L’idée, prêtée à Donald Trump et à son entourage, d’appliquer à l’Iran un « modèle vénézuélien » — fondé sur la défection des élites, une transition négociée et un remplacement rapide du sommet du pouvoir — procède d’une erreur classique de la politique étrangère américaine : prendre une issue contingente pour un précédent exportable. Là où Washington croit reconnaître un schéma reproductible, il ne voit en réalité qu’une conjoncture singulière, liée à un type de régime, à un moment géopolitique et à une structure de pouvoir qui n’ont pas d’équivalent en Iran.

Le Venezuela n’a jamais fourni un modèle ; il a offert un cas. Cette distinction est décisive. Ce qui a pu y paraître possible tenait à l’articulation particulière d’un régime fragilisé de l’intérieur, d’élites usées, d’un environnement extérieur relativement permissif et de la possibilité d’une médiation interne. Rien de comparable n’existe en Iran. C’est pourquoi l’analogie échoue sur tous les plans décisifs : la nature du régime, les conditions de succession, le poids économique de l’appareil coercitif, le rôle des puissances extérieures et, plus profondément encore, le rapport entre État, nation et souveraineté.

La première erreur consiste à traiter comme comparables deux régimes qui ne le sont pas. Le chavisme des dernières années Maduro relevait d’un pouvoir de plus en plus personnaliste, dont la cohérence dépendait moins des institutions que de la survie d’un centre patronal. À mesure que les loyautés se privatisent, que les purges se multiplient et que les fidélités s’achètent plus qu’elles ne se commandent, la question change de nature : il ne s’agit plus de savoir si le chef doit être défendu, mais s’il vaut encore le coût de sa défense. C’est dans cet espace de calcul qu’une défection collective devient pensable. Le Venezuela offrait précisément cette vulnérabilité. L’Iran fonctionne selon une logique exactement inverse. Depuis 1979, le régime a été construit pour qu’aucune crise de succession, aucun effondrement personnel, aucune neutralisation d’un centre de pouvoir ne suffise à le faire tomber. Le pouvoir y est distribué, démultiplié, enchâssé dans des institutions qui se surveillent, se recouvrent et se relaient. Les Gardiens de la révolution, les Bassidj, le Conseil des gardiens, l’Assemblée des experts, les bonyads et le bureau du Guide suprême ne forment pas une simple addition d’organes ; ils composent une architecture de survie. C’est précisément parce qu’aucun acteur n’y règne seul qu’aucun acteur ne peut, à lui seul, faire bifurquer le système. En Iran, une succession n’ouvre pas le régime : elle tend d’abord à le resserrer.

Il ne s’agit pas d’un accident de construction, mais d’une leçon historique incorporée au régime lui-même. La révolution islamique a tiré de la chute du Shah une conclusion simple : un pouvoir trop concentré dans un homme finit par mourir avec lui. La réponse iranienne a donc consisté à disperser la capacité de commandement, de contrôle et de coercition. C’est pourquoi toute stratégie fondée sur l’idée qu’il suffirait d’abattre le sommet pour traiter ensuite avec le reste repose sur une erreur élémentaire : en Iran, le “reste” est précisément ce qui a été pensé pour survivre au sommet. Le précédent vénézuélien supposait d’ailleurs bien plus que la mise à l’écart de Maduro. Il exigeait l’existence, ou du moins la possibilité, d’une figure de transition capable de parler à deux mondes à la fois : assez légitime en interne pour obtenir l’obéissance des survivants du régime, assez acceptable à l’extérieur pour être traitée comme interlocuteur par Washington, et assez pragmatique pour négocier une transmission du pouvoir. Peu importe ici qu’un acteur vénézuélien ait incarné parfaitement cette combinaison ; ce qui compte est qu’elle y était pensable. C’est précisément cette possibilité qui, en Iran, fait défaut.

Chercher un “équivalent iranien” révèle aussitôt l’impasse. En Iran, les acteurs qui comptent réellement tirent leur légitimité de leur loyauté éprouvée envers le régime. Autrement dit, plus une figure est crédible à l’intérieur, moins elle peut l’être aux yeux de Washington ; et plus elle devient acceptable pour Washington, plus elle se disqualifie auprès des centres réels du pouvoir iranien. La contradiction n’est pas d’image, mais de structure. Un homme perçu comme l’interlocuteur des Américains perdrait aussitôt ce dont il aurait précisément besoin pour gouverner : la confiance des Gardiens, des Bassidj et du clergé politique. C’est ici que l’intuition trumpienne révèle sa naïveté. Le problème n’est pas de savoir si Washington peut dresser une liste de successeurs possibles. Le problème est que, dans le cas iranien, le simple fait d’être désigné par Washington devient presque rédhibitoire. Ce qui, dans une logique américaine, confère à un candidat de la visibilité et de la crédibilité, lui retire en Iran sa substance politique. La validation externe ne renforce pas sa position ; elle la ruine.

Une autre erreur consiste à ne voir dans les Gardiens de la révolution qu’un appareil militaire. Ils sont bien davantage : une puissance économique, administrative et sociale enchâssée dans l’État. Ils ne possèdent pas seulement des armes ; ils gèrent des intérêts, distribuent des ressources, contrôlent des contrats, structurent des dépendances. C’est pourquoi leur éventuel démantèlement ne poserait pas seulement un problème sécuritaire. Il ouvrirait une crise économique majeure. Leur présence s’étend à des secteurs décisifs : construction, énergie, télécommunications, finance, logistique. Khatam al-Anbiya en est l’exemple le plus visible. On n’est pas ici dans le simple registre de la prédation ou de la corruption diffuse ; on est face à une fusion du pouvoir armé et de la puissance économique. Dès lors, frapper les Gardiens, ce n’est pas seulement affaiblir un appareil coercitif. C’est prendre le risque de désorganiser des pans entiers de l’économie iranienne, depuis les grands chantiers jusqu’aux circuits de financement et de distribution.

