Par Frédéric Roussey, entrepreneur et conseiller en communication

À Évian, la France ouvre le sommet du G7, vingt-trois ans après le G8 organisé dans la même ville. Autour de la table, les grandes puissances industrielles, mais aussi des États invités d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, observent attentivement la capacité française à proposer une vision claire dans un monde fragmenté. Accueillir le G7 n’est pas un honneur protocolaire, c’est une épreuve de crédibilité. La question est simple : la France parle-t-elle encore au monde avec des moyens à la hauteur de ses ambitions ?

En 2026, le décalage entre notre discours stratégique et nos capacités réelles devient un risque. Le conflit ukrainien en a été le révélateur. Depuis des années, Paris défend l’autonomie stratégique européenne. Longtemps contestée, cette vision apparaît aujourd’hui plus lucide. Mais la réalité budgétaire s’impose : malgré la qualité de son modèle d’armée complet, la France ne peut rivaliser ni avec l’aide massive américaine ni avec l’effort spectaculaire engagé par l’Allemagne depuis la « Zeitenwende ». L’ambition stratégique exige désormais une traduction industrielle et capacitaire.

 

La fin des illusions

Le système international n’est plus structuré par des règles stabilisées mais par une compétition assumée entre puissances. Les États-Unis, la Chine, la Russie, mais aussi la Turquie ou l’Inde, agissent selon une logique directe de puissance. Dans ce monde redevenu conflictuel, la neutralité est une fiction et l’indécision une faute.

La crédibilité d’un État ne se mesure plus à ses intentions mais à sa capacité d’action. Or la France oscille trop souvent entre un alignement implicite sur l’OTAN, une ambition européenne inaboutie et un héritage gaullien mal clarifié. Cette indétermination affaiblit notre voix. Être un partenaire fiable ne signifie pas renoncer à peser par soi-même.

La présidence du G7 doit être plus qu’une vitrine diplomatique. Elle doit devenir un levier pour lutter contre les surcapacités industrielles, les pratiques déloyales et les déséquilibres commerciaux. Elle doit surtout proposer aux pays du Sud une alternative crédible au face-à-face Washington-Pékin.

 

La souveraineté comme infrastructure

La souveraineté ne se proclame pas, elle se construit. Elle repose sur des infrastructures énergétiques, industrielles et technologiques solides. Peut-on parler d’autonomie lorsque nos chaînes d’approvisionnement en minerais critiques sont fragiles, lorsque nos semi-conducteurs dépendent de productions extérieures, lorsque nos données stratégiques reposent sur des clouds non européens ?

Sans base productive, l’autonomie stratégique reste un concept vide. La réindustrialisation des secteurs critiques, la maîtrise de l’intelligence artificielle et le renforcement de notre base industrielle et technologique de défense sont des priorités immédiates. La guerre en Ukraine l’a démontré : passer d’une économie de paix à une économie de guerre ne se décrète pas, cela se prépare. L’influence française ne se mesure plus au nombre d’ambassades mais à la sécurisation de ses chaînes de valeur et à sa capacité à produire.

 

Hiérarchiser pour redevenir décisif

Vouloir être présent partout conduit à n’être décisif nulle part. La France doit hiérarchiser ses priorités. Notre espace stratégique naturel s’articule autour du bassin méditerranéen et de nos territoires ultramarins. C’est là que notre crédibilité doit être incontestable.

La revendication d’une « troisième voie » entre Washington et Pékin est légitime. Mais elle restera une posture si elle ne s’appuie pas sur des capacités réelles. Dans l’Indo-Pacifique, être une puissance d’équilibre ne signifie pas être neutre. Cela suppose d’être capable de sécuriser ses espaces maritimes, de protéger ses intérêts et d’appuyer concrètement ses partenaires, de l’Inde au Japon. Sans moyens navals crédibles, sans souveraineté technologique et sans capacité de projection autonome, la stratégie française restera déclarative. L’équilibre n’existe que lorsqu’il est soutenu par un rapport de force assumé.

Dans le même temps, la présence française en Guyane et dans les Antilles ne peut se limiter à une logique sécuritaire centrée sur la lutte contre les narcotrafics. Réduire ces territoires à des points de contrôle revient à ignorer leur potentiel stratégique. Ils doivent devenir des pôles de stabilité, de développement économique et d’influence régionale. Cela implique des investissements durables, une présence étatique renforcée et une stratégie caribéenne et sud-américaine cohérente. Faute de vision, ces territoires resteront en marge alors qu’ils constituent des leviers de puissance majeurs.

En Afrique, continent central des décennies à venir, les logiques d’influence héritées du passé sont dépassées. Les nouvelles générations attendent des partenariats équilibrés, visibles et respectueux des souverainetés locales. La coopération doit devenir concrète et créatrice de valeur.

Sur le plan européen, la dynamique se complexifie. Le moteur franco-allemand, pilier historique de l’Union, se fragilise à mesure que Berlin approfondit son rapprochement stratégique avec Rome. L’axe germano-italien, fondé sur des convergences industrielles et énergétiques croissantes, modifie l’équilibre interne européen. Si la France ne clarifie pas sa propre stratégie industrielle et budgétaire, elle risque d’être marginalisée au sein même du cœur continental.

 

Réformer l’ordre international

Dans un monde multipolaire, les institutions héritées de 1945 doivent évoluer. La réforme de l’Organisation des Nations unies et de son Conseil de sécurité n’est plus une option théorique mais une nécessité stratégique. La représentativité des grandes régions du monde, la cohérence des responsabilités et l’alignement entre engagement pour la paix et gouvernance internationale doivent être repensés.

Il serait incohérent qu’un futur secrétaire général soit issu d’un pays dont la politique internationale entrerait en contradiction avec les principes mêmes que l’ONU prétend défendre. La crédibilité des institutions dépend de la cohérence entre les discours et les engagements réels. Sans réforme du Conseil de sécurité et clarification des responsabilités, l’ordre multilatéral continuera de perdre en légitimité.

 

De la parole à la puissance

Évian sera un test. La France peut transformer le G7 en instrument de coordination stratégique ou rester l’hôte d’un club en perte d’influence. Dans les cinq prochaines années, notre pays ne doit plus seulement chercher à être entendu. Il doit devenir indispensable.

Cela suppose de renforcer le moteur franco-allemand tout en assumant les nouvelles réalités européennes, d’investir massivement dans les technologies de souveraineté, de consolider notre base industrielle et d’affirmer une stratégie maritime et ultramarine cohérente.

La puissance de demain sera celle qui saura conjuguer innovation technologique, solidité industrielle et finesse diplomatique. Le temps de la diplomatie du verbe est révolu. La France doit réconcilier ce qu’elle dit et ce qu’elle fait si elle veut rester une puissance d’équilibre dans un monde redevenu brutal.

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