la cible a été initiée par des activistes, notamment Mona Jafarian et Mahnaz Shirali. ” (communiqué du 26 janvier 2026 signé Kevan Gafaïti)
Mais condamner les menaces ne doit pas conduire à un second glissement, plus grave encore : transformer une critique de discours en tabou, au nom de la liberté académique. Or ce qui est en jeu ici dépasse une polémique. L’enjeu est épistémologique et politique : comment se fabrique une lecture “légitime” d’un événement violent, quand un régime autoritaire coupe les communications, contrôle les récits et cherche activement à produire de l’incertitude ?
Dans les environnements autoritaires, l’“incertitude” n’est pas seulement un état de fait : c’est un outil de gouvernement. Le pouvoir produit une asymétrie informationnelle (blackout, intimidation, propagande, brouillage), puis exploite cette asymétrie pour imposer une posture de “prudence” qui, mal encadrée, devient relativisme. C’est précisément sur ce point que la parole académique est attendue : non pour “surenchérir”, mais pour hiérarchiser, trianguler, déclarer ses limites, et surtout refuser l’équivalence entre sources documentées et communications d’un État répressif.
Quand l’affiliation devient un dispositif rhétorique
Dans plusieurs interventions, M. Gafaïti a été présenté (et s’est présenté) à travers une autorité institutionnelle, notamment via Sciences Po. Pour le public, cette affiliation fonctionne comme un sceau : elle suggère rigueur, méthode, vérification. Le problème n’est pas d’enseigner ; le problème est le raccourci : affiliation = preuve. En sciences sociales, l’autorité est un contrat implicite : plus vous êtes “haut” dans la chaîne de crédibilité, plus vous devez clarifier trois choses : ce que vous avez observé directement ; ce que vous inférez (et sur quelles bases) ; ce que vous ne savez pas (et pourquoi). Or, au cœur de cette controverse, une tension persiste entre l’ethos du “témoin” Gafaïti (présence “sur place”, lecture “à chaud”, posture d’observation) et des éléments rapportés dans ses propres prises de parole, où il admet des limites d’accès et d’observation pendant son séjour, limites qui changent profondément le statut épistémique d’un propos. Dans un contexte autoritaire, ces limites ne sont pas surprenantes. Mais elles doivent être explicitement intégrées dans l’analyse : elles en bornent la validité. Ce point n’a rien d’“ad hominem”. Il est le B.A.-BA de la recherche : un terrain contraint impose une réflexivité renforcée, pas une amplification de l’autorité.
“ Témoignage à chaud : … Mon regard est celui d’un enseignant à Sciences Po Paris, mais aussi d’un observateur présent sur place au moment où la situation a commencé à évoluer.” (Publication Instagram de Kevan Gafaïti)
Cette phrase concentre un mécanisme classique d’“autorité par empilement” : institution (prestige) + présence (terrain) + immédiateté (“à chaud”). Or, en épistémologie, ces trois éléments n’équivalent pas à une méthode. Le terrain ne vaut pas preuve s’il n’est pas décrit (accès, contraintes, observations, contacts, sources). L’immédiateté ne vaut pas rigueur si elle n’est pas accompagnée d’un protocole de vérification. Et l’institution, si prestigieuse soit-elle, ne peut tenir lieu de démonstration.
Un point absent de la plupart des traitements médiatiques mais central est la sur-légitimation par la création d’une structure présentée comme institut. Le fait de se présenter comme fondateur et président de l’IRIG agit, dans l’espace public, comme un amplificateur d’expertise : au label d’une grande institution s’ajoute un label de type “think tank / institut”, qui suggère — pour le non-spécialiste — équipe, publications, comité scientifique, méthodes, financement, relecture par les pairs. Le sujet ici n’est pas de “juger” l’existence d’un institut : c’est d’exiger, au nom de la déontologie, la transparence minimale quand cette entité devient un instrument de crédibilité médiatique. Dès lors qu’un “institut” est mobilisé pour renforcer une parole sur un conflit majeur, la question est simple et légitime : quels travaux, quelles publications, quelle gouvernance scientifique, quelles procédures de vérification, quelles affiliations réelles ? L’absence de clarification publique sur ces points ne prouve pas une faute — mais elle nourrit un problème : la confusion entre capital symbolique et validation scientifique.
