Jacques Doriot fut l’un des plus saisissants transfuges de l’histoire politique française : il commença dans les rangs du communisme militant, sous les couleurs de la révolution, et termina dans la collaboration, arrimé à l’Europe nazie, jusqu’à l’infamie la plus complète. Fondateur du Parti populaire français, ce mouvement que l’historiographie sérieuse rattache au fascisme français, il incarna moins une simple trahison qu’une métamorphose : celle d’un homme emporté par l’ambition, ravagé par le ressentiment, puis peu à peu disponible à l’inacceptable. Jean-Luc Mélenchon n’est pas Jacques Doriot. Mon propos n’est pas de les confondre, encore moins de prétendre que l’histoire se répéterait à l’identique. Mais certaines trajectoires ne se laissent pas juger seulement à leur terme : elles se lisent dans leur pente, dans leur manière d’installer un climat, de déformer le langage, de rendre pensable ce qui, hier encore, aurait paru indigne. Or cette pente-là, désormais, devient lisible.

Le 26 février 2026, lors d’un rassemblement municipal à Lyon, Jean-Luc Mélenchon improvise sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein un numéro de scène dont beaucoup comprennent aussitôt qu’il ne relève pas d’un simple accident : l’insistance, la répétition, la mimique de l’erreur, la théâtralisation même du faux pas composent moins un accident qu’une performance. Quelques jours plus tard, à Perpignan, il écorche le patronyme de Raphaël Glucksmann avant de publier sur X des excuses si vagues et si mécaniques qu’elles aggravent le malaise au lieu de le dissiper. Dans le même moment, à Lyon, il réaffirme son « soutien indéfectible » à La Jeune Garde, groupe antifasciste pourtant dissous par décret le 12 juin 2025 pour agissements violents, et dont des membres sont impliqués dans la mort de Quentin Deranque. Pris isolément, chacun de ces épisodes pourrait être discuté, relativisé, contextualisé. Mais réunis, ils dessinent autre chose qu’une suite de maladresses : une séquence politique, un climat, une manière d’habiter la provocation comme on habite une ligne.

Le Parti socialiste publie un communiqué qualifiant ces actes de « caricatures complotistes et propos antisémites », puis rompt toute alliance électorale avec LFI pour les municipales. À droite et à l’extrême droite, les commentaires affluent, souvent instrumentaux, parfois obscènes dans leur opportunisme. Mais l’important n’est pas ici de savoir qui s’empare de la séquence, ni avec quelle sincérité. L’important est qu’un nom surgit — celui de Doriot — et qu’il surgit non comme une insulte vague, mais comme une comparaison lourde de sens : un homme issu de la gauche révolutionnaire, passé du verbe incandescent à une politique de plus en plus autoritaire et polarisatrice. Cette comparaison, justement parce qu’elle est grave, mérite mieux qu’un réflexe pavlovien de rejet ou de jubilation. Elle mérite d’être construite.

La comparaison a fusé ; elle n’a pas été pensée. Or c’est précisément ce travail qu’il faut entreprendre — non par goût de l’outrance, mais par obligation intellectuelle. Ce qui se joue ici ne relève pas seulement de l’anecdote verbale, du dérapage de trop ou du scandale de la semaine. Ce qui se joue touche à une structure répétitive : une manière de faire de la politique par saturation affective, par polarisation morale, par dramatisation continue du conflit, jusqu’à installer dans le champ public une violence qui précède les actes et les rend peu à peu concevables. Les structures, lorsqu’on refuse de les nommer, n’en disparaissent pas ; elles prospèrent dans le silence.