L’Irak offre ici un précédent éclairant. En dissolvant l’armée irakienne en 2003, les Américains n’ont pas pacifié un pays ; ils ont mis sur le marché de la violence des centaines de milliers d’hommes armés, organisés, humiliés et soudain privés de statut. En Iran, le danger serait plus grand encore. Les Gardiens se comptent en centaines de milliers, les Bassidj mobilisent à une tout autre échelle, les réseaux de l’institution traversent l’économie formelle, et ses cadres maîtrisent le renseignement, la logistique et la finance. Autrement dit, une dissolution brutale ne préparerait pas une transition. Elle fabriquerait les conditions d’une guerre longue, diffuse et extraordinairement outillée.

L’analogie échoue aussi par le dehors, c’est-à-dire par la géopolitique. Le Venezuela évoluait dans un environnement international où le soutien russe et chinois à Maduro devenait de plus en plus coûteux et de moins en moins décisif. Ni Moscou ni Pékin n’y jouaient un intérêt vital. Ils pouvaient soutenir, temporiser, négocier, mais ils n’avaient pas de raison stratégique majeure d’organiser eux-mêmes l’après-Maduro. C’est cette relative permissivité extérieure qui rendait pensable une manœuvre américaine. L’Iran se situe à l’inverse de cette configuration. Pour Pékin comme pour Moscou, l’Iran n’est pas un dossier périphérique, mais un nœud utile de leur stratégie régionale et internationale. La Chine y voit un partenaire énergétique, financier et géoéconomique. La Russie y voit un levier contre l’influence occidentale au Moyen-Orient et un partenaire de sécurité. Peu importe que leurs préférences ne soient pas identiques dans le détail. L’essentiel est ailleurs : dans tout scénario post-transitionnel iranien, les États-Unis n’auraient jamais le monopole de l’après. La conséquence est simple : en Iran, aucune transition ne se déroulerait dans un vide stratégique. Là où Washington pouvait espérer, au Venezuela, agir dans un espace seulement faiblement contesté, il se heurterait ici à deux puissances capables de freiner, de détourner ou de reconfigurer l’issue politique. Le schème trumpien repose donc sur une fiction : celle d’un après-régime disponible. Or l’Iran n’offre précisément pas un tel terrain.

Le point le plus mal compris est peut-être le plus profond : celui du rapport entre pression extérieure et sentiment national. Le “modèle vénézuélien” suppose, au fond, qu’une population hostile à son gouvernement accueillera une intervention extérieure ou un changement de régime soutenu de l’extérieur comme une délivrance. Cette hypothèse était relativement plus plausible au Venezuela, où le régime avait largement perdu sa capacité à se confondre avec la nation. En Iran, elle devient beaucoup plus fragile. En Iran, le rapport entre le régime et la nation est plus conflictuel, mais aussi plus étroit, que ne le supposent souvent les lectures occidentales. Une partie de la société hait le pouvoir ; cela ne signifie pas qu’elle accepte qu’un acteur extérieur décide du destin du pays. À plusieurs reprises, la pression étrangère a renforcé des réflexes de ralliement national, y compris chez des groupes très critiques à l’égard du régime. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la récupération sélective, par les autorités, de références persanes préislamiques longtemps tenues à distance : moins un tournant idéologique qu’un effort pour arrimer la survie du régime à une mémoire nationale plus vaste. L’histoire récente de l’Iran montre ainsi qu’une part importante de la population ne sépare pas mécaniquement le rejet du régime du sentiment d’appartenance nationale. C’est là que le raisonnement trumpien se trompe le plus profondément. Il imagine que la pression militaire ou la décapitation du sommet libéreraient automatiquement une demande démocratique contenue. En réalité, elles risquent d’abord de souder une partie du pays autour de la défense de la souveraineté. Et si cette hypothèse s’effondre, tout le reste du modèle s’effondre avec elle.

L’erreur ne tient donc pas seulement à une mauvaise lecture de l’Iran ; elle tient à une habitude plus profonde de la pensée stratégique américaine. À intervalles réguliers, Washington transforme un épisode contingent en “modèle”, puis traite comme comparables des situations qui ne le sont pas. On l’a vu avec d’autres précédents, du Kosovo à l’Irak en passant par la Libye. Mais le cas iranien rend cette méthode plus dangereuse encore que d’ordinaire, parce qu’il cumule précisément tout ce que le Venezuela n’était pas : un régime moins personnaliste, un appareil coercitif plus dense, une économie plus imbriquée au pouvoir, des parrains extérieurs plus solides et un imaginaire national beaucoup moins disponible à une intervention étrangère.

La question n’est donc pas de savoir comment adapter le précédent vénézuélien au cas iranien. Elle est de reconnaître qu’il n’y a, ici, rien à adapter. Appliqué à l’Iran, le “modèle vénézuélien” de Trump n’est pas une stratégie imparfaite ; c’est un contresens. Il méconnaît la nature du régime, surestime la malléabilité de sa succession, sous-estime le poids des Gardiens, ignore la densité de l’environnement stratégique et fantasme une société iranienne plus disponible qu’elle ne l’est à une délivrance venue de l’extérieur. En d’autres termes, il ne préparerait pas une transition : il préparerait une rupture dont les États-Unis ne maîtriseraient ni le cours, ni les acteurs, ni le prix.

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