Dans une démocratie saturée de scènes, le rire n’est pas un divertissement : c’est un régulateur moral. À travers la figure du bouffon — dont Jean-Luc Mélenchon offre, à bien des égards, une version contemporaine — se lit une dynamique : l’intensité remplace la preuve, la disqualification remplace l’argument, et l’ennemi devient carburant. L’enjeu n’est pas d’interdire la conflictualité, mais d’empêcher sa mue en théâtrocratie : le scandale comme énergie, la fatigue comme stratégie, la cité comme camp. Distinguer clown et bouffon, rire avec et rire contre, c’est déjà défendre une frontière vitale : celle qui sépare le pluralisme de la fracture.
Certaines époques s’écrivent dans le marbre des lois ; d’autres se trahissent dans les réflexes du quotidien. La nôtre, ivre d’images, d’algorithmes et d’indignations, se laisse surprendre par une chose qu’on croit légère : le rire. Il passe pour un divertissement ; il est une boussole. Il ressemble à un bruit ; il est une règle. Il révèle moins la noblesse des principes qu’une vérité plus cruelle : ce que la cité tolère, ce qu’elle excuse, ce qu’elle finit — par fatigue — par sanctifier. La maxime de Pagnol n’a rien d’innocent : « Dis-moi de quoi tu ris, et je te dirai qui tu es ». Car le rire, cette mécanique intime et collective, distribue des permissions ; il fabrique des statuts ; il dessine la frontière entre l’adversaire et la proie. Une démocratie se proclame dans des textes ; elle se défait dans des habitudes.
Jean-Luc Mélenchon, tribun excessif et polémiste aguerri dans l’art du scandale, n’est pas seulement une voix forte ; il est, pour une partie croissante du débat public, une figure de régime : le bouffon, celui qui règne non par la force des preuves, mais par l’empire de la scène. Il n’argumente pas seulement : il installe une dramaturgie. Il ne polémique pas seulement : il organise une température morale. Et lorsque l’intensité tient lieu de démonstration, lorsque la disqualification devient une seconde nature, l’ennemi cesse d’être un accident — il devient une condition d’existence. Il ne s’agit pas de sonder des consciences mais d’observer une structure. Dans les démocraties où l’attention est monnaie, la surenchère est rémunérée ; dans celles où l’indignation se monétise, la nuance apparaît comme une défaite. C’est ainsi que naît une théâtrocratie : on ne gouverne plus tant des choses que des nerfs, on ne construit plus tant du commun que des affects. Or le rire, précisément, est l’un des grands distributeurs d’affects ; et l’on peut lire notre époque à travers ses deux rires, incompatibles : rire avec et rire contre.
Le clown appartient à une vieille sagesse : celle des sociétés qui savent suspendre, un instant, l’ordre du monde pour mieux le rendre vivable. Le carnavalesque, Bakhtine l’a dit, n’est pas destruction : c’est respiration. Le clown s’offre en victime volontaire pour qu’aucun voisin n’ait à devenir victime réelle ; il exhibe sa maladresse pour rappeler que l’humain est fait de défauts, donc que la cité doit être faite d’indulgence. Son rire est un rire avec : il relie sans fusionner, il désarme sans nier le conflit, il remet l’adversaire à hauteur d’homme — c’est-à-dire à hauteur de concitoyen. Dans les périodes de crise, lorsque les nerfs collectifs deviennent inflammables, ce rire de « guérison » empêche que la politique ne se transforme en tribunal permanent, évite que la passion ne devienne l’unique langue. Il permet aux sociétés soumises à des tensions fortes et dangereuses de rebondir, de se reconstituer, de retrouver cette concorde sans laquelle aucune vie commune n’est possible. Le bouffon moderne, lui, ne rit plus : il grince. Son rictus n’ouvre pas un espace commun : il ouvre une cible. Il ne dégonfle pas l’orgueil : il l’arme. Là où le clown accepte la fin du numéro, le bouffon abolit le rideau : il lui faut un spectacle sans fin, parce que son pouvoir dépend d’une tension sans repos. Il réclame la liberté d’invectiver et parle d’insolence, mais s’indigne d’être contredit ; il se dit persécuté dès qu’on le contrôle, mais se rêve procureur dès qu’il juge. Il ne rassemble pas : il fracture — puis il se nourrit de la fracture. Ce déplacement n’est pas une fantaisie. Dans l’ordre médiatique, l’outrance a un rendement ; dans l’ordre algorithmique, la colère a une prime ; dans l’ordre tribal, l’ennemi est une colle. Le bouffon cesse alors d’être un personnage et ne se cantonne plus au rôle de contre-pouvoir moqueur : il devient une forme d’organisation. Il ne se contente plus de commenter le pouvoir : il devient le pouvoir du commentaire, cette capacité à gouverner l’attention, à discipliner la colère, à fabriquer l’unanimité de cour. Dans cette théâtrocratie, la question n’est pas de sonder des consciences, mais d’observer une dynamique : comment une organisation fabrique-t-elle de la cohésion interne par la fracture externe, jusqu’à ce que le rictus devienne identité — et que l’identité normalise l’inacceptable ?