Jacques Doriot naît en 1898 à Bresles (Oise), dans un milieu modeste, fils d’un forgeron et d’une couturière. Très tôt, sa trajectoire prend cette allure ascendante et brutale qui marque les ambitieux de grand calibre : l’usine, la guerre, le front, la bravoure, puis la politique comme prolongement de la bataille par d’autres moyens. Au lendemain de 1918, celui qu’on surnomme le « Grand Jacques » entre dans le jeune Parti communiste français et y progresse à une vitesse fulgurante. Secrétaire général des Jeunesses communistes, organisateur efficace, tribun puissant, il est envoyé à Moscou pendant deux ans, rencontre les grandes figures du bolchevisme (Lénine, Trotski), se rêve en missionnaire français de la révolution rouge. Condamné à la prison pour antimilitarisme, élu député depuis sa cellule, bientôt maire de Saint-Denis, il accumule très vite ce qui fera sa puissance future : le goût de l’appareil, la maîtrise de la scène, la capacité à convertir l’énergie militante en autorité personnelle. Jean-Luc Mélenchon naît en 1951 au Maroc, fils d’un receveur des postes et d’une institutrice. Il se forme lui aussi dans une matrice de combat. En 1972, à vingt et un ans, il rejoint l’Organisation communiste internationaliste (OCI), organisation trotskiste de tendance lambertiste alors à son apogée. Sous le pseudonyme de « Santerre », il dirige la section bisontine de l’OCI de 1972 à 1976, participant aux luttes étudiantes et ouvrières de Franche-Comté, en particulier à la grève emblématique des Lip. Son passage par l’OCI lambertiste ne vaut pas simple anecdote biographique : il inscrit sa formation politique dans une culture de discipline, d’organisation, de manœuvre, de conflictualité méthodique. Là encore, il ne s’agit pas de chercher un double exact de Doriot, mais de relever une parenté de formation, un habitus politique : celle d’hommes façonnés d’abord dans des milieux où la politique ne se pense pas comme gestion, compromis ou administration du commun, mais comme affrontement, stratégie, emprise. De cette école-là, Mélenchon a gardé quelque chose de décisif : l’instinct du rapport de force, le sens de la scène, et cette manière de faire de la parole non un lieu de discussion, mais une arme de conquête. Il ne s’agit pas de forcer une symétrie biographique. Les époques diffèrent, les enjeux diffèrent, les contextes diffèrent, les horizons historiques diffèrent. Mais ce qui frappe, en deçà des différences évidentes, c’est la parenté de la matrice : deux hommes d’origine modeste issus de la gauche radicale, deux tempéraments de tribuns rompus à l’art de l’agitation-propagande, deux pratiques de la politique comme intensification continue du conflit, deux ambitions qui finissent par excéder le cadre du parti d’origine. Doriot, dans l’entre-deux-guerres, électrisait les foules par la violence de ses prises de parole ; Mélenchon, aujourd’hui, organise lui aussi l’espace public par l’affect, par le crescendo, par la surenchère morale. Chez l’un comme chez l’autre, la parole ne se contente pas de convaincre : elle mobilise, elle assigne, elle exalte, elle sépare.

L’événement fondateur de la trajectoire doriotiste demeure sa rupture avec le PCF. En 1934, alors que l’Europe s’assombrit et que la France voit monter des forces ouvertement antiparlementaires, Doriot plaide pour un front commun avec les socialistes – contre la ligne « classe contre classe » imposée par Staline. Le paradoxe est saisissant : celui qui finira dans la collaboration se heurte alors de front à une ligne imposée d’en haut, entre en collision avec la direction du parti, menace l’équilibre interne, puis refuse l’humiliation que représenterait pour lui la convocation disciplinaire de Moscou. Il est exclu. Cette exclusion n’est pas un simple épisode d’appareil ; elle est une blessure de structure, une humiliation politique devenue matrice de ressentiment. Quelques mois plus tard, l’Internationale communiste adopte précisément la ligne du Front commun qu’il avait défendue — mais trop tard pour lui. C’est à partir de là qu’il faudra lire le PPF : non comme un accident tombé du ciel, mais comme le produit d’une rupture où l’orgueil blessé, la volonté de revanche et la passion du chef se coagulèrent en projet politique. La rupture mélenchonienne est plus lente, plus calculée, plus stratégique, moins explosive en apparence, mais elle n’en est pas moins structurante. Après son passage par l’OCI, Mélenchon intègre le Parti socialiste où il mène une carrière classique de notable républicain. Sénateur, ministre délégué à l’Enseignement professionnel, il demeure un mitterrandiste loyal. Puis vient le « non » au traité constitutionnel européen de 2005 : Mélenchon fonde le courant Trait d’union, puis l’association Pour la République sociale. En 2008, il quitte le PS pour fonder le Parti de gauche, puis en 2016 La France insoumise. Là encore, le point essentiel n’est pas le détail des péripéties partisanes, mais la logique générale : sortir du parti d’origine non pour ouvrir un espace pluraliste nouveau, mais pour constituer une organisation de plus en plus arrimée à une centralité personnelle. Comme souvent dans ces trajectoires, l’homme ne se contente plus d’incarner son mouvement ; il devient le point à partir duquel tout y prend sens.

