François Vuillemin est Docteur en histoire et a été chef des services économiques français au Venezuela
Alors que l’incertitude règne encore à Caracas sur la situation exacte du pays, l’arrestation spectaculaire de Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores à leur domicile de Caracas par les forces spéciales des Etats-Unis dans la nuit du 3 janvier et leur transfert à New-York sonnent comme une nouvelle démonstration de force audacieuse de Washington dans l’ordre international.
Un coup de force dont l’écho s’entend bien au-delà du continent américain, en Chine et en Russie notamment, mais qui résonne d’abord dans ce que le théoricien Nicolas J. Spykman, appelait « la méditerranée américaine », c’est-à-dire le bassin de la Caraïbe duquel « aucune menace sérieuse contre la position des Etats-Unis ne pourrait procéder ».
Depuis l’accession d’Hugo Chávez au pouvoir en 1999, à la suite d’un long processus de décomposition de la IVème République vénézuélienne, la politique étrangère de Washington à l’égard du Venezuela a été marquée par plusieurs phases d’intensité variable mais dont le point commun était la conviction que le régime bolivarien constituait une menace directe contre les intérêts américains et la stabilité de la région. À partir des années 2000, l’administration Clinton a imposé des sanctions ciblées contre des membres du gouvernement chaviste en raison de violations des droits de l’homme, de corruption et de restrictions à la démocratie. Dans les années qui ont suivi le coup d’État avorté de 2002 contre Hugo Chávez, les États-Unis ont également apporté, avec des résultats variables, un soutien financier et logistique quasi-constant à des mouvements d’opposition marqués par de sourdes luttes internes. Avec la détérioration de la situation économique et humanitaire au Venezuela, les Américains ont commencé à aborder la question des droits de l’homme, déplorant la crise induite par l’exil de plusieurs millions de vénézuéliens et ses effets déstabilisants dans l’ensemble de la région. La reconnaissance de l’opposant Juan Guaidó par la première administration Trump en janvier 2019, comme président par intérim, après que NicolásMaduro ait été réélu dans des élections contestées, a marqué une intensification du soutien américain à l’opposition. Une opération finalement sans lendemain après l’échec cinglant de « l’Opération Liberté » du 30 avril 2019 qui a révélé que l’armée vénézuélienne n’avait pas basculé du côté du président intérimaire. Ensuite, l’administration Biden a encouragé un processus de « dialogue » entre Nicolás Maduro et l’opposition qui a eu comme principaleconséquence de décourager durablement l’opposition face à un pouvoir dictatorial paraissant adoubé, fut-ce de mauvaise grâce, par la Maison Blanche.
Aujourd’hui, les raisons de l’offensive américaine résident plus dans le logiciel politique et diplomatique du 47ème président des Etats-Unis que dans une modification significative des données de terrain. En effet, les relations dangereuses du régime avec la Chine, la Russie, l’Iran et Cuba ne sont pas nouvelles. Les atteintes répétées et violentes contre les droits de l’Homme sont également une constante d’un régime dont le sinistre bâtiment de l’hélicoïde est devenu le symbole. La cleptocratie organisée par la « boli-burguesía » sur l’ensemble des activités économiques nationales n’est pas non plus une nouveauté. Quant au trafic de drogueet l’implication, passive ou active, des dirigeants vénézuéliens dans celui-ci, c’est une autre donnée connue de longue date de la DEA et du ministère de la Justice américain.
Si le contenu du dossier vénézuélien n’a donc guère évolué, ce qui a fondamentalement changé, c’est la volonté des Etats-Unis de rappeler au monde, et d’abord à la Chine, les règles du jeu : sous Donald Trump, toucher à l’Amérique latine veut dire toucher à la sécurité nationale américaine. Dans une période de concurrence intense entre les deux super-puissances, cette seule donnée légitime donc, aux yeux de Washington, les libertés prises avec le droit international. On se retrouve ici, somme toute, dans une relecture « new wave » du wilsonisme qui a justifié les interventions américaines sous prétexte de promouvoir la démocratie et la stabilité fut-ce contre le principe d’autodétermination des peuples. Maduro en avait mésestimé la portée, notamment dans ses gesticulations hostiles au Guyana et dans le risque que faisait courir à la stabilité continentale la création d’un nouvel axe bolivarien entre Caracas et le gouvernement Petro de Bogota.