La “grammaire de la minimisation” : quand les mots produisent un monde
Là où l’analyse critique du discours (CDA) devient indispensable, c’est lorsqu’elle montre comment des choix lexicaux — apparemment “neutres” — fabriquent une réalité politique. Dans un contexte de répression, le lexique n’est pas décoratif : il est performatif. Trois familles de formulations, fréquemment observables dans ce type de séquences, méritent une attention particulière :
Neutralisation / désémantisation : parler d’“événements”, de “situation”, de “contestation”, c’est parfois chercher la prudence. Mais c’est aussi, souvent, dépolitiser : on efface la nature du conflit (État/société), on dilue la violence, on rend les agents invisibles. La question n’est pas de “forcer” un vocabulaire militant ; la question est : quel effet produit le choix du terme ? Quand un pouvoir tire pour tuer, arrête, torture, coupe les communications, le langage qui “lisse” devient, de fait, une minimisation.
Euphémisation de la violence d’État : qualifier la répression comme un “encadrement” ou un “confinement” (formulations rapportées dans les débats) relève d’une euphémisation lourde : le champ sémantique n’est plus celui de la violence, mais celui de la gestion administrative. Là où l’on attend, au minimum, une description des asymétries (force armée contre civils), on obtient une image de régulation.
Effacement de l’agent : “La situation évolue”, “l’appareil sécuritaire est mobilisé”, “un verrouillage rend l’accès difficile” : ces tournures ont une propriété commune elles effacent le décideur, donc la responsabilité. C’est précisément l’un des procédés centraux des communications autoritaires : produire des phrases vraies grammaticalement, mais politiquement déresponsabilisantes.
Ce triptyque (neutraliser / euphémiser / désagentiver) produit une conséquence clé : il transforme une violence d’État en “gestion du désordre”. Et cette transformation n’est pas neutre : elle réordonne le champ moral. Au lieu d’un État responsable de la coercition, on obtient un système “qui répond”, “qui encadre”, “qui contient”. Or la CDA nous apprend que la passivation et la nominalisation (le “verrouillage” plutôt que “le régime verrouille”) sont des techniques de discours à effet politique : elles réduisent la possibilité même d’assigner une responsabilité.
Fausse symétrie : quand “complexité” devient équivalence
Un autre mécanisme, très fréquent dans les récits de crise, consiste à construire une symétrie trompeuse : “il y a des manifestants, mais aussi des soutiens au régime”, “la société est fracturée”, “il faut tenir les deux”. En théorie, la sociologie du politique oblige à considérer les clivages. En pratique, dans un contexte autoritaire, cette symétrie oublie une donnée : le pouvoir a le monopole des armes, des prisons, et de la censure. Ainsi, rappeler qu’il existe des mobilisations pro-gouvernementales sans préciser qu’elles peuvent être encadrées, instrumentalisées, contraintes ou mises en scène, revient à produire une équivalence de légitimité entre une société mobilisée et un État répressif. C’est un glissement subtil : l’argument de la “complexité” devient un outil de normalisation. Il ne s’agit pas de nier que des soutiens existent. Il s’agit de rappeler que, sous coercition, l’expression publique n’a pas le même statut. La “complexité” n’est pas une excuse pour dissoudre l’asymétrie structurelle et il faut constater qu’elle est devenue dans les débats médiatiques, un signifiant de respectabilité. Mais en contexte autoritaire, la complexité doit être méthodologiquement située : qui parle librement ? qui risque sa vie ? qui possède les moyens de coercition ? Qui contrôle l’image ? Sans cette matrice, l’appel à la complexité devient un instrument de neutralisation : on transforme une domination documentée en simple pluralisme sociologique.