Le mécanisme n’est pas identique au sens strict ; il est analogue par sa forme. Dans les deux cas, une rupture avec le parti-mère — exclusion pour Doriot, sécession pour Mélenchon — débouche sur la constitution d’un mouvement de plus en plus personnalisé, où le chef, plus que la doctrine, devient le principe d’unité. Ce n’est pas la similitude des programmes qui importe ici, mais celle du dispositif politique : personnalisation croissante, structuration autour de la loyauté, attraction exercée au-delà des frontières idéologiques traditionnelles, affaiblissement des médiations internes. Le parti n’est plus seulement un cadre d’action ; il devient une scène organisée autour d’une voix, d’un style, d’une présence. C’est cela qu’il faut voir : une forme-parti dont la cohérence tient moins à une doctrine stable qu’à un centre charismatique.

Il faut ici rappeler ce qu’était le PPF, pour ne pas laisser la comparaison flotter dans l’abstraction. Il ne se contentait pas d’enflammer les tribunes ou de surexciter les foules ; il organisait aussi la force, disposant d’un service d’ordre paramilitaire : intimidation, affrontements, démonstrations de puissance, tout cela n’appartenait pas à la marge du mouvement mais à sa grammaire même. Le fascisme, lorsqu’il prend corps, ne réside jamais seulement dans l’outrance du verbe ; il se reconnaît aussi à sa volonté de traduire la polarisation politique en capacité matérielle d’intimidation. Rappeler cela n’est pas forcer l’histoire ; c’est empêcher qu’on la réduise à un théâtre d’exagérations verbales. Le PPF était, selon la formule de l’historien Jean-Paul Brunet, un « véritable parti fasciste » dont « l’opération du Front de la liberté fut un ultime effort pour forcer le destin ».

Il serait absurde d’assimiler sans précaution le service d’ordre du PPF et les groupes tels la Jeune Garde qui gravitent aujourd’hui autour de la gauche radicale. Mais il serait tout aussi faux de feindre qu’il ne se passe rien lorsque des formes d’intimidation extraparlementaire sont tolérées, excusées ou couvertes politiquement. Le point important n’est pas la symétrie parfaite ; c’est la fonction politique de cette indulgence. La Jeune Garde, groupement de fait créé à Lyon en 2018, a été dissoute par décret du 12 juin 2025 sur le fondement de l’article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure, pour « agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens ». Des membres sont mis en cause dans la mort de Quentin Deranque. Une enquête pour reconstitution de ligue dissoute a été ouverte par le parquet de Paris en février 2026, le ministère de l’Intérieur ayant signalé une reconstitution « sous forme de structures satellites ». À partir du moment où un chef choisit moins de tenir à distance certaines violences militantes que d’en bénir symboliquement les acteurs, il contribue à installer l’idée qu’il existe, en bordure de la légalité démocratique, une pression légitime, une brutalité admissible, une coercition vertueuse. C’est cela qui inquiète. Or, dans ce même discours de Lyon où il met en scène la séquence Epstein, Mélenchon réaffirme son soutien indéfectible à La Jeune Garde. Il faut mesurer ce que signifie un tel geste : non un détail périphérique, non un simple signe de fidélité militante, mais une manière de conférer une couverture symbolique à un univers où l’intimidation politique ne se trouve plus clairement disqualifiée. La question n’est pas de savoir s’il prononce explicitement un appel à la violence ; elle est plus sérieuse. Elle tient au monde moral que sa rhétorique contribue à construire : un monde où l’adversaire n’est plus un contradicteur mais un danger, où la conflictualité cesse d’être réglée par les institutions pour devenir pression diffuse, où la frontière entre l’indignation et la coercition se brouille. La radicalisation discursive des élites finit alors par autoriser, chez leurs soutiens les plus zélés, des formes de radicalisation pratique. À force d’organiser la politique selon la logique de l’ennemi, on finit par rendre pensable ce que l’on prétend ne jamais ordonner.

L’un des enseignements les plus importants de la trajectoire du PPF est que l’antisémitisme n’y est pas originaire ; il y devient central. À ses débuts, le mouvement ne se présente pas comme un parti obsédé par la question juive, et compte même dans ses rangs quelques membres juifs. C’est dans le cours de sa radicalisation, au tournant de 1937-1938, à mesure que s’épaississent sa xénophobie, sa logique de bouc émissaire et sa disponibilité aux mythes de la conspiration, que l’antisémitisme s’installe en son cœur et devient l’un des piliers de son idéologie. Voilà ce que l’histoire oblige à comprendre : un mouvement peut ne pas naître antisémite et le devenir ; non par accident, mais par glissement, par opportunité, par fonction politique croissante. Et lorsqu’un tel basculement se produit, il ne modifie pas seulement le vocabulaire d’un parti ; il redessine sa structure morale entière.