Reste à quitter la parabole pour l’architecture car l’allégorie du clown et du bouffon ne vaut que si elle se traduit en mécanismes observables : rôles, rites, sanctions ; économie du scandale ; discipline des affects. C’est dans cette clé que peut se comprendre LFI comme idéal-type d’une secte des bouffons : une forme d’organisation politique qui substitue au pluralisme démocratique une liturgie d’indignation, au débat une dramaturgie d’assignation, à la délibération un charivari permanent. Car le danger n’est pas l’excès ponctuel : c’est l’excès devenu habitude, puis norme ; c’est la cité qui, peu à peu, confond la violence verbale avec la lucidité, le vacarme avec la preuve, l’humiliation avec le courage.
La Cour du Grand Bouffon
Toute bouffonnerie veut une cour : une société intérieure, avec ses prêtres, ses intendants, ses éclaireurs, ses excommuniés. Elle ne tient pas d’abord par des idées, mais par des loyautés ; pas d’abord par des démonstrations, mais par des rites. Le parti devient liturgie : l’appartenance devient vérité. Une cour n’existe pas pour faire joli : elle est là pour administrer une orthodoxie, pour convertir l’intensité en discipline, et pour rendre la dissidence coûteuse. La cour ne déroge pas à cette loi : elle l’exacerbe à ceci près que le théâtre n’est plus celui d’une place publique mais celui de la République. Au centre, Mélenchon : tribun-scène, voix qui cherche moins à convaincre qu’à saturer. Le crescendo est sa loi : plus fort, plus moral, plus accusatoire parce que la cour ne survit qu’en état d’urgence affective dans lequel la nuance y est moins prudence que trahison. L’adversaire n’est plus une thèse : il devient suspect ; la contradiction n’est plus un bien : elle devient une offense. Ici, on ne réfute pas : on disqualifie. On ne débat pas : on classe. Dans ce régime, l’intimidation n’a même plus besoin d’être explicite : elle est contenue dans la logique même de la scène. La scène remplace la preuve, et la surenchère devient la condition même de l’existence politique. C’est la marque des cours : elles transforment la politique en fidélité. Autour, des fonctions : et la fonction compte plus que l’homme. Certains organisent l’appareil, d’autres martèlent l’indignation, d’autres donnent au geste une patine conceptuelle, d’autres testent les limites puis déplacent le seuil de l’acceptable. Qu’on cite des noms n’ajoute qu’une couleur ; la structure, elle, demeure : la cour adore la cohésion interne et la fracture externe. La nuance n’est tolérée qu’à condition d’être décorative.
Les controverses qui remontent parfois des coulisses ne valent pas, ici, comme verdicts ; elles valent comme carburant. Car la défiance est convertible : elle transforme tout contrôle en persécution, toute question en hostilité du « système ». C’est ainsi qu’une dramaturgie devient stable — et qu’une stabilité, lorsqu’elle déplace les seuils, finit par ressembler à une pente. Ce qui hisse la bouffonnerie souveraine au rang de phénomène véritablement inquiétant, c’est que le grotesque, lorsqu’il se fait système, cesse d’être simple comédie pour devenir trajectoire — et toute trajectoire dangereuse se reconnaît à ceci : elle déplace les seuils sans l’avouer, d’abord par le langage, ensuite par la matière, enfin par l’horizon de la force.