Déplacement du débat : de la critique méthodologique à la plainte identitaire
Le point le plus sensible est celui du déplacement : lorsque des critiques portant sur le vocabulaire, la méthode, l’accès au terrain, la cohérence des propos, sont requalifiées en attaques identitaires (racisme, islamophobie, soupçon de “double discours”), le débat change de nature. Soyons précis : le racisme existe et traverse la société française, y compris les médias. L’islamophobe n’existe pas. Mais les mobiliser comme réponse globale à une critique portant sur la construction d’un récit peut avoir un effet mécanique : rendre la critique impossible, car elle devient moralement coûteuse.
Citation (Instagram) : “ Ce qui s’est passé est particulièrement grave, car cela relève d’un traitement ethnique différencié…” (Publication Instagram Kevin Gafaïti)
C’est un mécanisme d’immunisation bien connu : on substitue à la question “quelles preuves ? quelles sources ?” une autre question “quel type de personne ose critiquer ?”. La charge de la preuve se renverse. Le chercheur n’a plus à clarifier son protocole ; ce sont les contradicteurs qui doivent prouver leur innocence morale impossible à établir de façon définitive. La liberté académique, dans ce contexte, est parfois invoquée comme un second bouclier : “vous attaquez l’expertise”, “vous menacez la science”, “vous censurez”. Or la liberté académique n’est pas un droit à l’infaillibilité ; c’est un droit à l’enquête donc au contrôle critique.
Ajout accusatoire & mise en garde : disqualifier une collègue académique par étiquetage militant
Ici, un seuil déontologique est franchi lorsqu’un universitaire, au lieu de répondre sur le fond (sources, protocole, limites), requalifie publiquement Mahnaz Shirali, une collègue académique, en “activiste/militante” non comme description neutre, mais comme dispositif de disqualification.Dans son communiqué, M. Gafaïti attribue explicitement l’initiative d’une campagne à des “activistes”, en nommant notamment Mona Jafarian et ma collègue Mahnaz Shirali. Or, lorsqu’il s’agit d’une chercheuse reconnue, ce glissement n’est pas anodin : il déplace la controverse du plan de la critique savante vers celui d’une intention militante supposée et par là, il cherche à dévaluer la parole académique de l’autre. C’est une faute déontologique à un double titre : d’abord parce qu’elle escamote la discussion méthodologique en attaquant le statut (“militante”) ; ensuite parce qu’elle instrumentalise la réputation (et le public) contre une collègue, au lieu de respecter les voies normales du débat scientifique (réponse argumentée, exposition des sources, clarification des limites). Il doit être mis en garde : la communauté académique n’a pas à accepter que l’étiquetage militant serve d’arme rhétorique pour neutraliser une critique épistémologique. La seule réponse légitime, ici, c’est la transparence : méthodes, corpus, sources, contraintes, et discussion contradictoire.
Encadré 1 — Cinq mécanismes discursifs signalent une convergence “structurelle”
(Il ne s’agit pas d’intention ; il s’agit d’effets.)
1. Euphémisation : violence → “encadrement”, répression → “containment”
2. Désémantisation : soulèvement → “événements”, “situation”
3. Effacement de l’agent : décisions politiques → tournures impersonnelles
4. Fausse symétrie : oppresseur/opprimé → deux camps “équivalents”
5. Déplacement immunisant : critique méthodologique → procès moral (racisme / islamophobie / atteinte à la liberté académique)
Un enjeu épistémologique : le régime autoritaire comme producteur d’incertitude
L’épistémologie politique des régimes autoritaires est simple : ils ne cherchent pas seulement à convaincre, ils cherchent à désorienter. Une coupure d’Internet n’a pas qu’un effet technique ; elle crée un monde où “on ne sait pas”, donc où “tout se vaut”, donc où “il faut être prudent”, donc où la condamnation se fragilise. C’est une stratégie : produire de l’incertitude pour neutraliser la réaction. Dans ce contexte, la prudence est une vertu uniquement si elle est méthodologiquement explicitée. Une prudence sans protocole (sans hiérarchie des sources, sans triangulation, sans distinction entre rumeur, témoignage, enquête, rapport) devient le carburant du relativisme. Et le relativisme, en situation de répression, sert presque toujours l’acteur le plus puissant : l’État.