La mécanique, hélas, est presque toujours la même : on commence par tolérer ce qu’on devrait condamner, on poursuit par l’excuser au nom du contexte, on s’y habitue au nom de la stratégie, et l’on découvre trop tard que la complaisance a déjà préparé la complicité.

L’antisémitisme qui se donne à lire aujourd’hui autour de Mélenchon ne prend évidemment pas la forme d’un programme raciste explicite. Il se manifeste plutôt par sous-entendus, par clins d’œil, par signaux codés dont la force tient justement à ce qu’ils peuvent toujours être niés après coup. C’est ce qui rend la séquence Epstein-Glucksmann de février 2026 politiquement si lourde. On n’est pas devant un lapsus brut, surgissant et disparaissant aussitôt. On est devant une mise en scène de l’erreur, une insistance, une répétition, un jeu avec l’ambiguïté. Le mécanisme est d’autant plus efficace qu’il permet à chacun de choisir son degré d’audition : les uns n’y entendront rien ; les autres entendront exactement ce qu’ils étaient invités à entendre. C’est la logique même du signal codé : rendre dicible sans avoir à assumer tout à fait ce qui a été suggéré.

On objectera qu’il ne s’agit peut-être que d’une tactique électorale, d’un calcul cynique, d’une politique du signal destinée à agréger un public précis sans avoir à formuler ouvertement ce que l’on suggère. Mais cette objection n’innocente rien ; elle aggrave tout. Car lorsqu’un responsable politique en vient à juger rentable d’exciter certaines passions, d’entretenir certains ressentiments et de flatter certaines zones troubles du discours public, le problème n’est pas moindre parce qu’il serait stratégique. Il est plus grave. L’électoralisme n’absout pas la faute morale ; il lui donne une méthode. Et ce qui n’apparaît plus alors comme un dérapage ponctuel finit par s’inscrire dans une économie politique de l’ambiguïté. C’est ici que la comparaison avec Doriot retrouve sa vraie force, à condition de ne pas la grossir artificiellement. Doriot, lui aussi, fit de la question juive un foyer de polarisation politique dans certains contextes coloniaux, notamment algériens. Son antisémitisme ne fut pas seulement une conviction doctrinale ; il devint aussi un langage de ralliement, une manière de cristalliser des ressentiments déjà là, de leur donner une forme politique et une destination collective. Ce point est décisif. Il rappelle que l’antisémitisme, dans l’histoire politique moderne, ne sert pas seulement à désigner un ennemi ; il sert aussi à structurer un imaginaire politique, à distribuer des appartenances, à durcir des fidélités. Je ne dis pas que l’histoire se répète terme à terme, ni qu’il existerait une équivalence parfaite entre les situations. Je dis quelque chose de plus sobre et, à mes yeux, plus solide : dans les deux cas, la question juive cesse d’être un simple sujet parmi d’autres pour devenir un lieu de cristallisation politique, un marqueur de plus en plus chargé, un point autour duquel certaines passions se reconnaissent. Dès lors, le problème n’est plus seulement celui de la maladresse verbale. Il devient structurel. Il touche à la manière dont un mouvement organise ses fidélités, distribue ses complaisances et laisse se fixer autour de lui des ambiguïtés dont il bénéficie sans avoir toujours à les assumer explicitement.

 

La cause palestinienne joue aujourd’hui, dans l’univers politique de LFI, un rôle central. En soi, soutenir un peuple meurtri n’a rien de condamnable ; ce soutien est même, dans bien des cas, légitime. Le problème commence lorsque cette cause cesse d’être seulement une exigence de justice pour devenir un langage d’exaltation affective, un cadre dans lequel l’examen critique recule, un espace où certaines complaisances deviennent plus difficiles à nommer. À partir de là, la cause ne sert plus seulement à défendre ; elle contribue aussi à souder, à protéger symboliquement, à suspendre l’examen de ce qui devrait pourtant être regardé en face. C’est dans cette mutation d’usage que réside le danger. Doriot commence par “La Syrie aux Syriens” et finit dans la collaboration la plus ignoble. Mélenchon commence par la Palestine. Je ne prétends pas connaître le point d’arrivée d’une telle trajectoire, et je me garderai bien d’en écrire d’avance la dernière scène. Mais l’histoire enseigne au moins ceci : on ne maîtrise jamais le terme d’une politique qui s’autorise de plus en plus d’ambiguïtés, de surenchères et de complaisances. La vraie question est donc moins de savoir où tout cela finira que de comprendre à partir de quand nous avons accepté, par fatigue ou par calcul, de ne plus voir la pente.