Dans un ordre plus conjoncturel, ce qui a changé, c’est l’existence d’une relève politique incarnée cette fois par Edmundo González Urrutia, un président élu le 28 juillet 2024, mais enexil à Madrid, et par la nouvelle Prix Nobel de la Paix, María Corina Machado. Il est marquant, toutefois, que Donald Trump ne les mentionne pas dans sa conférence de presse du 3 janvier et qu’il évoque au contraire l’hypothèse d’un engagement américain plus pérenne dont il avait antérieurement critiqué la philosophie dans le cas de l’Irak.
Au-delà des questionnements sur la situation sur le terrain dont on connait finalement peu à l’heure actuelle, en particulier quant à l’état de l’appareil gouvernemental et à la position des forces armées, une chose est certaine : la transition politique sera l’élément clé de la réussite ou de l’échec de l’opération engagée par les Etats-Unis. C’est d’elle que dépendra la viabilité d’un projet global de développement pour le Venezuela de l’après 3 janvier.
Un projet qui doit passer par une rupture avec la culture du tout pétrole poussée au bout de sa logique destructrice par l’expérience Chavez-Maduro. Il faudra, certes, que le pays retrouve aussi rapidement que possible un niveau de production pétrolière qui lui permette de sortir de l’asphyxie – elle est retombée au niveau de 1939 – mais il faudra parallèlement faire admettre à une société obsédée par la monoculture pétrolière que celle-ci n’est qu’un moyen au service d’un projet national et non pas une fin en soi.
Car le pays souffre du naufrage de l’ambition développementaliste qui avait pourtant imprégné avec succès les élites politiques du milieu du XXème siècle. Associée au désordre économique de la « construction du socialisme du XXIème siècle », une rente pétrolière décroissante a nécrosé l’investissement public non pétrolier et dopé les déséquilibres démographiques et territoriaux. Alors qu’en 1940 la société vénézuélienne était encore à 69%, rurale, la dépendance au pétrole a accéléré l’urbanisation de la frange côtière où se concentrent aujourd’hui 90 % de toute la population et d’immenses défis urbanistiques, sociaux, sécuritaires et d’environnement durable. Malgré l’ancrage dans la constitution chaviste de 1999 de dispositions pour garantir la sécurité alimentaire, l’agriculture ne couvre plus que 10 à 20 % des besoins alimentaires du pays. Le levier de l’investissement public a été orienté vers une politique de coopération pétrolière régionale et un système d’assistance sociale doublé de clientélisme politique dirigé vers les quartiers périphériques des grandes métropoles.
Ainsi, la révolution chaviste a rompu avec la politique de substitution des importations érigée en consensus national depuis 1958 et avec l’élan industrialiste et d’aménagement du territoire qui avait démarré dès l’après-guerre avec l’électrification du fleuve Caroni, la création d’une puissante industrie lourde sidérurgique au cœur du pays et l’élévation remarquable des capacités techniques et scientifiques.
Si l’avenir à moyen terme du pays se jouera sur la définition de l’objectif qui sera assigné à sa rente pétrolière, l’orientation stratégique devrait aussi être guidée par une prise en compte réelle des puissants avantages comparatifs non pétroliers du pays, au premier rang desquels ses ressources minières et la valorisation de ses immenses espaces intérieurs.
Aussi, au moment où tant de propos contradictoires se font jour, y compris sur un éventuel accord de la vice-présidente Delcy Rodriguez avec Donald Trump pour gérer la transition sans María Corina Machado et Edmundo González, c’est autour de cette urgenceprogrammatique que doit converger une nouvelle dynamique politique et sociale permise par la fin de l’ère Maduro. Il n’est pas besoin de rappeler ici combien le niveau de confiance politique influera sur la suite des évènements.
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