Autrement dit : l’exigence scientifique n’est pas d’attendre la certitude parfaite, mais d’indiquer ce qu’on sait, comment on le sait, et ce qu’on ignore. Le public accepte l’incertitude ; il n’accepte pas qu’on la transforme en “flou total” qui interdit toute qualification morale. La responsabilité épistémique du chercheur est ici redoublée : en contexte de propagande, la prudence doit être asymétrique. On doit être plus prudent envers la source la plus puissante (l’État autoritaire) qu’envers les traces risquées produites par les victimes (témoignages, vidéos, constellations d’indices) — tout en vérifiant. Si la prudence s’exerce prioritairement contre les sources critiques et humanitaires, elle cesse d’être prudence : elle devient, de facto, un biais institutionnalisé.
Un enjeu diplomatique : les “experts occidentaux” comme ressources narratives
La dimension diplomatique est rarement dite frontalement, mais elle est centrale. Dans les crises, les régimes contestés recherchent des ressources externes : images de soutien, déclarations d’équivalence, et surtout voix occidentales qui “nuancent”. Le régime n’a pas besoin d’une collusion ; il a besoin d’une citation. Il suffit qu’un propos “académique”, associé à un label prestigieux, puisse être brandi comme preuve que “même en Occident, des experts reconnaissent la complexité”. Ce mécanisme a trois effets diplomatiques : l’affaiblissement des coalitions car si “le bilan est flou”, l’urgence de sanctions se discute ; la dissuasion médiatique puisque les rédactions hésitent à qualifier, de peur d’être accusées de partialité ; et enfin la fragmentation de la diaspora parce que les victimes et leurs soutiens sont renvoyés à l’émotion, l’expert à la raison.
La question n’est donc pas : “M. Gafaïti voulait-il aider le régime ?” La question est : son récit est-il utilisable par le régime des mollahs ? Et, si oui, qu’implique cette utilisabilité pour la responsabilité académique et médiatique ? Les “voix d’autorité” occidentales ont une valeur diplomatique particulière : elles peuvent être mobilisées lors d’échanges bilatéraux, dans les médias internationaux, ou dans les argumentaires de riposte (“même vos universitaires le disent”). La conséquence est très concrète : un discours euphémisant, lorsqu’il est adossé à des labels institutionnels, devient un instrument possible d’atténuation des coûts diplomatiques pour un régime. Cela ne prouve rien sur l’intention de l’orateur; cela prouve l’importance de la responsabilité.
Hygiène médiatique, clarification institutionnelle, responsabilité savante
Cette « affaire » ne doit pas devenir un tribunal populaire, ni un concours d’anathèmes. Elle doit devenir une leçon de méthode. Pour les médias : à chaque intervention d’un “expert”, exiger une fiche de transparence : statut exact (titulaire/chargé de cours/doctorant), nature du voyage (privé/recherche), limites d’observation, sources utilisées, incertitudes. Ce n’est pas “douter” : c’est protéger le public.Pour les institutions, il importe de clarifier l’usage public de l’affiliation : dire ce que signifie “enseignant”, ce que l’institution cautionne ou ne cautionne pas, rappeler que l’affiliation n’est pas un certificat de véracité. Une charte claire protège l’institution autant que l’espace public. Pour les chercheurs : pratiquer l’humilité méthodologique, surtout en contexte autoritaire : “je n’ai pas pu vérifier”, “je n’ai pas observé”, “je ne peux conclure que sur…” Ce n’est pas une faiblesse ; c’est l’éthique de la preuve.
Il faut ajouter ici une règle d’or : ne jamais répondre à une critique méthodologique par une disqualification statutaire (“militant”). C’est un interdit éthique implicite de la pratique scientifique : l’argument doit répondre à l’argument. Et lorsqu’on choisit la voie inverse, on signale que l’on préfère la bataille d’image à l’examen des preuves.