Ce qui m’inquiète n’est pas seulement la scène nationale, ni la seule violence des prises de parole. C’est aussi ce que produit localement une politique fondée sur l’assignation, la conflictualisation continue et la délégitimation des médiations républicaines. Lorsqu’une force politique s’installe durablement dans l’idée que toute norme commune n’est qu’un masque de domination, que toute exigence d’universalité est suspecte, que tout rappel de la règle vaut agression, elle crée peu à peu les conditions d’une corrosion institutionnelle. Les principes demeurent dans les textes, mais ils se vident dans les pratiques. La laïcité, la neutralité, l’universalisme républicain ne sont plus frontalement abolis ; ils sont laissés se dissoudre dans l’exception permanente, dans la pression militante, dans le soupçon systématique.

Le PPF de Doriot, lui aussi, travaillait à substituer ses propres réseaux d’encadrement aux formes ordinaires de la médiation politique. À Saint-Denis, son bastion, il avait construit un réseau dense d’organisations parallèles – coopératives, clubs sportifs, cellules de quartier, structures de fidélité – qui remplaçaient les institutions républicaines et communistes : tout concourait à faire du mouvement non une simple organisation partisane, mais un monde parallèle, doté de ses circuits, de sa morale, de ses loyautés. LFI n’est évidemment pas le PPF, et nul ne gagnerait à soutenir une équivalence grossière. Mais on aurait tort de ne pas voir qu’elle tend elle aussi, par sa structuration et par son ethos militant, à préférer l’écosystème fidèle à l’institution contradictoire, le cercle à la délibération, l’appartenance au pluralisme. Or c’est souvent ainsi que se ferment les univers politiques : non en détruisant immédiatement les institutions, mais en leur substituant peu à peu une contre-société de loyautés.

Le reclassement de LFI dans la nuance “extrême gauche” pour les municipales de 2026, ensuite validé par le Conseil d’État, n’épuise évidemment pas la vérité politique du mouvement. Une circulaire administrative n’écrit pas à elle seule l’histoire des idées. Mais ce geste n’est pas insignifiant pour autant. Il marque un point de bascule dans la perception publique et institutionnelle de LFI : ce qui relevait encore, pour ses partisans, de la seule caricature hostile ou de la pure polémique de ses adversaires reçoit désormais une traduction administrative et contentieuse. On dira que ce n’est qu’une nuance électorale ; peut-être. Mais les nuances, en politique, signalent souvent des déplacements plus profonds. Je ne dirais pas qu’il existe une équivalence officielle entre LFI et le RN ; la formule serait trop rapide, donc trop vulnérable. Mais ce reclassement renforce une autre idée, plus solide : celle d’un isolement croissant de LFI vis-à-vis de la gauche parlementaire ordinaire, d’une radicalité qui ne relève plus seulement du style mais commence à être perçue comme une donnée de structure. Là encore, la comparaison avec Doriot ne vaut pas comme identité, mais comme leçon de méthode. Le PPF, lui aussi, s’était présenté comme autre chose qu’une simple formation extrême – fondé comme machine anticommuniste « ni de droite ni de gauche, mais française » ; il se voulait dépassement, transgression des clivages, incarnation d’une énergie nouvelle et glissa vers un fascisme que la République finit par reconnaître comme tel – trop tard. C’est souvent ainsi que les radicalités cherchent à se rendre respectables : en se disant plus neuves que l’excès qu’elles portent déjà en elles.