Les cercles de l’abîme
La première entaille se fait dans le langage et pour cette raison dans la morale. Une démocratie tient parce que ses mots, même disputés, conservent une frontière morale minimale : certaines violences doivent rester disqualifiées sans ruse. Quand l’ingénierie lexicale s’installe – contextualiser à l’infini, hésiter à nommer, déplacer la qualification vers des catégories moins univoques –, ce n’est pas seulement un débat : c’est une exception qui s’introduit. Et, en démocratie, l’exception apprend aux citoyens que l’horreur est négociable et que certains crimes peuvent être enveloppés dans une rhétorique qui les rend fréquentables. Les controverses ouvertes après le 7 octobre 2023, notamment autour des termes employés pour qualifier le Hamas, ont rendu ce mécanisme visible au grand jour. Cette plasticité lexicale s’adosse à des réseaux, des collaborations et des proximités revendiquées ou tolérées, qui servent d’écosystème discursif à une inversion des polarités morales. Nous assistons à ce que Hannah Arendt identifiait comme la banalisation du mal : non pas sa négation frontale mais sa réinscription dans des catégories qui le rendent acceptable voire noble.
Le bouffon, en cela, est un artiste de la saturation. Il ment « à tire-larigot » et ne cherche pas tant le vrai que le camp ; il ne clarifie pas, il épaissit. Le réel devient pâte, et la pâte devient scène. Cette logorrhée compensatoire masque l’indigence programmatique derrière l’abondance performative. Alors celui qui demande précision passe pour hostile ; celui qui pointe les glissements est aussitôt assigné au mauvais camp. C’est ainsi qu’on fabrique des tribus : en transformant le discernement en offense dans un brouillage qui devient méthode et fracture le langage commun. Et c’est bien là que le bouffon révèle sa nature profonde : dans sa capacité à renommer le réel pour en inverser les polarités morales. Le terroriste peut devenir résistant, l’antisémite peut se retrancher derrière l’antisioniste, le complice devient « solidaire » ; la novlangue insoumise est l’instrument premier d’une entreprise de falsification du réel dont les conséquences pour la vie démocratique sont incalculables. Puis viennent les matières troubles : associations, prestataires, subventions, structures satellites, circuits d’influence, controverses, procédures, enquêtes, soupçons, mises en examen. Dans une démocratie, les coulisses devraient rester distinctes du sacré civique de la représentation ; quand elles envahissent la scène, la confiance se fissure — et la fissure devient ressource. L’actualité récente a offert un exemple : Le 21 février 2026, la presse a rapporté des mises en examen dans un dossier instruit par le Parquet national antiterroriste (PNAT) autour d’associations françaises, sur des soupçons de transferts de fonds au Hamas. Autant de braises dont une cour sait faire feu, ou dont elle sait faire persécution. Cela ne dit “la vérité d’un camp” ; cela dit un climat, où l’opacité devient elle-même un matériau politique. Qu’on ne se méprenne pas : l’analyse n’est pas un tribunal. Mais sociologiquement, une organisation peut convertir l’ambiguïté en force : plus la confiance s’effrite, plus elle s’offre comme pureté. Le scandale, même lorsqu’il se dégonfle, a servi : il a soudé, mobilisé, transformé l’examen démocratique en agression. La cour prospère sur le soupçon qu’elle entretient : cercle parfait, donc redoutable. Ainsi le bouffon parasite, au sens sociologique, l’institution qu’il dénonce : il se nourrit de ses garanties tout en corrodant la confiance qui les fonde.
Reste la question la plus grave : celle de la force. Elle n’a pas besoin de proclamation ; elle avance par habituation. On commence par traiter l’adversaire comme impureté ; on finit par traiter la contradiction comme violence, la nuance comme lâcheté, la retenue comme complicité. L’indignation, parce qu’elle ne connaît pas de fin, réclame des scènes plus fortes ; et à force de monter, elle rend plausible ce qui, hier, choquait. C’est à ce seuil que la bouffonnerie cesse d’être comique et devient dangereuse : humilier, finir par excuser, rire contre et enfin agir contre. Entre les deux, il y a la fatigue démocratique et les citoyens, épuisés par le scandale continu, de cesser de distinguer, de cesser d’exiger, de cesser d’opposer à l’outrance une frontière morale. Le bouffon LFI installe lentement une panarchie, un charivari car il ne supporte pas la critique tout en faisant de la critique des autres sa profession de foi. Lorsque le dehors rejoint le dedans — lorsque des relais militants extra-institutionnels comme La Jeune Garde deviennent prolongement de la scène — le seuil se rapproche. La question n’est pas de tout confondre, mais d’admettre que certaines formes d’intimidation, lorsqu’elles sont perçues comme tolérées ou excusées, déplacent le possible. Quand le possible se déplace, le grotesque cesse d’être grotesque : il devient menace. La violence n’est plus métaphorique ; elle devient organisationnelle, puis potentiellement insurrectionnelle. Dans ce contexte, la dissolution de La Jeune Garde par décret du 12 juin 2025, puis l’ouverture d’une enquête à Paris le 25 février 2026 pour une possible reconstitution, ont rappelé que l’État lui-même lit ces phénomènes comme des enjeux de l’ordre public. Là où le clown rassemble, le bouffon divise ; là où le rire salvateur crée du lien, le rictus sectaire creuse de l’abîme. Alors le débat change de nature : on n’est plus dans le goût d’un style, mais dans la santé d’un régime. À partir de quand la contestation, intégrable, se mue-t-elle en sécession symbolique : rester dans l’institution tout en travaillant à rendre le commun inhabitable ?