La liberté académique commence là où l’immunité s’arrête
Condamner les menaces, oui sans réserve. Mais refuser qu’elles servent de levier pour interdire l’examen critique, tout autant. La liberté académique n’est pas un privilège de parole ; c’est une discipline : celle qui oblige à rendre des comptes sur ses mots, ses sources, ses limites —surtout lorsque l’on parle d’un pays où l’État réprime, censure et fabrique de l’incertitude. Le débat n’oppose pas la liberté à la censure. Il oppose la liberté avec responsabilité au prestige sans méthode. Or, dans les crises, le prestige sans méthode est rarement neutre : il devient une ressource pour les puissants, et une injure supplémentaire pour les victimes.
Dans ce cadre, l’enjeu central n’est pas la “droitisation” ou la “polémique” : il est déontologique. La controverse ne porte pas sur le droit, parfaitement légitime, de produire une interprétation minoritaire d’une crise. Elle porte sur la manière dont une position est construite (présentée et immunisée) et sur les effets politiques que cette construction emporte lorsqu’elle est adossée à une autorité académique. Un universitaire ne peut pas, d’un côté, réclamer la protection maximale de la liberté académique et, de l’autre, dégrader le débat savant en substituant à la discussion des preuves un jeu de disqualification personnelle. Lorsque Kevan Gafaïti qualifie publiquement une collègue universitaire (Mahnaz Shirali) de “militante” afin de fragiliser sa parole, il ne s’agit pas d’un désaccord de fond ordinaire : c’est un procédé de disqualification qui évite précisément la question des sources, des méthodes, des contradictions et du protocole de vérification. C’est précisément ici que la responsabilité publique du chercheur intervient. La liberté académique protège la recherche contre la censure et les pressions politiques ; elle ne saurait, en revanche, fonctionner comme dérogation à la méthode, ni comme exemption du contrôle par les pairs et de l’obligation de transparence (statut du terrain, limites d’observation, protocoles de vérification, règles de triangulation). Lorsque l’autorité institutionnelle est mobilisée pour donner un poids de “connaissance” à ce qui relève, en réalité, d’un accès limité, d’un corpus incertain ou d’un dispositif de preuve non explicité, la conséquence est prévisible : le débat est déplacé de la question “quelles sources ? quelle méthode ? quels faits ?” vers la question “qui a le droit de parler ?” — terrain sur lequel la discussion devient moralement coûteuse et méthodologiquement stérile. La controverse ne peut donc pas être traitée comme un simple “clash” médiatique : elle renvoie aux obligations minimales de la discussion scientifique, où l’on réfute des arguments, pas des identités, et où l’on répond sur le fond, pas par étiquetage.
Dans ce contexte, il est essentiel de rappeler un principe simple : une critique méthodologique n’est ni une persécution, ni un procès en identité. La déontologie universitaire (en particulier dans l’étude des régimes autoritaires, des violences politiques et des conflits) impose une discipline de langage et de preuve. Elle impose aussi ( je le répète) le respect des contradicteurs : disqualifier une collègue en la rabattant sur le registre du “militantisme” au lieu de répondre aux objections sur le fond revient à fragiliser la possibilité même d’un débat savant. À cet égard, je précise tenir à la disposition de Mahnaz Shirali et de Mona Jafarian (à toutes fins utiles) le rapport complet d’analyse critique du discours (CDA) portant sur les interventions publiques et les communiqués de presse de Kevan Gafaïti, accompagné des annexes de corpus, des tableaux de codage, et des grilles d’occurrences ayant permis d’établir les convergences lexicales et rhétoriques analysées. Ce document n’a pas vocation à nourrir une querelle personnelle ; il vise au contraire à remettre l’échange sur son terrain légitime : celui des standards académiques (transparence, méthode, hiérarchie des sources, explicitation des limites).