Il existe une politique du théâtre, une manière de gouverner l’attention par le scandale, de discipliner une base par la dramaturgie, de substituer à la délibération une liturgie d’exclamation. Le problème d’un tel régime de parole n’est pas qu’il soit bruyant ; c’est qu’il finit par faire du bruit lui-même un principe de gouvernement. À partir de là, le chef n’argumente plus seulement : il distribue les rôles, désigne les traîtres, sacralise les fidèles, organise une cour de regards et de colères. Doriot, lui aussi, fut d’abord un bouffon. Le « Grand Jacques » provoquait, invectivait, saturait l’espace de sa présence, fascinait autant qu’il exaspérait. Sa puissance politique tenait moins à la rigueur d’un système qu’à l’intensité des affects qu’il savait soulever. C’est ici encore qu’un parallèle avec Mélenchon devient fécond : tous deux relèvent de cette politique du tribun-scène pour qui la force d’un discours se mesure moins à la justesse de ses analyses qu’à sa capacité de choc, de mobilisation et de clivage. La scène, chez de tels hommes, n’est pas un moyen de plus ; elle devient le cœur même de la stratégie. Mais le théâtre politique change de nature lorsque la scène n’a plus de dehors, lorsque le scandale ne sert plus à interrompre l’ordre mais à s’y substituer, lorsque la représentation devient la réalité même du mouvement. À ce moment-là, le tribun ne se contente plus d’exciter ; il façonne un régime moral. La cour se constitue, la loyauté prime sur la vérité, l’ennemi devient indispensable à l’existence du chef, et l’inacceptable trouve peu à peu son chemin dans les habitudes collectives. Il ne s’agit pas de dire que Mélenchon “finira” comme Doriot ; ce serait à la fois excessif et inutile. Il s’agit de montrer que la structure qui rend possibles certains glissements — centralité d’un homme, cour organisée autour de la loyauté et non de la vérité, rhétorique qui transforme l’ennemi en condition d’existence, dramaturgie permanente, banalisation des ambiguïtés, complaisance croissante avec l’inacceptable, fatigue démocratique — mérite d’être reconnue avant qu’il ne soit trop tard pour le faire sans trembler.

Doriot meurt en Allemagne, le 22 février 1945, au terme d’une trajectoire qui condense une grande partie des pathologies politiques du siècle : du communisme révolutionnaire à la collaboration, de l’anticolonialisme à la compromission avec le racisme d’État, de la parole au service des humiliés à la mise au service des persécuteurs. Il n’aura pas été le chef absolu qu’il rêvait de devenir. Il restera, plus exactement, comme la figure exemplaire d’un homme que le ressentiment a conduit à faire de sa propre blessure une politique, puis de cette politique une trahison.

Mélenchon n’est pas Doriot. Il faut le dire nettement, pour que la comparaison conserve sa valeur au lieu de se dissoudre dans l’emphase. Mais précisément parce qu’il n’est pas Doriot, la comparaison peut devenir utile : elle ne sert pas à confondre les hommes, elle sert à reconnaître certaines mécaniques. Une formation initiale dans la gauche révolutionnaire ; une rupture avec le parti d’origine ; la construction d’un mouvement de plus en plus personnalisé ; un rapport incandescent à l’ennemi ; une tolérance croissante pour des formes d’intimidation périphériques ; un usage politiquement chargé de la question juive ; une exploitation morale de la cause postcoloniale ; une radicalité désormais perçue jusque dans les catégories administratives : Les parallèles sont trop nombreux pour n’être que fortuits. Ils ne prouvent pas une identité. Ils imposent une vigilance.

Reste alors la question que cette comparaison oblige à poser, et que l’on esquive trop souvent par paresse ou par peur du ridicule : à partir de quel moment une démocratie cesse-t-elle de reconnaître un danger parce qu’elle s’est habituée à son style, à ses grimaces, à ses excès, à son bruit ? Le décor, lui, est déjà là. Le spectacle continue. Les phrases s’accumulent, les seuils se déplacent, les scandales s’usent, et nous finissons par assister à l’ensemble comme à une série de scènes dont on commente la violence au lieu d’en interrompre la logique. Nous sommes assis dans la salle, et nous attendons.

Nous attendons Doriot.

Mais Doriot — telle est peut-être, au fond, la leçon de Beckett transposée à l’histoire politique — n’arrive jamais comme on l’attend. Il n’arrive pas forcément en uniforme. Il n’arrive pas en hurlant. Il n’arrive pas toujours dans le fracas d’un coup de force. Il arrive par glissement, par accoutumance, par fatigue morale, par érosion des répugnances. Il arrive lorsque le spectacle remplace le jugement, lorsque le rictus devient méthode, lorsque l’excès cesse de scandaliser parce qu’il est devenu une habitude de scène. Il arrive quand on cesse de distinguer le rictus de la menace, le spectacle de ce qu’il prépare. Il arrive quand la cité ne sait plus distinguer ce qui relève encore de la comédie et ce qui prépare déjà autre chose. Il arrive quand la cité ne rit plus – quand elle se contente de trembler ou de haïr. C’est pourquoi il faut savoir nommer les pentes avant qu’elles ne deviennent des destins.

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