Hors de l’arc républicain
La démocratie est généreuse : elle accepte qu’on la critique. Mais elle n’est pas suicidaire : elle suppose une contrepartie silencieuse — que l’adversaire demeure concitoyen, que le langage garde une décence minimale, que l’institution reste bien commun. Quand ces piliers cèdent, la démocratie ne meurt pas forcément : elle se vide, elle devient décor. Et dans les décors, les bouffons règnent facilement. LFI, dans cette lecture, n’est pas seulement un parti conflictuel, une composante contestataire de l’arc républicain qui pousserait les limites du débat démocratique : elle est le lieu où se condensent des controverses qui, mises bout à bout, dessinent un seuil — langage, coulisses, intimidation, scène permanente. Autrement dit : proximités revendiquées ou tolérées avec des réseaux radicalisés et des acteurs controversés, accusations récurrentes d’antisémitisme et des ambiguïtés parfois entretenues, habilement drapées dans les plis de l’antisionisme, habileté à soutenir des écosystèmes militants dont le financement et la transparence font polémique, tolérance accordée à des dispositifs d’intimidation extra-institutionnels. À partir de là, la question devient civique : jusqu’où tolérer, au cœur du régime démocratique, un dispositif qui fabrique la fatigue comme stratégie et la fracture comme cohésion ?
L’urgence d’un rire retrouvé
Le clown, quand il salue, rend au public sa liberté : il accepte la fin, donc la reprise de la vie commune. Son rire restitue ; il n’annexe pas. Il rappelle que la cité n’est pas tenue seulement par des règles, mais par une capacité à supporter l’imperfection — donc l’autre. Il rend le conflit habitable et protège ce qui permet à des opposants de rester des voisins. Le bouffon, lui, ne salue jamais : il prélève. Il vole l’attention, ronge la confiance, transforme le désaccord en offense. Son œuvre n’est pas un programme : c’est une fatigue. Et la fatigue est la condition des capitulations, parce qu’elle fait disparaître l’art de distinguer. Le clown ouvre l’esprit, renvoie à notre intelligence et à notre responsabilité ; le bouffon le ferme, renvoie à notre peur et à notre démission. Il fascine — et c’est précisément pour cela qu’il faut s’en défier et le rejeter. Non par censure, mais par hygiène démocratique : refuser que la brutalité passe pour vérité, que l’outrance passe pour courage, que l’humiliation passe pour critique, que la théâtralité passe pour politique, que la vie publique passe pour charivari. Alors la phrase de Pagnol devient sévère. Rire avec le bouffon, c’est consentir à sa fracture ; rire de lui, c’est restaurer la distance critique. Mais si la cité ne rit plus — si elle se contente de trembler ou de haïr —, ce n’est pas seulement le bouffon qui gagne : c’est la démocratie qui commence à perdre son âme. Il n’est pas trop tard pour reprendre la scène. Mais le temps presse : quand le rictus devient langage unique, la démocratie rend son dernier souffle et s’éteint sans bruit dans l’indifférence de ceux qui auront confondu spectacle et politique, clown et bouffon, rire et tremblement. « Dis-moi de quoi tu ris… » : la formule dit tout, parce que ce que nous tolérons comme spectacle finit par devenir une norme. Quand la démocratie tremble, c’est que le bouffon a cessé d’être figure : il est devenu institution.
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