Dans les séquences examinées, l’économie du discours repose de façon récurrente sur une chaîne discursive identifiable : neutralisation lexicale (“événements”, “situation”, “contestation”), euphémisation de la coercition (“encadrer”, “contenir”), nominalisations (“verrouillage”, “accès difficile”), invocation de “prudence” sans protocole explicite, puis glissement vers des mécanismes d’auto-protection rhétorique lorsque la critique surgit (requalification de la contradiction en “attaque”, moralisation disqualifiante, invocation de la liberté académique comme bouclier). À ce stade, l’enjeu n’est plus seulement analytique : il devient épistémologique, parce qu’il brouille la hiérarchie des preuves, et diplomatique, parce qu’un discours “nuancé” produit sous label d’expertise peut être instrumentalisé comme caution externe au bénéfice d’un pouvoir autoritaire.
Une autre question, enfin, ne peut être éludée : celle de la construction d’autorité. La création et la mobilisation médiatique de l’“Institut des Relations Internationales et de Géopolitique (IRIG)” posent un problème de lisibilité publique : statut, gouvernance, comité scientifique, publications, modalités de financement, équipe, rattachements, autant d’éléments qui, dans l’espace académique et para-académique, permettent de distinguer une structure de recherche établie d’un simple label personnel. Or, dans une séquence aussi sensible, où le crédit accordé à l’“expert” pèse sur la compréhension publique d’un épisode de violence politique, l’usage d’un institut aux contours flous peut contribuer à amplifier artificiellement une légitimité déjà portée par une affiliation institutionnelle prestigieuse. Ici encore, l’exigence n’est pas l’attaque : c’est la transparence, condition minimale de la confiance.
Enfin, le problème n’est pas circonscrit à un seul dossier. Les mêmes mécanismes surconfiance, glissements terminologiques, prudence proclamée sans protocole, traitements approximatifs des catégories, hiérarchie des sources incertaine, absence de cadrage probatoire explicite, réduction des objections à des « attaques » se retrouvent, selon nos observations, dans d’autres prises de parole, notamment lorsqu’il est question du Somaliland. Or ce sujet d’étude exige une maîtrise rigoureuse des codes (historiques, juridiques, diplomatiques), plus encore qu’ailleurs, et une maîtrise minimale des cadres (statut international, dynamiques régionales, enjeux de reconnaissance, sources locales). La prudence méthodologique doit ici être redoublée, précisément parce que les mots (“reconnaissance”, “souveraineté”, “sécession”, “stabilité”) ont des effets politiques immédiats. Il serait donc de bon ton (et conforme à l’éthique de responsabilité) que Kevan Gafaïti s’abstienne de s’exprimer sur des sujets dont les bases factuelles et les codes diplomatiques ne sont pas solidement établis, au risque de reproduire les mêmes erreurs de cadrage et de produire, là encore, un “prestige sans méthode”. La récurrence de ces écarts ne condamne pas une personne ; elle signale un risque : celui d’une “dérive de l’expertise”, où l’on se sent autorisé à commenter des terrains dont on ne maîtrise pas les fondations, au seul motif d’une visibilité médiatique acquise ailleurs. Dans une période saturée de propagandes, de guerres informationnelles et de diplomaties d’influence, l’humilité méthodologique n’est pas un luxe : c’est une condition de responsabilité.
L’objectif ici n’est pas de “faire taire” : l’objectif est de réhabiliter la responsabilité avec un rappel ferme. Parler publiquement au nom de la science sociale oblige à distinguer ce que l’on sait de ce que l’on suppose ; à hiérarchiser les sources ; à expliciter les limites ; à répondre au fond ; à ne pas substituer l’argument d’autorité à la démonstration ; à ne pas transformer la liberté académique en immunité. C’est à ce prix (et à ce prix seulement) que la parole académique demeure ce qu’elle doit être : non pas un instrument de brouillage, mais un service rendu à la vérité, aux victimes et au débat démocratique.
Dans les régimes autoritaires, l’incertitude n’est pas un brouillard naturel ; c’est un instrument. Toute parole d’expertise qui, intentionnellement ou non, épouse cette économie de l’incertitude devient immédiatement utilisable et donc dangereuse. C’est pourquoi la liberté académique doit être défendue, oui, mais défendue pour ce qu’elle est : une liberté sous exigence, et non une immunité.
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